L'ÉCOLE SOVIÉTIQUE, ÉCOLE DE COMMUNISME
Un des traits marquants de la vie des rues à Moscou, ce sont ces groupes d'enfants qui s'en vont, les yeux brillants, le pas élastique, derrière un drapeau rouge. Comment les forme-t-on à l'école?
Un «sympathisant» étranger, qui habite Moscou depuis un certain temps et s'occupe d'enseignement, me dit d'un air de doute:
--On a fait ici des efforts méritoires pour l'instruction populaire. Mais la tâche est gigantesque, les ressources sont maigres: manque de locaux, manque de matériel, manque de maîtres, on se débat dans un océan de difficultés. Il faudrait, d'après le ministre Lounatcharsky lui-même, environ deux cent mille instituteurs de plus. Et ceux qu'on a formés, un peu à la grosse, ont beaucoup de bonne volonté, certes. Certains se tuent à la besogne. Mais le zèle supplée-t-il à la science et à l'expérience? Il y a aussi les méthodes pédagogiques nouvelles et surtout une certaine méthode Dalton, qui préconise l'enseignement direct, sans livres. Le jeune gouvernement a voulu secouer le poids des traditions et des préjugés, s'élancer dans une voie neuve. Désir touchant, mais naïf. Improvise-t-on un système aussi vaste, aussi complexe? Les résultats?... Enfin, vous verrez...
Et il secoue une tête affligée.
* * *
Pour un pareil sujet, il faudrait une enquête spéciale. Je n'ai donc pas vu, je n'ai fait qu'entrevoir.
On m'aiguille d'abord vers le ministère de l'Instruction publique, où un «technicien» doit me donner les grandes lignes du plan directeur. Ce ministère a déjà déménagé trois fois, pour cause de croissance. En bas, tables couvertes de brochures et de tracts et, dans l'escalier, l'ordinaire et paradoxal grouillement oriental. Que viennent faire ici, dans ce temple de la science, ces vieux mendiants à barbe, ces braves femmes en camisole, ces gamins assis sur les marches et serrant des paquets entre leurs bras?
Dans un bureau, deux jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans sont chacun assis devant une table. En face de l'un d'eux, le professeur danois que j'ai plusieurs fois rencontré. J'arrive tout juste pour cueillir ce dialogue:
--Alors, chez vous,--c'est le professeur qui parle--le cycle scolaire complet n'est que de neuf ans? En Allemagne comme au Danemark, nous estimons que douze suffisent à peine...
Le «technicien» se redresse avec une fierté de jeune coq:
--Oui, seulement nos enfants ne sont pas comme les vôtres: on éveille leur initiative, ils réfléchissent, ce sont déjà des citoyens, eux!
--Mais c'est là du nationalisme, tovarisch!
Rengorgement offusqué:
--... Du nationalisme soviétique, c'est très différent!
Je préfère m'asseoir en face de l'autre éphèbe, spécialiste de l'enseignement primaire. En austère blouse noire, dépourvue de tout col, il a une figure massive crêtée de cheveux blonds, des petits yeux ingénus et satisfaits.
L'école primaire est obligatoire et gratuite de huit à douze ans pour les villes, de neuf à douze pour les campagnes. Obligatoire, mais sans répression.
--Il n'y a pas besoin de sévir, dit-il, les enfants des villages sont tous affamés d'instruction. C'est nous, au contraire, qui n'avons pas assez d'écoles pour les admettre tous. Nous envisageons, pour 1930 seulement, un réseau qui pourrait, à la rigueur, couvrir toute l'Union. Les écoles sont mixtes partout. Chacune comporte deux ou trois groupes de cinquante à soixante élèves. Il y a en moyenne quatre heures de travail intellectuel par jour. Le reste est consacré au travail manuel, jardinage, menuiserie, vannerie, aux promenades, aux lectures en commun, au club dramatique. Nous poussons beaucoup les enfants à organiser des représentations théâtrales. Quelques-uns composent eux-mêmes des pièces...
Quatre heures seulement de vrai travail dans une journée! Et si on apprend aux enfants à écrire, à lire, à compter, la plus grosse part de l'enseignement, semble-t-il, est réservée aux questions politiques. On s'occupe d'abord du gouvernement local; le président du soviet du village vient en démonter les rouages devant les élèves; ils assistent aux réunions, lisent des journaux et les commentent. Puis on leur parle des organes de canton, de district et l'on remonte ainsi jusqu'aux grands conseils, de Moscou.
On leur indique aussi les causes de la révolution, la lutte séculaire contre le capitalisme bourgeois. On souligne les avantages que l'État soviétique a déjà procurés au peuple, les progrès qu'il reste à réaliser. Jette-t-on un coup d'œil sur les autres pays, c'est uniquement pour signaler leur supériorité technique, l'étudier, faire ressortir cette supériorité mise au service du prolétariat.
Et si pour les plus âgés on effleure l'histoire du passé, elle n'est envisagée qu'au seul point de vue économique: ils apprennent, par exemple, quels furent, au cours des âges, les divers produits de la Russie, les prix qu'ils atteignaient et les répercussions de ces prix au point de vue social. Le reste est ignoré ou observé à travers des lunettes soviétiques. Mais pour la plupart des enfants, le monde commence avec le régime nouveau.
Une fillette, me contait-on, entendant parler du déluge, demandait gravement:
--Était-ce avant la révolution, maman?
En somme, une bizarre salade russe des théories de Rousseau, de celles de Kropotkine et de Tolstoï, copieusement assaisonnées de marxisme. O horreur! La barbe de Marx--et quelle barbe!--au menton de gosses de douze ans!
Point de religion. Ou plutôt, si: l'enseignement dans les écoles de tous les degrés est franchement antireligieux.
--Les parents vont encore à l'église, les enfants n'y pensent même plus, me dit fièrement le jeune pédagogue.
Quant à la morale, c'est bien simple: le bien, c'est tout ce qui sert l'État et la collectivité; le mal, tout ce qui lui nuit.
Je demande:
--Croyez-vous que cela suffise? Ne craignez-vous pas de dessécher la sensibilité des enfants, d'en faire de durs petits mécanismes sans humanité?
Riposte vive:
--Oh! mais nous nous arrangeons pour développer la bonté. Envers les animaux d'abord, que nous défendons de frapper, d'exploiter. Ensuite, dans chaque village, il y a bien des malades, des infirmes, des vieillards, n'est-ce pas? Eh bien! on réunit les enfants de temps à autre pour leur demander quelle conduite humaine et raisonnable on doit tenir à l'égard de ces déshérités...
Et, plus enchanté que jamais, le gamin me décoche un sourire péremptoire.
* * *
Pourtant, j'ai vu dans un village une petite école très sympathique. Les enfants, dehors, cultivaient leur jardinet.
L'instituteur, tout jeune, l'air avenant et gai, tint à nous montrer ses classes. Deux petites pièces bien modestes, de longues planches servant de bancs et de pupitres, une chaise de paille pour le maître. Quand le temps le permet, d'ailleurs, les classes ont lieu en plein air.
Les enfants doivent surtout apprendre la vie, dit-il. Ces jours-ci nous étudions toutes les occupations des champs en automne: les labours, la conservation des récoltes, les soins à donner aux animaux. Il y a quelque temps, à la suite de leçons d'hygiène, nous avons opéré une visite sanitaire du village, des maisons. Les élèves ont ensuite exposé leurs critiques aux membres du soviet. Ils n'en menaient pas large, je vous assure!
Le jeune homme fit ensuite les honneurs de ce qu'il appelait le «musée» de l'école. De petits objets en bois, en corde, en paille, fabriqués par les enfants, représentant des animaux, des charrues, des métiers à tisser, des machines agricoles; un herbier, des insectes, une collection de papillons, une grenouille dans un bocal, des dessins naïfs, du modelage. Comme il en était fier et quelle ardeur dans sa voix lorsqu'il exposait les réformes, les progrès à réaliser!
--Ils sont si désireux d'apprendre! répétait-il en regardant les enfants qui lui souriaient avec une naïve confiance...
L'autre école primaire, où le hasard d'une promenade me fit pénétrer, dans un faubourg de Moscou, était peut-être plus pauvre encore, les pupitres et les bancs plus vétustes, les vitres pansées de papier huilé. Mais les enfants n'étaient pas moins joyeux, et sous d'humbles portraits de Lénine et de Marx éclatait un beau bouquet de fougères et de baies d'automne.
On lisait sur les murs écaillés, ces inscriptions peintes en rouge: _Tout être humain doit travailler. La science est la grande victorieuse._ Et ces trente-cinq petits de sept à huit ans, suçant leur crayon avec enthousiasme, le nez sur leur cahier, travaillaient bien, mais c'est l'art qui, en l'occurrence, était le victorieux.
D'accord avec la maîtresse, ils avaient choisi le mot _chat_ et chacun avait dessiné le félin élu. Que d'oreilles pointues, de moustaches en colère, quelles queues en panache! Il s'agissait maintenant d'écrire le mot au-dessous, de dessiner ensuite tout ce que peut éveiller le mot chat: une souris, une jatte de lait, la corbeille où il dort en rond. Et chacun aurait bien ensuite quelques belles histoires à conter à ce sujet, quelques leçons de choses à donner. Toutes les frimousses, quelques-unes trop jaunes ou trop nacrées, exprimaient la plus radieuse bonne volonté.
La maîtresse qui enseigne à Moscou depuis vingt-cinq ans, une femme aux cheveux gris, au doux visage épuisé, semblait moins enchantée:
--Évidemment, dit-elle, pour les enfants, ce système est plus vivant, plus amusant; il développe l'esprit d'initiative et, du moins pour les petits, il donne d'assez bons résultats. Mais quelle fatigue pour les maîtres! Autrefois, il n'y avait qu'à prendre un livre, et à aller d'un bout à l'autre, en ajoutant les explications nécessaires. Aujourd'hui, c'est chaque jour un problème nouveau qui se pose. Élèves et professeurs choisissent en commun le projet: dessin, promenade, sculpture, lecture. Il faut ensuite le réaliser, ce qui n'est pas toujours commode... Et quand les enfants grandissent, les questions qu'il faut leur faire traiter par la méthode directe deviennent si complexes qu'on en perd la tête!
Le système Dalton, c'est évident, n'a pas que des zélateurs. Quant au dogme d'État, il était incarné par des images en couleurs violentes: Lénine au milieu des écoliers; une manifestation scolaire sur la place Rouge; par des maquettes symbolisant les principes essentiels: des bourgeois obèses attablés devant de faméliques ouvriers, un boyard faisant appliquer le knout à des paysans décharnés, un ouvrier et un paysan se serrant la main entre une machine et un tracteur. Et chaque jour la maîtresse doit expliquer et exalter les bienfaits de la Constitution à ces bambins qu'il faut encore moucher.
Mais l'école est-elle faite pour former des communistes ou tout simplement des hommes?
* * *
Même conception pour les internats secondaires. Je n'en ai visité qu'un seul à une ou deux heures de Moscou. C'est dans une délicieuse maison de campagne, blanche, à terrasse, sous une colonnade Empire. Appuyée de l'épaule à des collines vermeilles, elle sourit aux pelouses qui fuient vers les saules d'une rivière, toute bleue sous ses voiles d'or.
On a réuni dans cette école quatre-vingts enfants de huit à dix-sept ans, des orphelins pour la plupart, qui témoignent de dispositions pour la peinture ou la musique. Garçons et filles, vêtus de toile bleue avec un mouchoir rouge en travers des épaules, viennent nous chercher à la gare. Cou nu, jambes nues, ils sont bien plantés, l'air éveillé et heureux. D'une courtoisie gentille aussi.
On célèbre je ne sais quel anniversaire. Ils ont décoré la maison de fleurs et de guirlandes de feuillage. Ils apportent des chaises, aident au service de la table, dressée sur une terrasse. Des rires fusent bien de la salle à manger où ils déjeunent, sous de violentes fresques futuristes et révolutionnaires, représentant des foules cosmopolites en marche sous le drapeau rouge. Mais cette gaieté ne prend jamais des allures d'émeute. Et quand ils l'adressent au directeur et à sa femme, deux artistes de talent, leur franche familiarité ne dépasse pas les bornes du respect. Une grande famille.
Une arche de Noé aussi. Chaque élève semble avoir droit à un favori à deux ou à quatre pattes: non seulement chiens, chats, oiseaux, mais souris blanches, cobayes aux nez importants de banquiers, lapins philosophes. Et une douce fillette aux longues nattes cendrées dispute à un gamin--dents éclatantes dans un teint d'abricot mûr--un écureuil-anguille, qui joue à cache-cache sous son plumet de queue rousse.
Que penseraient de cette brèche à l'ordre et à la propreté nos directeurs et directrices de lycée?
Ces élèves, pendant leurs quatre heures quotidiennes de travail, qu'apprennent-ils? L'orthographe, de l'histoire à la bolcheviste, une teinture de lettres, les mathématiques, la physique, la chimie et soit un peu d'allemand, soit un peu de français. On use également ici de la fameuse méthode directe: les plus âgés des élèves sont divisés en groupes qui, d'accord avec le professeur, choisissent le sujet à étudier, les objets et les livres qu'il leur faut consulter, le but qu'ils doivent atteindre. Et d'après ce programme ils travaillent librement, comme et quand il leur convient. N'abusent-ils pas de cette liberté? Ils seraient contre nature s'ils ne faisaient qu'en user...
Mais la majeure partie de leur temps et de leurs efforts est consacrée à la peinture, à la sculpture, à la musique. Dans une salle sont exposées les productions de ces bourgeons d'artistes. Dirai-je que je regrette de n'y pas trouver assez de cette divine naïveté qui pénètre les œuvres des peintres paysans? Trop de science, déjà trop de science!
Beaucoup de ces appelés ne seront pas élus. A peine en dirigera-t-on quatre ou cinq vers l'Ecole des beaux-arts ou le Conservatoire. Les autres entreront dans des écoles techniques ou des bureaux. Tentative intéressante néanmoins que de chercher à attiser la petite flamme d'art qui vacille dans l'esprit de tant d'enfants du peuple...
Dans l'après-midi, on nous régale d'un concert. De beaux chants populaires des pays variés, si étrangement rassemblés sous le drapeau rouge: cris rauques et lourdauds des Kalmouks, mélopée nostalgique des Arméniens, nasillements orientaux des Tchouvaches, et le long cri de douleur des gens du Turkestan...
On termine par l'air que Lénine aimait entre tous--composé en prison par un révolutionnaire connu--palpitation d'une âme qui essaie de briser ses chaînes...
L'été, l'orchestre de cette école et l'école entière se transportent au Caucase. Ils s'en vont, de village en village, jouant, dans des décors peints par eux-mêmes, des actes d'opéra de compositeurs connus; Tchaïkowsky, Rubinstein, Borodine, Mussorgsky. Et non seulement ils couvrent tous leurs frais de voyage, mais ils font des bénéfices. Vous devinez la joie de pareilles vacances! L'impresario est un grand garçon de dix-huit ans, allègre et hardi. Il part en avance, conclut tous les arrangements, dirige, entraîne. Un jeune chef, pôle magnétique de toutes ces prunelles enfantines, président du Soviet de l'école.
* * *
Car chaque école possède son soviet de huit ou dix membres, élus par l'assemblée plénière des élèves et qui, lui-même, choisit son leader. Elle a aussi des groupes de «pionniers», habillés en boys-scouts ou en éclaireurs, soumis aux mêmes préceptes et aux mêmes exercices, mais qui forment en outre les pépinières communistes. Chacune de ces «cellules» est dirigée par un moniteur appartenant aux _Jeunesses communistes (Konsomol)_, berger responsable et attentif de ces petites brebis rouges.
Au soviet d'arrêter l'ordre du jour des réunions où l'on discute certaines questions politiques et où--ne riez pas!--l'on commente les journaux. Il est vrai que les journaux étant d'Etat, leur lecture reste orthodoxe: comme l'a dit quelqu'un, c'est l'évangile quotidien. Au soviet encore de régler le service intérieur de la maison, de résoudre les problèmes de discipline. D'ordinaire, il le fait avec bon sens et équité, et ses décisions sont acceptées sans révolte. Y a-t-il conflit, on le porte devant un tribunal suprême qui, celui-là, veut bien admettre quelques professeurs et parents, mais toujours avec une majorité de lévites du communisme.
Voulez-vous une sentence de soviet enfantin? Une fillette, dépit ou jalousie, avait saccagé le jardinet d'un camarade. Elle fut mise en quarantaine jusqu'au moment où elle eut elle-même, avec les plantes de son propre jardin, réparé tout le dommage. Mais un gamin qui avait volé à plusieurs reprises les poires d'un voisin, en laissant s'égarer les soupçons sur un jardinier, ne dut qu'à l'intervention du directeur de ne pas être expulsé.
--Il a souillé l'honneur de l'école! s'écriait en chœur le soviet indigné.
Et les maîtres, punissent-ils?
--Jamais, me répond-on, puisque ce sont les enfants qui s'en chargent.
--Mais si un élève est atteint d'irréductible paresse?
--Tant pis pour lui. On le prévient de l'influence que cette paresse exercera sur sa carrière. Le reste le regarde...
Soit! Mais à douze ans, l'avenir existe-t-il?
Quant à la coéducation, il y eut bien, au début, quelques «accidents». Et les hôpitaux reçurent parfois de trop jeunes mères. Mais maintenant, habitués à vivre côte à côte, les enfants ignorent, paraît-il, les dangers de la cristallisation.
--D'ailleurs, me dit un professeur, les passions politiques, chez nous, l'emportent sur les passionnettes... L'instinct se _sublimise_. Deviennent-ils vraiment amoureux? Nous n'y voyons pas d'inconvénient. L'amour n'est-il pas un éperon?
Parfait. Mais si le cheval s'emballe?
* * *
Et les parents, que pensent-ils de l'école soviétique? En général, ils reconnaissent que la discipline a fait de grands progrès.
--Si vous aviez vu les premières années! me confiait une maman. Pour initier les enfants à la beauté, on avait apporté dans les écoles des meubles magnifiques. Je les revois, filles et garçons, vautrés, avec leurs souliers sales, sur des canapés de style. Une horreur! Maintenant il y a du mieux. Les manières sont redevenues excellentes et les écoliers ont même un regard et un ton de franchise qu'ils n'avaient pas autrefois. De l'impertinence parfois, jamais de sournoise hypocrisie.
A propos de l'instruction, par exemple, il n'y a qu'une voix, ou plutôt qu'un cri:
--Nos enfants ne savent rien! gémit le chœur des parents. Cette méthode directe peut être excellente pour quelques êtres choisis ou précocement mûris dont elle développe la personnalité. Mais les autres? Quel tohu-bohu dans ces petites cervelles! Quels abîmes d'ignorance, quel manque de proportions dans les connaissances, quels préjugés à rebours! Que deviendront-ils s'il leur faut, plus tard, se mesurer avec des esprits d'Occident? Et que va devenir notre pauvre pays?
Peut-être le mal n'est-il pas irrémédiable. Car les professeurs ont, eux aussi, poussé le cri d'alarme. Les examens d'admission à l'Université, disent-ils, ont été cette année très inférieurs à la moyenne. Et Madame Kroupskaia, veuve de Lénine, un des fonctionnaires les plus distingués de l'Instruction publique, a elle-même proclamé avec une courageuse sincérité, sinon la faillite, du moins l'insuccès transitoire de l'école soviétique. Et elle demande qu'on fasse machine arrière.
Il en est temps. Car ces enfants, uniquement pourris de politique et de marxisme, élevés dans l'ignorance hostile des autres peuples et des autres dogmes, dans l'orgueil de l'orthodoxie rouge, ne risquent-ils pas de se trouver tout à coup aussi isolés dans le monde que des Papous ou des Patagons?