A TRAVERS LA BARRIÈRE ROUGE

Au seuil de l'automne dernier, je partais pour la Russie. Après tant d'autres. Je voulais, à mon tour, essayer de comprendre l'expérience soviétique, la plus formidable de notre temps puisqu'il s'agit du sort de cent quarante millions d'êtres; pénétrer dans ce que Paul Morand a si admirablement nommé le «grand laboratoire aux vitres brisées».

Je voulais non seulement respirer quelques bouffées de cet air de Moscou, si capiteux qu'il semble faire chavirer de droite ou de gauche les têtes des plus solides, mais monter là-haut vers Leningrad, capitale déchue, au bord de la pâle Baltique; jeter ensuite un regard sur cette foire de Nijni-Novgorod dont je rêve depuis mes douze ans et Michel Strogoff, descendre la «petite mère Volga», qui sait? peut-être jusqu'à cette mer Caspienne, pareille à un cheval cabré, secouant sa crinière là-bas au milieu des grands déserts fauves. Puis, le long de l'échine dorée du Caucase, visiter les petites républiques soviétiques toutes neuves, l'Azerbeidjan avec Bakou et ses pétroles; la belle, la guerrière Géorgie, et l'Arménie, perpétuelle martyre. Enfin Batoum, port fabuleux de la mer Noire par où, naguère, s'en allaient vers l'Europe toutes les richesses de l'Asie. Mais sera-ce possible? Pourrai-je voir? Et surtout saurai-je juger?

* * *

Me voici pourtant, par un beau soir, dans le rapide Paris-Varsovie, ce grand train international aux fenêtres embrasées qui, pendant quarante heures, glisse en étoile filante à travers des campagnes illimitées, plates comme un firmament. Dédaigneux, il franchit villes et paysages sans s'y mêler, ne prenant des voyageurs qu'aux capitales, les seuls, dirait-on, qu'il puisse accepter sans déchoir.

Le matin suivant, sous un soleil impitoyable, la revêche Rhénanie défile au pas de parade: champs pelés où les régiments de cheminées, portant toutes sur l'oreille leur plumet de fumée jaune, remplacent les arbres morts d'empoisonnement; tours de fer crachant des flammes sanglantes, grues gigantesques par centaines, leurs bras durs dressés contre le ciel; gares pareilles à des cathédrales où des employés aux faces vernies de santé sous des casquettes de drap rouge déchaînent d'un seul geste géométrique de longs trains grondants; opulentes cités aux clochers aigus qui poignardent le ciel bleu, quartiers ouvriers alignant à l'infini leurs blocs mornes et réguliers. Soudain, le Rhin couleur d'argile, affairé de remorqueurs et de chalands, sous le plus colossalement orgueilleux des ponts. Tout ce royaume de la métallurgie donnant une impression de puissance brutale, triste et ordonnée.

Encore des campagnes vertes et lisses comme un tapis de billard dont les compacts villages de briques sont les boules rouges. Enfin la banlieue de Berlin, ses riches villas de fondant rose entre des bouquets de pins. Puis la nuit...

* * *

C'est entre Berlin et Varsovie que j'entendis la voix de la vieille Russie, de la Russie blanche. Elle avait pris la forme émouvante d'une jeune fille au menu visage pâlement rose, animé d'yeux enfantins, couleur de feuille au premier printemps. Elle parlait à des Français, dans le couloir, très haut, comme pour provoquer. Elle disait:

--Nos parents étaient donc trop vieux quand vint la terrible chose... Ils se sont laissé massacrer, dépouiller les poches. Ils n'ont su que pleurer sous le voile du malheur, souffrir, mourir. Mais nous, les jeunes, nous avons appris à penser, à travailler. Nous allons, parmi tous les peuples, prêcher la grande croisade contre les assassins bolcheviki. Bien impossible ce sera, vous dites? Mais non... Les paysans, ceux de la grande terre de mes aïeux du gouvernement d'Odessa, ils viendront à l'aide, eux aussi. Ils nous aimaient, ils vivaient avec nous comme frères. Peut-on laisser cette malédiction durer? Ah! vous ne croyez pas, vous riez? Les Français rient toujours!

On l'avait mise dans mon compartiment. En lisant l'étiquette de mon sac, elle tressaillit:

--Je vous prie, fit-elle, vous allez à Moscou? C'est très difficile obtenir un passeport. Comment avez-vous obtenu?

--Je l'ai demandé. On me l'a donné.

Un éclair de soupçon durcit les claires prunelles. La frêle silhouette se raidit. Quelques minutes plus tard, le contrôleur venait enlever ses bagages. Je ne revis plus le petit visage d'albâtre. Mais, très tard dans la nuit, j'entendis tristement la voix au tendre roucoulement slave, où la haine parfois éclatait en notes rauques.

Déjà la haine!

* * *

A Varsovie, le lendemain, monta le diplomate polonais. Il était correct, courtois, souriant et tenait du bout de ses gants gris perle un numéro du _Petit Parisien_. Il avait passé trois ans à l'ambassade de Paris. La convulsion politique qui venait de secouer son pays le lançait vers Moscou. Il ne me cacha pas ses regrets, son appréhension. C'était la première fois qu'il traversait la barrière soviétique.

--Savez-vous lire le russe? me demanda-t-il. C'est indispensable. Moi, j'apprends.

Nous nous plongeâmes dans les mystères de l'alphabet. Quelle joie d'y découvrir les visages naguère familiers de quelques lettres grecques! Salut à vous, gamma, delta, lambda, phi, vieux camarades si longtemps oubliés! Mais pourquoi «v» s'écrit-il «b» et «s» «c»? Et ces caractères étranges qui se prononcent tch, zh, shtch, pourquoi, mon Dieu?

Nous sommes vendredi, le jour où, paraît-il, voyagent les valises diplomatiques. Le courrier polonais qui, cambré avec élégance dans un costume d'allure militaire, veille sur nos labeurs cryptographiques, m'indique du menton le fond du couloir:

--Le courrier des Soviets, fait-il.

C'est un grand garçon presque adolescent, au profil sémite, qu'accentuent les longs cheveux rejetés en arrière. Il vit en manches de chemise kaki. Près de lui, une jeune personne, courtes mèches hirsutes, face grêlée que jaunit encore la blouse de rude toile bleu lessive. Aux stations, tous deux se promènent sur le quai d'un air digne, puis, dans leur compartiment où s'amoncellent ballots, sacs et valises--le Polonais n'en a que deux,--ils s'isolent comme de jeunes dieux farouches, derrière les nuages bleus d'innombrables cigarettes.

* * *

Tout le jour j'avais vu se dérouler la campagne polonaise, les maigres labours bruns d'où s'envolaient des corbeaux, les terres mortes, creusées de tranchées, boursouflées de bastions et de casemates, les bois massacrés par les obus. Devant une gare en ruines, un jeune aveugle en uniforme, exemplaire parfait de la fine et fière beauté de sa race, dressait vers le ciel rouge du couchant ses traits purs au regard foudroyé. Il m'apparut comme le masque même de la guerre.

Mais le train ralentissait. Serait-ce la frontière soviétique? Que de fois, le cœur battant, j'avais songé à ce premier contact! De lui, me semblait-il, dépendraient toutes mes impressions.

--Vous verrez, m'avait-on dit, les Soviets, habiles metteurs en scène, ont dressé là un grand arc de triomphe, hérissé de drapeaux rouges et de guirlandes vertes, comme pour une fête perpétuelle. Et une inscription: «Salut aux prolétaires de l'Occident.»

Des prolétaires? Il n'y en a guère dans notre wagon. Mais c'est quand même flatteur...

Je me penche avidement. Hélas! il fait nuit noire. Tout juste si j'aperçois une petite maison de bois, beau joujou verni aux fenêtres roses de lumière. Une isba. Et c'est tout. Elle s'est évanouie, la précieuse minute d'émotion, si longtemps espérée. Deux soldats adolescents sont là, sans armes, casquette verte à bandeau rouge, visage blond et rieur. Ils inspectent nos passeports. Et voici qu'avancent des porteurs en grands tabliers blancs. Ils ont l'air de garçons épiciers à barbe, et dans cette barbe, ils sourient, sourient...

Une vaste salle comme toutes les salles de douane--non, pourtant, il y a un grand portrait de Lénine.--Les bagages sont alignés sur une banquette en fer à cheval autour de laquelle s'affairent de très jeunes douaniers qui, presque tous le nez chevauché de lorgnons, ont l'air de candidats à Saint-Cyr ou à Polytechnique. Polis, méthodiques, impitoyables, ils tournent et retournent comme une salade le contenu des valises. Ils en extraient certains objets neufs et, sans souci des glapissements féminins, des vociférations masculines dans une Babel de langues, les confient à un autre adolescent muni de balances. Raide comme Thémis elle-même, celui-ci pèse, calcule, évalue.

Un de ces gamins si graves confisque d'une main résolue les quelques bouquins qui m'accompagnent. Je brandis, en réponse, un document constellé de cachets protecteurs. Hésitation, appel aux camarades. Soviet. Victoire! Les bouquins reprennent leur place. Je suis libre.

Quel tourbillon! Autour des guichets s'agite vainement le peuple ahuri des voyageurs. Que signifient ces illisibles inscriptions?

--Je n'ai jamais été si perdu! me confie au passage le diplomate polonais, levant au ciel ses gants gris perle.

Par bonheur, un bon Samaritain polyglotte, se multiplie comme interprète bénévole. Tout à coup, mon garçon épicier reparaît magiquement, et, en cinq minutes, je suis casée dans un coupé, vaste comme une cabine de luxe sur un paquebot. Les banquettes sont couvertes d'une toile blanche à raies rouges qui évoque les parasols d'été et de vacances et il y a un grenier imposant où tiendraient toutes les reliques d'une famille.

Au porteur qui en a tenté l'escalade, je veux faire don de ma monnaie. Son sourire s'éteint, il me toise, repousse rudement ma main, me tourne le dos.

D'un air désinvolte, j'allume une cigarette et me penche à la fenêtre du couloir. Un coup léger sur mon épaule. Un vieil homme à l'uniforme râpé, aux yeux bleus très doux dans un visage usé, a ramassé l'allumette tombée à mes pieds. D'un air de timide reproche, il m'indique un cendrier. Brrr! Quelle discipline, ici... Mais un instant plus tard, de ses grosses mains crevassées, il prépare mon lit avec des attentions de soubrette et me propose un verre de thé couleur de cornaline, dans lequel nage une tranche de citron.

* * *

J'ai de nouveaux compagnons: deux Allemands roses comme du jambon d'York, trois Américains à dents et lunettes d'or, sanglés dans des appareils de cinéma; flanquées d'une demi-douzaine de mioches beurre frais, deux mères de famille tudesques qui, placides comme des ruminants, s'en vont, sans parler autre chose que leur dialecte, là-bas, vers une petite république allemande de la Volga, à cinquante heures de Moscou. Enfin, toute une volière de femmes criardes et grasses, aux bajoues frottées de poudre trop rose, couvertes d'oripeaux bariolés et de bijoux de négresse.

La camarade de coupé que m'a octroyée le destin, une Scandinave toute bardée de vertueux lainages, me les montre d'un geste dégoûté:

--Bracelets aux bras, aux jambes... Soie partout... _Nep fraus_, prononce-t-elle avec une sanctimonieuse horreur.

_Nep_, le terme qui, chez les Soviets, désigne le commerce privé, les nouveaux riches, abomination de la désolation!

--_Nep_, très mauvais pour communisme, répète-t-elle les yeux au ciel.

Avec quelle piété ses lèvres pâles modulent le sacré vocable. Toute confite en dévotion rouge, elle va à Moscou rejoindre son mari qui siège au bureau de la Troisième Internationale.

Par bonheur, elle ne possède pour m'endoctriner que quatre mots d'allemand, et moi guère davantage. Mais elle ronfle avec ardeur et discipline, et cela huit heures durant.

Pendant que de ma couchette, je vois tout à coup frémir le ciel et le soleil du matin tout frais et incarnadin bondir sur la plaine russe. O merveille! pendant la nuit, des bulbes verts ou bleus ont poussé sur les clochers d'églises; des maisonnettes de bois, accroupies sous des toits de chaume à quatre pans, clignent les yeux à peine éveillés de leurs fenêtres vers la ronde des meules blondes. Une voiture à deux roues, encapuchonnée de blanc comme un berceau, tangue sur une route soyeuse--une télègue. Et tout à coup, dans une gare, barbe et cheveux d'étoupe sous le bonnet crasseux, engoncé dans sa touloupe tombant sur les bottes de feutre, voici le bon moujik authentique. Il n'a pas changé depuis le général Dourakine.

Le wagon s'est éveillé. Et maintenant je dévisage chacun et tous, je cherche parmi les voyageurs, je cherche éperdument, qui donc? l'espion, voyons, notre espion particulier qui doit guetter depuis la frontière. C'est humiliant: sans doute manquons-nous d'importance, nul œil perçant ne nous épie. Il y a bien aux arrêts des gares, de-ci de-là, quelque policier. Il se borne à écarter les escadrons de gamins déguenillés, pieds nus, les joues aussi rouges que les pommes qu'ils vendent.

Le wagon-restaurant est confortable et spacieux avec de larges fauteuils tournants en cuir brun. Le service est rapide, les mets solides et abondants. Et je goûte un petit vin du Caucase qui rappelle délectablement certain rancio du Roussillon.

Le jour tourne avec douceur. Tout à coup le Samaritain polyglotte passe sa tête dans chaque voiture, crie quelque chose. Brouhaha subit, tout le monde bondit, s'affaire. Nos montres n'indiquaient pas l'heure de Moscou et c'est Moscou qui s'annonce, bien avant qu'on ne l'attendît. Les trains arrivent donc à l'heure?

Sur le quai, un sourire ami. Une gare comme toutes les gares, un taxi comme tous les taxis: c'est un Renault. Et le hall de l'hôtel avec ses plantes vertes, son escalier blanc à tapis rouges ressemble comme un frère au hall de tous les palaces. J'ai une chambre là-haut, avenante et claire, eau courante et téléphone. Je cours vers la fenêtre: une coupole gris d'argent luit faiblement dans le crépuscule, tandis qu'avant de s'enfuir, le dernier rayon caresse sa croix d'or. Mais en face, au fronton d'un vaste édifice, un œil rond et sanglant s'allume soudain. Je demande:

--Qu'est-ce que c'est?

--L'horloge du Guépéou. Vous savez bien, l'ancienne Tchéka...

Si je sais! La redoutable, la sinistre police secrète...

Du coup, je fais un bond en arrière. Je recule jusqu'à mon lit. Vainement. L'œil sanglant me suit. L'œil de Moscou est dans ma chambre.

Est-ce pour cela que jamais je ne l'ai rencontré ailleurs?