MADAME ALEXANDRA KOLLONTAI, AMBASSADRICE DES SOVIETS AU MEXIQUE, PARLE DE LA SITUATION DE LA FEMME EN U.R.S.S.

--Le rôle de la femme chez nous? Pour le connaître, adressez-vous donc à Alexandra Kollontai, me dit-on de tous côtés, avec des intonations diverses, qui vont de l'ironie à l'enthousiasme.

C'est elle, en effet, qui, par son influence, a contribué à lancer l'État soviétique dans la voie du féminisme le plus hardi. «Hardi jusqu'à la témérité», murmurent quelques esprits timorés.

Quelle que soit l'opinion qu'on ait d'elle ou de son œuvre, c'est une personnalité qui s'impose. Elle présente le type de ces jeunes femmes des classes élevées qui, vers le commencement du siècle, allaient généreusement au peuple. Ayant épousé un général, elle n'en militait pas moins dans les organisations secrètes, risquant ainsi sa situation sociale, sa liberté, sa vie. Emprisonnée à plusieurs reprises, puis exilée, dans tous les pays où elle passe elle crée des foyers d'agitation. A Paris, en 1911, ne se fit-elle pas arrêter au cours de cette croisade, sympathique d'ailleurs, que fut la grève des ménagères?

De retour en Russie, à la chute du tsarisme, elle lutte contre Kerensky et se donne aussitôt avec enthousiasme au bolchévisme qui, de son côté, lui confie d'importantes missions. Elle est à la fois la Muse et l'Égérie des dirigeants, et joue dans le nouveau régime à peu près le même rôle que Mme Rolland au début de notre révolution. Mais, plus heureuse ou plus avisée, elle sait garder sa tête et gagner places et honneurs. Une conquérante.

Elle soulève encore l'opinion et les passions. A peine son nom est-il prononcé qu'on discute et se dispute. Car elle est l'auteur des _Abeilles diligentes_, cet évangile du féminisme nouveau qui, entre autres théories, bannit l'amour-sentiment de la vie sociale, et le rabaisse au niveau d'une fonction physique:

--Une horreur! me confiait, en levant au ciel des yeux et des bras épouvantés, une douce créature d'autrefois.

Tandis qu'une jeune femme, apprenant que j'allais voir madame Kollontai, s'écriait avec extase:

--Comme je vous envie! Nous lui devons tout. C'est notre libératrice.

* * *

Nommée ambassadrice au Mexique, elle était à la veille de rejoindre son poste, quand, dans un bel hôtel des bords de la Moskowa, logis des diplomates soviétiques pendant leur séjour à Moscou, je pus m'entretenir avec elle.

Le temps d'un regard à la grande pièce avenante, mais un peu hétéroclite où, comme dans tous les appartements de Moscou, le lit voisine avec la table à écrire et à manger, le samovar avec les papiers d'État, elle était devant moi.

Quelle surprise! Je m'attendais à une virago énergique et combative. Je trouve une femme aux cheveux gris, dans tout l'épanouissement d'une sereine maturité, et dont le sourire indulgent et mélancolique adoucit la flamme des grands yeux bleus si jeunes.

Elle me parle d'abord des œuvres pour l'enfance et la maternité d'une voix pleine et mélodieuse. Elles la préoccupent toujours, depuis le temps où, commissaire du peuple à l'Assistance publique, elle leur donna la première impulsion.

Son idée profonde, c'est de stimuler et de développer les sentiments maternels, d'y joindre l'art et la science de l'enfant, mais en même temps d'alléger, avant et après la naissance, ce fardeau que doit porter la mère. De là, l'importance des crèches, des garderies, des jardins d'enfants.

--Nous suivons en ceci, me dit-elle, des principes opposés à ceux de l'étranger. Si nous protégeons la femme, ce n'est pas pour l'entraver, mais au contraire pour lui permettre une activité plus féconde. Non seulement, la considérons-nous comme une force nécessaire à la société, mais à la fois pour elle-même et pour la famille, nous estimons dangereux de l'arracher à la production.

--Pour la famille? dis-je. En êtes-vous bien sûre? Le travail quotidien, du moins pendant le premier âge des enfants, ne nuit-il pas à ce chaud foyer d'amour que crée la femme en lui consacrant tout son temps et toutes ses pensées?

Sans doute, il y a quelques années, madame Kollontai m'aurait-elle répondu que peu importaient le foyer, et même le couple, si la femme jouait son rôle social, si elle demeurait une unité de travail. L'âge et l'expérience l'ont-ils fait évoluer? Elle ne nie plus l'importance de la famille. Mais, même à cet égard, elle insiste sur ce point que l'indépendance économique permet à la femme de choisir plus librement, en égale, le compagnon de sa vie, qu'elle ajoute à la dignité de l'épouse et de la mère.

--J'ajouterai, dit-elle, que le travail a une influence moralisatrice. Si, au début de la révolution, notre jeunesse, brusquement émancipée, s'est trop souvent abandonnée au désordre et à la licence, surtout dans les classes intellectuelles, c'est parce qu'elle n'avait pas encore pris l'habitude d'occupations régulières. Elle a maintenant, grâce au travail, à peu près retrouvé son équilibre: les unions prématurées et passagères, les divorces se font chaque année moins nombreux. Quant aux classes laborieuses, elles ont conservé les vieilles traditions; ouvrières et paysannes, comme autrefois, travaillent dans leur ménage et hors de leur ménage. Sauf qu'à l'usine, comme au village, nous nous efforçons de les aider dans leur double labeur, rien n'est changé...

* * *

Par contre, au point de vue civil et politique, la situation de la femme est entièrement transformée. «A travail égal, non seulement salaire égal, mais droits égaux» tel est le principe, me dit madame Kollontai.

Dans les écoles primaires et secondaires, les filles reçoivent, à côté des garçons, le même enseignement. Dans les universités et les écoles supérieures, il y a trente-quatre pour cent d'étudiantes. Elles font partie de tous les syndicats, reçoivent le même salaire que l'homme pour une tâche identique; on leur réserve, dans toutes les entreprises, dans toutes les administrations, une partie des fonctions: elles jouent un rôle important dans les coopératives urbaines et rurales, non seulement comme sociétaires et employées, mais comme membres des directions et des commissions de contrôle; toutes les carrières d'État leur sont ouvertes: ingénieur, avocat, juge d'instruction, procureur; les femmes médecins prennent une part prépondérante dans les œuvres d'assistance.

Enfin, dès 1918, le premier congrès ouvrier et paysan conférait aux femmes, à partir de dix-huit ans, comme aux hommes, l'électorat et l'éligibilité.

Elles se montrent, paraît-il, d'une précieuse utilité dans les soviets locaux, où elles s'occupent du grand ménage public: services d'hygiène, construction des routes, des égouts, création d'écoles, de cliniques, d'hôpitaux. Mais elles sont également admises aux plus hauts postes de l'Union; elles forment environ vingt-cinq pour cent de l'effectif du Comité central exécutif, et plusieurs d'entre elles siègent au Conseil des commissaires du peuple. Elles apportent, dit-on, dans leurs fonctions une conscience et un enthousiasme qui sont d'un très heureux exemple.

Aussi n'ai-je pas rencontré d'ennemie du régime qui, après les attaques les plus vives, ne se soit apaisée pour dire:

--Il faut avouer que ce qu'il a fait pour les femmes, aucun autre gouvernement ne l'avait tenté...

--Nous avons même plusieurs commandantes de navire qui ont obtenu leur brevet de capitaine au long cours, ajoute en souriant madame Kollontai, et, ce qui est assez surprenant, n'est-ce pas? deux diplômées de l'école d'état-major de l'armée rouge.

Puis, terminant ce bulletin de victoire:

--Il n'existe que deux pays au monde où les femmes aient vraiment conquis tous les droits, continue-t-elle: l'Amérique et la Russie. Seulement, en Amérique, les hommes les ont élevées sur un piédestal, en ont fait des idoles auxquelles on n'offre que les roses et les plaisirs de la vie. Chez nous, au contraire, ils les ont prises par la main, admises à partager leurs travaux, leurs peines, leurs responsabilités. C'est en égales, en citoyennes qu'ils les traitent. Quel système est le meilleur, pensez-vous? demande avec une fierté paisible Mme Kollontai.

Y aura-t-il une femme qui hésitera pour la réponse?