LES TROIS CENT MILLE ENFANTS PARIAS
Donc, l'Union soviétique est le pays de l'enfance heureuse et souveraine, de l'enfant-roi, mais c'est le pays aussi de l'enfance la plus misérablement abandonnée--de l'enfant-paria.
Une scène entre mille. Sur l'immense place Rouge presque déserte, une dizaine de gamins aux haillons sinistres, aux visages crasseux et impudents sont là, groupés en soviet. Tout à coup, sur la pointe de leurs pieds noirs et nus, ils courent, ils volent d'un pas muet, s'abattent sur le panier d'une vieille marchande qui somnole au coin du trottoir, empoignent à pleines mains beignets et gâteaux, et vrrrt! en une seconde leur vol pillard et ricanant est loin, tandis que la vieille jette de faibles cris éperdus.
Sans pudeur, ils s'arrêtent face au sanctuaire de Lénine. D'autres moineaux effrontés surgissent, venus d'où? On partage en frères. Mastication rapide à joues gonflées. Pas longtemps. Trois innocentes jeunes filles traversent la place. Nouvelle envolée silencieuse, bonds: violemment saisies par leurs nattes, les fillettes poussent des cris d'effroi. Danse guerrière d'apaches, hurlements de triomphe, et vrrrt! la bande prend d'assaut l'arrière et les marchepieds de deux tramways en pleine vitesse, s'y suspend en essaim. Ni vu ni connu, elle s'est évanouie!
Le tout, film-éclair, n'a pas duré deux minutes.
Une autre fois. J'attends un tramway, place Sverdloff. Une patte sordide surgit soudain à deux pouces de ma figure. D'un geste instinctif, je la repousse. Alors apparaît une face gourmeuse, des dents blanches, aiguës, qui happent, un claquement sec des mâchoires, j'ai tout juste le temps de retirer ma main...
La veille, on m'avait dit:
--Ces enfants sont tous malades, vous devinez de quelle maladie. Ils se savent contagieux et _ils mordent_. Ces jours-ci, il y a dans les hôpitaux de nombreux malades auxquels ils ont inoculé le virus. Méfiez-vous!
Entourée de foule, j'ai peur, je cache mes mains. Et campé en face de moi, il rit, le pauvre gosse, il rit terriblement, en montrant ses dents avec des yeux étincelants de jeune loup. Si pitoyable dans son insolence et sa révolte, qu'on voudrait lui entourer les épaules, lui murmurer des mots de tendresse et de compassion que sa petite oreille souillée n'a jamais entendus...
Et dire que, si l'U.R.S.S. en a déjà recueilli près de six cent mille, c'est trois cent mille encore de ces petits _besprizorni_ qui restent sans tutelle et sans abri!
* * *
D'où viennent-ils? J'ai souvent entendu reprocher au régime des Soviets l'abandon de ces enfants. C'est inexact et injuste. Les plus âgés datent des avances allemandes de 1915-1916, alors qu'une vague de terreur balayait des territoires plus grands que la France, poussant devant elle des peuples de paysans affolés. Les autres sont des orphelins des guerres civiles, de la famine, du typhus qui, successivement, vidèrent villages, villes, régions. Quelques-uns, paraît-il, seraient du plus noble sang.
Personne alors ne pensait à eux. Pouvait-on? Combien dut-il en mourir? Ceux qui ont survécu sont vraiment les enfants du miracle. Seulement, il y a trois cent mille miracles.
Ils vivent en groupes dans les terrains vagues, dans les maisons en construction ou en ruines, surtout dans les wagons hors d'usage, où ils forment de véritables colonies. Quoique, par bonheur, il y ait parmi eux très peu de fillettes,--car elles se laissent plus facilement domestiquer,--quelques jeunes couples se mettent en ménage et pour pendre la crémaillère, achètent un samovar. Les plus sérieux se procurent un banc de cireur ou un éventaire de camelot et se lancent dans les affaires. Mais la plupart s'en tiennent au vagabondage.
Obéissant à un mystérieux mot d'ordre, l'été ils s'envolent vers les champs, descendent jusqu'aux eaux minérales du Caucase, où se transporte l'élite soviétique, s'accrochant aux trains, glissant entre les bagages, s'aplatissant sur la voûte des wagons. Quand le voyage les fatigue, ils sautent par terre à une station, mettent le pays en coupe réglée, reprennent leur route quand cela leur chante.
Un jour de cet été, le train s'ébranlant, un de mes amis vit un petit bras guenilleux s'insinuer par la fenêtre et cueillir gracieusement sa valise: quatre _besprizorni_ s'enfuyaient avec leur butin, en lui faisant la nique. A mon passage à Kazan, la ville était terrifiée: plusieurs milliers de ces petits bandits venaient d'y prendre leurs quartiers d'hiver.
Ils sont organisés en bandes, ont leurs chefs, leur solidarité touchante, leur impitoyable discipline. Ils ont les lois secrètes de leur jungle enfantine.
Pauvres petites victimes d'effroyables cataclysmes, ils sont à la fois des remords vivants et des fléaux.
* * *
On reproche encore aux Soviets de ne rien faire pour guérir cette plaie honteuse. Injustice. L'Ukraine, en particulier, a fait de grands efforts. Des bureaux spéciaux sont chargés de rechercher les familles des _besprizorni_. On en retrouve en Suisse, en Allemagne, en Chine. Les enfants qui restent sont les irréductibles. On lutte partout. Que d'essais m'ont été contés!
Voici un exemple: une circulaire, il y a quelques mois, annonçait à nombre d'organisations d'Etat que chacune d'elles recevrait comme grooms quelques petits abandonnés. Les employés devaient s'en accommoder, on les maintiendrait à tout prix. Décrassés de frais, vêtus de neuf, les jeunes phénomènes faisaient une sensationnelle entrée. Quelques jours plus tard, après une râfle soigneuse de tout ce qui était transportable dans les bureaux, ils s'éclipsaient en corps...
Ils se sauvent également de tout ce qui est internat avec une discipline précise. A peine, lorsqu'il fait trop froid ou qu'ils sont trop misérables, admettent-ils les refuges, les «foyers d'enfants» où ils peuvent trouver des repas, des lits, une direction intelligente et pleine de tact qui sait apprivoiser leur farouche indépendance de petits fauves. Je connais d'admirables femmes qui se sont entièrement consacrées à eux. Elles n'essaient pas de les retenir. Mais elles leur parlent avec bonté, les reçoivent à bras ouverts après une fugue. Si bien que beaucoup reviennent. Et les ateliers libres où on leur enseigne un métier et où leur travail est rétribué obtiennent aussi quelque succès, surtout la cordonnerie, qui semble les enchanter.
Anormaux souvent, les pauvres gosses, mais souvent aussi si admirablement doués! On m'a parlé d'une représentation où un groupe de _besprizorni_ avaient joué des scènes de journal parlé, composées par eux, stupéfiantes d'esprit d'observation et d'amertume.
Le placement à la campagne, chez des paysans, auxquels on accorde en surcroît des lopins de terre qui, à sa majorité ou à son mariage, doivent retourner à l'enfant, donne bien quelques résultats, mais souvent le système ne plaît à aucun des intéressés. Le paysan n'est pas tendre pour les vagabonds.
Il y a aussi des asiles, dont quelques-uns abritent jusqu'à six cents enfants. On leur fait subir des examens physiologique et psychologique, et, suivant leurs aptitudes, ils suivent les cours de l'école ou apprennent un métier manuel. Cela pendant trois ou quatre heures par jour seulement. Le reste du temps, récréations, gymnastique, sorties en ville tous les après-midi. Le soir, distractions du club, lecture, dessin, musique et surtout, ce qui les passionne, représentations dramatiques. Chaque Russe est un acteur né.
A leur sortie, on leur trouve, suivant leurs facultés, une place dans une usine ou dans un bureau, on les loge dans une maison ouvrière où ils sont encore guidés et protégés. Rien de plus paternellement indulgent que cette discipline. Elle pèse néanmoins à beaucoup de ces petits sauvages.
--Que te manque-t-il? demandait-on à l'un.
--La liberté, répondit-il d'un air farouche.
Et, de fait, ils prennent souvent la clef des champs...
Mais non moins souvent ils reviennent.
Pourtant, le plus grand succès, jusqu'ici, est allé aux colonies agricoles, véritables petites républiques où les professeurs ne sont plus que des conseillers, où toute la discipline repose entièrement entre les mains des enfants. Eux-mêmes sont les premiers, paraît-il, à demander l'expulsion ou l'internement des cas irréductibles. Ils rapprennent ainsi la vie sociale. Ou, du moins, l'espère-t-on.
Mais refuges, asiles, colonies, trop peu nombreux, ne sont encore que des palliatifs, impuissants à combattre le mal. On a ébauché divers projets de grande envergure: il faudrait, pour les réaliser, soixante millions de roubles, plus d'un milliard de francs. Où et comment les trouver?
En attendant, on lance des loteries, des listes de souscription. On discute, on se dispute. On parle de transporter ces enfants dans une île en leur donnant les moyens de s'y organiser. On parle... Que ne dit-on pas?
Un des dirigeants murmurait l'autre jour:
--La solution du problème, voyez-vous, c'est la chambre léthale...
En attendant aussi, les pauvres petits _besprizorni_ grandissent. Et avec eux grandit le danger. Dans quelques années, ce seront des hommes. Trois cent mille hommes. Trois cent mille bandits. Une formidable armée. N'y a-t-il pas de quoi émouvoir l'Europe?