MARIAGE, DIVORCE, AVORTEMENT
Si en U.R.S.S. l'amour a perdu quelque peu de son auréole, on s'y marie pourtant, on s'y marie beaucoup, et très jeune. Il suffit de se présenter, avec deux témoins, à un bureau d'enregistrement, d'avoir seize ans accomplis pour les filles, dix-huit pour les garçons, et l'on est unis... pour quelque temps du moins.
La conception du mariage, de la famille, en pays soviétique, est, il est vrai, assez différente de la nôtre. On y trouve toujours, comme partout, des foyers où parents et enfants, après le travail quotidien, se serrent, le soir, sous la lampe de la pièce commune. Beaucoup plus qu'on ne le croit chez nous. Et aussi des couples qui ne songent qu'à vivre et lutter côte à côte. Mais beaucoup ne craignent pas de se séparer.
Je me souviens d'un tout jeune diplomate rencontré à l'étranger. Ce n'est pas sans mélancolie qu'il évoquait sa femme, restée depuis deux ans à Moscou:
--Elle y a son métier, ses amis, me dit-il, je ne pouvais lui demander de tout quitter pour moi.
--Pourquoi pas?
--Non, non, fit-il vivement; j'en souffre, mais c'est très bien ainsi. Trop longtemps les femmes ont sacrifié leur indépendance et leur carrière aux hommes...
J'ai connu aussi dans diverses villes et dans des fonctions variées des jeunes femmes également éloignées de leurs maris.
L'une avait d'abord suivi le sien, qui occupait un poste élevé dans un pays limitrophe:
--Mais, à cause de son grade, me dit-elle, je ne pouvais prendre un métier inférieur, et d'autre il n'y avait pas. Sans travail, je n'aimais pas vivre... Ici, nous ne sommes donc qu'à soixante heures de distance. Tous les trois mois il vient ou je vais là-bas avec l'enfant... Quelques jours heureux nous passons ensemble et c'est toujours pour nous la lune de miel...
--Croyez-moi, me disait pourtant un fonctionnaire soviétique, c'est la difficulté de la vie plus que le choix qui cause ces séparations. Nous sommes pauvres. Les femmes de nos dirigeants les plus illustres doivent elles-mêmes travailler. Et les carrières ont leur exigences, douloureuses parfois...
* * *
Dangereuses aussi. Inutile de dire qu'on divorce ici presque autant qu'on se marie.
--Naturellement, j'ai donc déjà divorcé deux fois...
C'est une gracieuse jeune doctoresse de vingt-huit ans qui énonçait ce fait avec une roucoulante nonchalance. Une autre femme, il est vrai, à peine plus âgée, me confiait quelques jours plus tard:
--Au début, nous autres jeunes, nous étions grisées de liberté, mais beaucoup ont reconnu comme moi que le bonheur n'est pas dans le changement. Pour la femme, le foyer, c'est une chose de la nature, comme le nid. Je vous assure, les divorces sont bien moins nombreux...
Ils n'en sont pas moins faciles. Si le couple est d'accord, il suffit d'un simple enregistrement, comme pour le mariage. L'un des deux époux fait-il opposition, c'est le tribunal qui prononce le divorce. La question des enfants se règle d'ordinaire à l'amiable. A défaut d'entente, ils sont confiés à la mère, car on estime en pays soviétique que les droits de cette dernière doivent toujours primer. Aussi, même en cas de mariage, l'enfant est-il indifféremment déclaré sous le nom de sa mère ou sous celui de son père, à moins que ce ne soit sous les deux noms.
Quant à l'entretien matériel, il incombe toujours au père. Est-il ouvrier ou employé d'État--ce qui arrive neuf fois sur dix--la pension est d'office prélevée sur son salaire, même en dehors du mariage.
Car il n'y a en Russie ni bâtards, ni enfants adultérins. Tous, considérés comme légitimes, sont égaux devant la loi. Le père présumé proteste-t-il pour le paiement des frais d'éducation, on prescrit une enquête rigoureuse. La recherche de la paternité n'est pas ici une illusoire comédie. La cohabitation au moment de la conception suffit à en consacrer les suites. S'il n'y a pas eu cohabitation, si le père présumé ne prend pas lui-même ses responsabilités, est-il prouvé que plusieurs hommes ont eu, à la même époque, des relations avec la mère, tous doivent partager la somme nécessaire aux besoins de l'enfant. Il y a parfois trois pères pour un enfant.
--Voilà qui ferait la joie de nos vaudevillistes, disais-je à un communiste.
--Je sais, me répondit-il en souriant. Mais nous n'avons pas l'esprit parisien. A un enfant sans père, cette honte de la civilisation, nous préférons plusieurs pères pour un enfant. Qu'on en rie, peu nous importe!
--Mais, ici comme ailleurs, il y a des femmes sans scrupules. Cette loi n'est-elle pas une prime au chantage féminin?
--Possible et tant pis. Il y a eu dans le passé tant de primes au libertinage masculin! Les hommes seront plus prudents dans leurs relations avec les femmes. Ce que nous faisons, en somme, c'est de la prophylaxie morale. Et nous protégeons les faibles, c'est-à-dire la femme et l'enfant...
* * *
Voilà, me semble-t-il, qui ne manque pas de justice ni de bon sens. C'est avec franchise que, chez les Soviets, on regarde et résout les questions sexuelles. Et l'on ne peut qu'admirer sans réserves leurs efforts en faveur de la maternité et de l'enfance.
D'abord, deux mois de congé avant les couches, deux mois de congé après sont accordés, avec plein salaire, aux ouvrières manuelles; six semaines avant, six semaines après, aux employées de bureau et aux intellectuelles. Ces congés, elles peuvent les passer, soit chez elles, avec l'aide des consultations pour femmes enceintes, répandues partout et qui se tiennent dans les mêmes locaux que les consultations pour nourrissons et les «Gouttes de lait»; soit, si elles sont isolées ou délicates, dans les nombreuses «Maisons de la mère et de l'enfant». On les y garde même, si elles veulent, toute la durée de l'allaitement; pendant ce temps, on leur enseigne un métier, on leur procure du travail.
Pour les accouchements, chaque grande ville possède des Maternités modèles, que les spécialistes étrangers déclarent organisées suivant les meilleurs principes d'hygiène et de prophylaxie. Des crèches, aussi, bien ordonnées, des garderies sont toujours adjointes aux usines, aux administrations, afin que la mère puisse allaiter son enfant tout en continuant son travail, et n'en soit pas séparée quand il est sevré; d'autres sont semées dans tous les quartiers. Elles deviennent un foyer de culture pour les mères qu'elles instruisent et intéressent à leurs devoirs.
Des infirmières ou «sœurs visiteuses» font en outre des rondes dans les familles pour donner des conseils aux parents, soigner les enfants maladifs, rechercher les prétuberculeux et les faire diriger sur des sanatoria. Ajoutez encore dans toutes les villes importantes un grand «Musée de la protection de la mère et de l'enfant», centre d'enseignement où, à côté des images et des modelages illustrant tout ce qui concerne ces questions, on donne des cours de puériculture. Les jeunes filles des écoles visitent ce musée en groupes, assistent aux cours, font elles-mêmes, sur des mannequins ou des bébés, leur apprentissage de futures mamans.
On s'efforce maintenant d'étendre à tous les villages les mêmes institutions. Les soviets locaux, d'ailleurs, s'occupent de leur création, subviennent à leurs dépenses. Partout, des efforts sérieux et coordonnés, une politique _méthodique_ de la maternité. En 1924-1925, l'État soviétique avait dépensé pour ces œuvres la somme de dix millions de roubles (cent cinquante millions de francs), et depuis, ce budget n'a cessé de croître. Où en trouve-t-on autant?
* * *
Mais n'est-il pas presque incompréhensible que le pays où l'on fait tant d'intelligents sacrifices pour ces œuvres de la mère et de l'enfant soit justement le seul où l'on pratique ouvertement et légalement l'avortement.
--Pourquoi? Comment? ai-je demandé à ma jeune doctoresse.
Elle en perdit aussitôt sa charmante langueur, redressa sa petite tête au front très haut et me regarda bien en face de ses yeux bleu sombre, attentifs et paisibles:
--Tout simplement parce que nous envisageons ce triste problème sans hypocrisie, en nous efforçant de le résoudre avec bon sens et justice. Vous savez fort bien que dans tous les pays où l'on punit l'avortement on ne l'en pratique pas moins: il y a une moyenne de 80.000 avortements par an à New-York seulement, 400.000 en Allemagne; quant au chiffre de la France, il n'est pas moins considérable, croyez-le. Seulement là où la répression existe, les femmes ont recours à des opérations secrètes, elles sont victimes des «faiseuses d'anges», comme vous dites, d'herboristes, de mégères quelconques. Résultat: cinquante pour cent d'entre elles sont abîmées, contaminées, quatre pour cent en meurent. Qu'en pensez-vous?
Que répondre? Je connais le terrible mal.
--Après la révolution, continue-t-elle, au temps du pire bouleversement, de la famine, nous avions dans nos hôpitaux tant de malades par suite d'avortements défectueux qu'il ne restait plus de lits pour les mères. Il a bien fallu aviser. Ajoutez que si, en France, vous souffrez de dépopulation, nous avons, nous avions, surtout à ce moment-là, une surpopulation qu'il nous était impossible de nourrir. Pouvions-nous demander aux femmes de faire des enfants, alors que nous enterrions chaque année des millions de bébés? Croyez-moi, en Russie soviétique, ce n'est pas en faveur de la fécondité que nous devons diriger notre propagande, notre population fait chaque année des bonds assez gigantesques, c'est sur la lutte contre la mortalité infantile, cause d'une dilapidation inutile et insensée de l'énergie psychique et matérielle du pays.
--Oui, mais détruire tant de petites vies!
--N'allez pas croire, reprit-elle vivement, qu'on pratique l'opération aveuglément et sans contrôle. Dans chaque république, des commissions, où siègent obligatoirement des médecins, sont nommées par le Commissariat de la Santé publique. Et si, au début, les autorisations d'avortement étaient aisément accordées, à mesure que les conditions économiques du pays s'améliorent, elles le sont plus difficilement. Ainsi, par exemple, une femme mariée ne peut, sauf exception, venir exposer son cas qu'après son quatrième enfant. Et on examine avec soin les raisons de santé, l'âge de la femme,--qu'elle soit trop jeune ou trop âgée--sa situation matérielle, ou même les problèmes moraux qui peuvent se présenter, et Dieu sait s'il y en a! Tout cela on le pèse très attentivement, avant de conclure. L'opération est-elle décidée, elle est alors pratiquée gratuitement et librement dans nos hôpitaux, et dans les meilleures conditions de sécurité. Quant aux sages-femmes, il leur est interdit, sous peine de privation de leur licence et de peines sévères, de s'occuper d'avortements. De même, pour le médecin qui opérerait une cliente particulière sans autorisation. Car nous estimons défendre les intérêts de la femme et ceux de la race en détruisant le charlatanisme ignorant et coupable que vous êtes bien forcés de supporter chez vous.
«Mais même dans ces conditions, autoriser l'avortement n'est pas l'encourager. Et nous jugeons, croyez-le bien, qu'il demeure toujours un fléau social. Aussi, nous autres, jeunes médecins, étudions-nous aussi la question des moyens propres à éviter la conception d'une façon scientifique. Et nous ne croyons nullement nous mettre au ban de la morale humaine parce que nous envisageons ce problème avec franchise et gravité.
«Nous espérons que la voie dans laquelle s'est engagée la République soviétique, voie d'une large protection de la mère et de l'enfant, pourra seule, en même temps que la prospérité économique et sociale s'établira, mener à la solution de cet angoissant problème.
Puis après un silence:
--Nous en sommes encore loin, hélas! conclut tristement ma jeune doctoresse.