Au lecteur

Andrée Jacquet (1870-1950) connue sous le nom de plume d'Andrée Viollis, mariée en premières noces à Gustave Téry, épouse en 1905 Henri d'Ardenne de Tizac.

Elle est une figure marquante du journalisme d'investigation et du grand reportage, correspondante de guerre, critique et chroniqueuse littéraire, romancière. Elle s'illustre pendant plus d'un demi-siècle dans tous les domaines (antifascisme, féminisme, problèmes coloniaux...) et sur tous les théâtres des opérations (conflits militaires, révolutions...). (Wikipedia)

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SEULE EN RUSSIE

DU MÊME AUTEUR

CRIQUET, roman (Calmann-Lévy).

LORD NORTHCLIFFE (Bernard Grasset).

LA PERDRIX DORÉE, roman (en collaboration avec Jean Viollis) (Baudinière).

LA VRAIE MADAME DE LA FAYETTE (Bloud et Gay).

"Les documents bleus" No 38

ANDRÉE VIOLLIS

Seule en Russie de la Baltique à la Caspienne

_Quatorzième édition_

nrf

PARIS, 1927 LIBRAIRIE GALLIMARD 3, Rue de Grenelle. Littré 12.27

PRÉFACE

Pendant près de trois mois, j'ai parcouru, seule et librement, de la Baltique à la Caspienne, puis à travers le Caucase jusqu'à la mer Noire, l'immense Fédération des Républiques Soviétiques. A part les prisons politiques, j'ai pu voir ce que j'ai voulu, comme je l'ai voulu. Je me suis affranchie de la tutelle officielle, j'ai fait la part de l'habile camouflage, de la toute-puissante et omniprésente propagande. J'ai causé, sans contrainte, avec les dirigeants, auxquels je n'ai pas caché mes doutes et mes critiques, avec des Russes, avec des étrangers établis dans le pays, avec des amis mais aussi avec des ennemis du régime. Si l'on m'a suivie et surveillée, ce qui est probable, je ne m'en suis du moins pas aperçue. J'ai pris mes notes sur place et j'ai pu les emporter sans contrôle. Mon voyage a été facile, agréable et je n'ai rencontré partout que courtoisie.

J'ai noté au passage le bien comme le mal, en m'efforçant de rester objective et en laissant au lecteur le soin de conclure. Ni apologie, ni réquisitoire. Je n'ai certes pas la prétention d'avoir tout vu ni tout compris. Ce n'est là qu'un reportage forcément hâtif et superficiel. Mais j'ai conscience d'être restée, sinon dans la vérité,--qui peut se vanter de ne lui voir qu'un seul visage?--tout au moins dans l'impartialité.

Je n'ai trouvé en Russie ni le chaos ni l'anarchie. Les erreurs et les horreurs de la révolution qui font, en ce moment, dirait-on, un retour offensif, semblaient alors de l'histoire ancienne.

Je n'ai pas trouvé non plus la félicité parfaite des individus, ni la prospérité du pays. La Russie est pauvre, ses industries dans un état précaire. Bien que la vie matérielle soit d'au moins cinquante pour cent plus chère qu'avant la guerre, les salaires sont à peine plus élevés. Et si, par orgueil de classe et par espoir dans l'avenir, les travailleurs de la terre et de l'usine se déclarent en général satisfaits du régime, ils n'en souffrent pas moins.

Mais j'ai vu un grand peuple qui, soumis à la plus rigoureuse des disciplines, fait d'émouvants efforts pour renaître et progresser. Une masse énorme de cent quarante millions d'individus, les uns consentants, les autres réticents, suivant docilement l'impulsion donnée par les sept cent mille dictateurs du parti communiste. Car c'est cette oligarchie qui forme le lien entre les républiques fédérées et les cimente, puis fournit l'armature politique du pays, une armature souple et solide, tient les leviers du pouvoir, dirige, contrôle, légifère. Parmi ses membres, il y en a beaucoup de convaincus, de désintéressés, et qui font d'admirables efforts pour mettre leur maison en ordre et l'embellir. Et il faut avouer qu'au point de vue des assurances et des institutions sociales, des œuvres de la maternité et de l'enfance, des travaux et des missions artistiques et scientifiques; ils ont accompli des réformes et pris des initiatives dont plus d'un pays capitaliste pourrait être fier.

J'ai vu des jeunes gens sains et solides, presque tous enthousiastes de leur gouvernement; j'en ai vu de fanatiques et de bornés et j'ai partout constaté, chez jeunes et vieux, un ardent, un touchant désir de s'instruire.

* * *

Je ne crois pas à l'établissement du bolchevisme russe en Europe et particulièrement en France. D'abord parce qu'il n'existe plus guère en Russie de liberté de penser, d'écrire, d'agir, parfois même pas de liberté tout court. Le Guépéou au nom ailé reste l'héritier direct de la sinistre Okhrana tsariste.

Ensuite parce que les détails de l'existence quotidienne y sont encore trop réglés par l'État. On y vit toujours comme dans une gigantesque caserne. Voilà les deux taches qui suffisent à altérer la physionomie du régime. Une telle dictature n'était possible que chez un peuple soumis et résigné qui a toujours eu la passion de l'humilité et la religion de la souffrance...

Cette dictature, d'ailleurs, durera-t-elle sous sa forme actuelle? La formidable expérience qu'au risque d'un cataclysme ont tentée les Soviets a-t-elle entièrement réussi?

Que reste-t-il du communisme initial? Du jour où, en 1921, à la suite de la paralysie des rouages du pays et de la famine qu'avait amenées son application intégrale, il fallut rétablir le commerce privé et, par conséquent, l'argent pour les transactions et les salaires, il était atteint dans son principe. La propriété se trouvait, du fait même, ressuscitée; les banques se rouvraient; l'héritage réapparaissait, tout au moins en ligne directe. Il ne s'agit donc plus, maintenant, d'un Etat communiste, mais simplement,--et c'est déjà beaucoup--d'un Etat ayant réalisé la socialisation des moyens de production et associé les travailleurs à la direction du pays.

Seulement cet Etat manque d'argent; ses industries traversent la plus grave des crises. Si la production s'est accrue de 50 à 100%, les bénéfices, pour diverses raisons, certaines fort estimables, sont à peu près nuls. Et il faut pourtant accroître la production encore insuffisante, multiplier les usines pour donner du travail aux chômeurs des campagnes surpeuplées, il faut surtout renouveler le matériel usé ou périmé. C'est une question de vie ou de mort.

Où trouver cet argent? Les capitaux intérieurs faisant défaut, est-ce auprès des nations capitalistes? Mais dans les pays mêmes où il demande des crédits et offre des concessions, le gouvernement soviétique poursuit une infatigable propagande contre ce capitalisme dont il a besoin. Il ne veut pas renoncer à son apostolat rouge et prêche même un intransigeant idéal qu'il n'a pu réaliser lui-même. Cercle vicieux, ironique et tragique. Comment en sortira-t-il?

* * *

L'Angleterre, menacée dans son hégémonie sur l'Asie et surtout dans ses marchés orientaux, vient de rompre avec les Soviets. Elle mène partout contre eux une lutte économique et morale, sourde mais acharnée. Elle entraîne à sa suite les peuples capitalistes de l'Europe, résolus à sauvegarder la vieille société, avec son égoïsme et ses tares.

Qui l'emportera de l'ours moscovite ou du léopard britannique? Ce dernier n'a pas coutume de lâcher sa proie et, en ce moment, l'ours, aveuglé de douleur et de rage, semble avoir été touché. Déjà des clameurs de triomphe s'élèvent de toutes parts, célébrant sa mort prochaine. Clameurs prématurées. Il n'est pas encore abattu.

Quiconque a voyagé en Russie sait que, si le régime compte des ennemis intérieurs, il a surtout, et par centaines de mille, des partisans passionnés, prêts pour le défendre à se changer en martyrs--et en bourreaux.

En tout cas, qu'elle soit durable, éphémère, qu'elle se transforme, avance ou recule, l'œuvre des Soviets existe, indéniablement.

N'est-il pas périlleux de l'ignorer ou de la calomnier et, sous le fallacieux prétexte que ce régime est près de sa ruine,--ce qu'on annonce depuis dix ans!--de vivre dans cette illusion et de pratiquer à son égard la politique de l'autruche?

Qu'on le veuille ou non, la révolution russe a apporté dans le monde quelque chose de neuf et de noble dont il faudra désormais tenir compte. Elle a instauré une révision des valeurs matérielles et spirituelles et s'est efforcée vers plus de justice. C'est en Russie que j'ai trouvé les faits qui m'ont le plus frappée, des faits qui, me semble-t-il, ne peuvent manquer d'influencer l'avenir des peuples. J'y ai rencontré aussi cette foi mystique et ce désintéressement que ne connaissent plus nos vieux pays blasés et trop mercantiles. Si je n'ai pas été convaincue, j'ai été prodigieusement intéressée et très souvent émue.

C'est ce que j'essaie de dire, avec sincérité.

A. V.

Juillet 1927.