Peu d’heures nous suffirent, le 27 mars, pour atteindre la capitale du Fezzan. De la zone déserte et pierreuse qui environne la grande oasis de Mourzouk, nous ne tardâmes pas à apercevoir la spacieuse vallée où la ville s’étale avec sa ceinture de jardins. Bientôt, un jeune frère d’Hadch Brahim arriva à cheval au-devant de moi pour me saluer au nom du bourgmestre et me servir d’introducteur. A la porte principale du chef- lieu je trouvai Hadch Brahim lui-même, qui m’attendait. C’était un petit homme assez robuste, de vingt-cinq à trente ans, avec peu de barbe, un teint gris roussâtre, et un air de bonté et d’intelligence. Ses grands yeux clairs au regard sereinement scrutateur compensaient amplement en lui le nez largement épaté et les fortes lèvres qu’il avait hérités de sa mère. Il était élégamment vêtu, à la façon des citoyens notables de Tripoli, très posé, plein de politesse, avec une sûreté réfléchie qui n’était pas dénuée de chaleur. Cet homme me plut extraordinairement ; depuis mon départ de Tunis, je n’avais rencontré, ni à Tripoli, ni dans mon voyage, aucun indigène qui m’eût fait une pareille impression.
Au passage de la porte, près de laquelle la douane est située, nos chameaux, qui avaient perdu depuis longtemps l’habitude des villes, ne laissèrent pas que de nous donner quelque fil à retordre. La rue principale que nous enfilâmes tout d’abord, est dirigée du sud-est au nord-ouest, et aboutit, de ce dernier côté, à la _Kasba_ ou citadelle, dans laquelle loge la garnison. Les maisons de cette voie, qui, par sa largeur extraordinaire, prête à l’ensemble de la ville un caractère un peu différent de celui des cités situées plus au nord, sont exclusivement bâties en terre, et plus exposées encore que celles de Semnou à se voir délayées par la pluie, attendu que le sol de la région est très riche en sel. Elles n’en présentent pas moins, grâce à leur développement plus ample et à l’art un peu moins grossier qui a présidé à leur construction, un aspect beaucoup plus imposant. Bon nombre d’entre elles sont à un étage, avec des baies de fenêtre massives, dépourvues, il est vrai, de carreaux, mais qu’on peut clore à l’aide de volets. Quelques-uns de ceux-ci, de même que les portes, sont des pièces de menuiserie faites en bois de construction d’Europe ; mais la plupart sont tout bonnement en bois de palmier.
Parvenus à la moitié environ de la chaussée, nous obliquâmes au sud- ouest, dans une rue adjacente, à l’entrée de laquelle se trouvait la petite maison qu’Hadch Brahim m’avait louée, au prix mensuel de 8 marks (10fr,80). J’avais la triste perspective d’un assez long séjour à y faire, car il n’y avait que quelques mois qu’une caravane était partie pour le Bornou, et l’état général des affaires dans ce dernier pays n’exerçait pas assez d’attraction sur les trafiquants du nord pour que j’eusse l’espoir de retrouver bientôt des compagnons de route.
Ma maisonnette était, elle aussi, pourvue d’un étage, ou du moins d’une pièce avec antichambre sur la terrasse. Le rez-de-chaussée n’avait d’autre ouverture que la porte ; en revanche, l’étage supérieur était percé de plusieurs fenêtres avec des fermetures de volets. En bas, il y avait, à droite du vestibule, une chambre close et réservée : c’était celle du propriétaire de l’immeuble ; à gauche, un réduit sombre pour le portier ; au bout, une pièce haute et carrée, au milieu de laquelle se trouvait, pour le soutènement du plafond, un pilier fait d’un tronc de palmier. Si cet espace eût été découvert par en haut, il eût parfaitement figuré, par sa position et son arrangement, la cour intérieure des maisons arabes ou du sud de l’Europe. A son angle sud-est était l’escalier par lequel on montait à l’étage supérieur ; aux coins nord et sud s’ouvraient deux portes de communication avec d’autres chambres où le jour ne pénétrait que tout juste par de petites ouvertures en forme de meurtrières ; enfin, au côté ouest, une porte donnait sur un corridor d’où l’on débouchait, d’abord dans une cour où il y avait place pour des selles chamelières et autres ustensiles de même sorte, puis, plus loin, dans un jardin qui contenait, pour tout ornement, un jeune dattier.
L’escalier de montée à l’étage supérieur ne laissait pas que d’être assez primitif. Il partait du milieu même de la pièce, par quatre marches basses, qu’une porte séparait des autres. Malheureusement, les degrés étaient si délabrés et si raboteux que l’escalade en exigeait beaucoup d’attention, et qu’en outre on se heurtait bien souvent la tête contre la traverse de la porte, élevée seulement de trois pieds et demi. L’escalier aboutissait à une sorte d’antichambre avec deux portes, l’une donnant sur la terrasse (_Satah_) que forme la toiture plate des habitations, lorsqu’il n’y a pas d’étage supérieur, l’autre, dans une chambre éclairée par trois fenêtres. Ce fut cette dernière que je choisis pour ma résidence permanente et cela d’autant plus volontiers, qu’elle était complètement isolée du reste de la maison.
Hadch Brahim, qui s’était douté qu’elle aurait en effet ma préférence, avait pris soin d’avance qu’on la garnît de nattes de paille. J’y fis immédiatement dresser mon lit, puis, au moyen de deux grandes caisses placées à la distance voulue et surmontées d’une troisième plus basse, je m’installai un bureau ; une quatrième caisse me servit de siège ; un tapis sur la banquette de terre qui était dans un coin de la pièce me tint lieu de canapé : bref, je m’arrangeai aussitôt pour rendre l’endroit aussi logeable que possible.
Giuseppe Valpreda avait, de son côté, jeté son dévolu sur la chambre d’en bas, tandis que dans l’autre on mit les présents destinés au cheik Omar. Quant à mes gens, à qui l’isolement souriait peu, — les nègres et les demi-nègres sont des êtres éminemment sociables, — ils restèrent ensemble dans la grande pièce du milieu, où la chienne Feida fut attachée au pilier de palmier. La cuisine enfin fut établie dans le couloir d’où l’on accédait à la cour et au jardin.
Hadch Brahim s’était provisoirement éclipsé par discrétion, pour me laisser vaquer à mon installation ; mais bientôt je vis arriver son vieux père, Hadch Mohammed-Ben-Aloua, bonhomme de soixante-quatorze ans, efflanqué, à la barbe blanche, qui remplissait les fonctions de Reis-el- Medchelis ou de président du Grand Conseil, et qui semblait d’une nature plus vive et plus énergique que son fils Brahim. Il était de souche berbère, et gendre de ce Bou Kaloum qui avait, dans sa jeunesse, suivi Denham et Clapperton dans leur voyage au Bornou. Comme beaucoup de vieilles gens, il aimait fort à raconter, et il me promit de m’apprendre maintes choses précieuses.
Le moutasarrif m’envoya ensuite son interprète et un officier chargés de me saluer de sa part et de m’offrir ses services. Puis parut un des domestiques hollandais de Mlle Tinne, qui, avec les salutations amicales de sa maîtresse, m’apportait, selon l’usage des pays où il n’y a point d’hôtels à la disposition des voyageurs, tout un stock de présents de bienvenue consistant en un agneau gras, des œufs, du pain, du beurre et autres objets analogues. L’excellent déjeuner qu’Hadch Brahim me fit tenir bientôt après dans des vases d’étain propres et luisants me donna une haute idée de l’intelligence culinaire de ce bourgmestre, aussi bien que de l’adresse de ses femmes, et me fit envisager avec une certaine quiétude la suite immédiate des choses. Il y avait dans le menu une poule au riz, des côtelettes d’agneau cuites dans un beurre excellent, différents légumes, tels que haricots et aubergines, nageant dans le beurre ou la graisse, avec une garniture de brindilles et de boulettes de viande, puis de ces pâtisseries et de ces friandises d’un art consommé qu’on prise fort dans les bonnes maisons arabes ; bref une foule de mets qui, après les privations de ces derniers jours, me parurent tout ce qu’il y avait de plus exquis.
Oh ! la délicieuse journée ! La première partie de mon voyage s’était accomplie sans accident ; bien que je n’eusse guère cheminé qu’à pied, mon corps avait parfaitement supporté la fatigue, et après ce modeste labeur, parvenu dans une région qui, pour n’être pas inconnue, n’en était pas moins passablement excentrique, je goûtais un repos plein de charme et de douceur. Je n’avais encore ni éprouvé de misère, ni enduré les tortures de la soif, ni eu à faire des efforts excédant la mesure de mes forces, ni goûté non plus, il est vrai, la satisfaction grande d’avoir atteint un but difficile, et déjà pourtant je trouvais, dans cet apaisement de mes besoins physiques et dans ce _farniente_, succédant à la peine, une douceur de délectation dont je ne me fusse jamais fait l’idée.
Le lendemain, jour de Pâques, le temps fut clair et magnifique, sans aucune de ces rafales de vent et de sable si fréquentes en ces climats, mais aussi, hélas ! sans ce souffle de renouveau qui, sous nos rudes latitudes du nord, fait l’attrait principal de cette époque de l’année. La fraîcheur matinale et la sérénité de l’atmosphère semblaient m’inviter à donner un coup d’œil à la ville et à ses jardins ; cependant il n’était pas séant de m’en aller courir les rues et le pays sans attendre la venue du gouverneur, et, d’un autre côté, le soin de ma dignité ne me permettait pas de faire la première visite. Le gouverneur m’envoya annoncer la sienne pour l’après-midi seulement, ce qui n’empêcha pas que pendant la première moitié de la journée je ne manquai point d’hôtes.
En premier lieu, vers sept heures du matin, le moment le plus convenable ici pour voir les gens, parut Hamed Bei, le ministre des finances (_Katib-el-Mâl_) de la province. C’était un homme en lunettes, propret et soigneux, portant la redingote noire à col raide des fonctionnaires turcs, et faisant sonner toutes les voyelles de la langue arabe, qu’il savait surtout par les livres. Avec ses yeux enfoncés dans la tête et son parler doucereux et poli, il ne m’inspira qu’une confiance limitée. Vinrent ensuite les membres de la famille Ben Aloua, entre autres le fils aîné, Hadch Abdallah, que je ne connaissais pas encore, et qui avait fait, quoique sans succès, plusieurs voyages d’affaires dans les pays du sud. Il y en avait un troisième, appelé Sâlim, que je ne vis pas : celui-là menait une vie retirée, indépendante, en dehors de toute relation et à l’écart des cercles officiels ; un autre enfin, le cinquième, n’avait qu’une douzaine d’années et était encore sur les bancs de l’école. D’eux tous, il n’y avait que Brahim et Abdallah, qui eussent du sang noir dans les veines ; les autres avaient le teint parfaitement clair. Un peu plus tard, je reçus la visite du vieux Mohammed Baserki Chérif, le dernier rejeton de ces Ouled Mohammed qui, des siècles durant, avaient gouverné le Fezzan. Il s’était lié d’une amitié étroite avec Gerhard Rohlfs ; c’était un excellent homme, mais superstitieux, et à moitié abruti par l’opium.
Le commandant de la garnison, un vieux Turc à barbe blanche, également hébété par l’abus de l’opium ; le chirurgien militaire, un jeune qui se faisait remarquer par son ignorance absolue de la médecine ; le secrétaire de la garnison, qui parlait fort bien l’arabe, et avait un air de vivacité et d’intelligence qui me fit une très agréable impression ; enfin un beau-frère du cheik Omar du Bornou, un nègre des plus foncés, qui était aussi un féal de l’opium : tels furent les personnages qui se crurent obligés de prendre l’initiative d’une visite de civilité auprès de moi.
L’après-midi, survint le pacha, un Turc de famille honorable mais déchue, qu’on avait envoyé dans ce désert pour y refaire son patrimoine délabré ; son délabrement physique et moral était à l’avenant ; il ne savait rien du pays ni des gens et n’entendait pas un mot d’arabe. Son truchement lui-même ne parlait qu’imparfaitement le turc. Arrivé depuis quelques mois seulement de Stamboul, il vivait dans une sorte d’isolement triste, et tâchait de se consoler de son exil en s’intoxiquant d’une manière suivie à l’aide des alcools.
L’événement de la journée, ce fut l’irruption dans mon domicile d’un quidam, qui voulait, en cherchant asile auprès de moi, m’obliger à intervenir en sa faveur. Cet homme avait tout simplement administré une volée à sa chère et tendre, qu’il soupçonnait, non sans raison, d’infidélité. Comme après tout il avait franchi le seuil sacré de ma maison, je dus m’entremettre pour lui ; mais j’eus soin de recommander à mes gens de m’éviter dorénavant toute invasion de ce genre.
J’employai le lundi de Pâques à rendre les visites que j’avais reçues, en ayant soin de me faire précéder des présents que j’avais à distribuer. Je trouvai Hadch Brahim en train de déguster sa boisson favorite, un thé excessivement fort et très sucré, qui se prend dans de tout petits verres. De chez lui, je me rendis chez le gouverneur, lequel occupait, à l’extrémité nord-ouest de la Grande Rue, l’étage supérieur d’une maison de belle apparence. Il avait auprès de lui deux esclaves nègres, encore enfants, qu’il avait affublés de tuniques de drap écarlate, et qui, dans cet accoutrement bizarre, appelés à singer sans doute les laquais de l’Europe, bien qu’ils ne sussent pas même servir le café, étaient bien les apparitions les plus grotesques du monde. Lui- même était enveloppé d’un caftan fauve, et se tenait assis, inerte, hébété, dans un état de prostration intellectuelle et physique qui faisait de la peine à voir ; il est vrai qu’on était au matin, et qu’il n’avait pas encore eu le temps de réveiller à coups de petits verres ce qui lui restait d’énergie vitale.
Mademoiselle Tinne habitait, à la partie centrale de la même rue, et à peu de maisons de moi, une grande construction qui avait été, un demi- siècle auparavant, la résidence des Moukni. Je la trouvai en compagnie d’un énorme chien, superbe quoique déjà vieux, qui était, j’imagine, l’ami le plus sûr qu’elle eût dans le pays. Elle me parut calme, sérieuse, distinguée, comme toujours, mais plus expansive et plus chaleureuse qu’elle n’avait été à Tripoli. Elle voulait aussi se rendre au Bornou ; néanmoins elle était bien aise pour l’instant qu’il n’y eût point de caravane en perspective, ayant l’intention de faire acheter, au cours de l’été, sur le marché abondamment pourvu de Tripoli, les chameaux qui lui étaient nécessaires ; elle venait justement d’écrire en Europe afin qu’on lui expédiât des présents pour le Cheik et une provision suffisante de thalers Marie-Thérèse. Vers la fin de la saison seulement elle devait être prête à partir ; c’est pourquoi nous convînmes que, si, dans cet intervalle de temps, il ne se formait aucune société de marchands voyageurs, nous entreprendrions seuls le trajet en louant une escorte d’hommes armés. Chacun de nous songeait à faire, en attendant, une petite excursion au désert, et il se trouva que cette personne résolue nourrissait précisément la même idée que moi, celle de visiter la contrée rocheuse du Tibesti.
J’avais déjà fait part à Hadch Brahim de mon désir de voir cette région mal famée de l’intérieur, et je m’étais aperçu que l’annonce de ce projet lui avait causé une vive inquiétude. Il allait de soi qu’une telle entreprise de la part de mademoiselle Tinne, qui était fort riche, lui paraîtrait encore plus hasardeuse ; aussi crus-je devoir dire à cette dernière que je doutais que les autorités, en ce qui la concernait, voulussent se prêter à un tel voyage. Nous nous rappelâmes à ce propos une remarque que nous avait faite à Tripoli le gouverneur général : c’était qu’en dehors des limites de son territoire, il ne pouvait disposer en notre faveur ni de la moindre puissance, ni du moindre crédit, sauf le cas où l’un de nous aurait envie d’aller à Ghât visiter le Touareg Ichnouchen. Qui nous eût dit alors, quand nous nous remémorions ces paroles d’Ali Riza, que, quelques mois, plus tard, ma noble amie serait assassinée justement par les gens de cet Ichnouchen ?