Au cours de mes autres visites, j’acquis peu à peu une première idée de l’ordonnance de la ville ; le lendemain j’en étudiai la topographie plus en détail. Les murailles, qui n’ont ni beaucoup de hauteur ni une grande solidité, sont cependant en bon état, et pourvues de bastions. Si, de la porte de l’Est (_Bâb el-Kebir_), on prend la Grande Rue, on aperçoit tout d’abord le corps de garde principal avec son portique à colonnade de bois, et, de chaque côté de la chaussée, une file de boutiques marchandes en avant desquelles courent des galeries également soutenues par des piliers, où acheteurs et vendeurs peuvent rester à l’ombre. C’est là que se tient le marché quotidien, dont l’animation est surtout grande dans l’après-midi. Au delà de ces bazars, la rue se termine à gauche par la demeure du pacha, à droite par celle du secrétaire de la garnison, et aboutit à une grande place où se trouve la citadelle, gros édifice presque carré dont les faces correspondent aux points cardinaux. En suivant son côté nord, on tombe sur la porte du nord-ouest, _Bâb el- Bahari_, et, en longeant son côté sud, sur la porte de l’ouest, _Bâb el- Gharbi_.

Dans son enceinte massive et munie de bastions, la Kasba renferme, d’abord une caserne mal entretenue, quoique d’un aspect relativement assez imposant, au milieu de laquelle est une cour ; vis-à-vis se trouve une petite mosquée ; à l’ouest de celle-ci, la boulangerie de la garnison, puis, de l’autre côté, attenant à la caserne, un jardin. C’est sur l’espace intermédiaire entre ce jardin et le bâtiment de la boulangerie que se dresse le castel proprement dit (_Kasr_). Bien qu’il ne soit construit qu’en terre, il produit cependant un certain effet, grâce à ses épais murs et à sa position bien centrale. A l’intérieur, sont de vastes appartements pour le pacha et les employés et une salle de séances pour le Grand Conseil. De la plate-forme du toit, près du mât qui porte le pavillon, on embrasse d’un coup d’œil et le groupement des habitations, et tous les alentours assez peu pittoresques de la ville.

Une chose que je ne pouvais m’expliquer, c’était que les gouverneurs n’eussent point préféré le séjour de cette haute résidence bien aérée à l’intérieur maussade de la cité ; cependant, depuis Hassan Pacha, aucun d’eux n’a habité la Kasba. Une demi-douzaine de petits canons passablement détériorés formaient la défense de ce château fort, qui, pour des Arabes, des Toubous et des Touaregs, pouvait figurer une place imprenable. La garnison, évaluée à cinq cents hommes, était momentanément réduite au chiffre de deux cents. De plus, les soldats turcs avaient fini par céder peu à peu la place à des Fezzanais, la plupart mariés, qui vivaient dans la ville, s’occupant de leur industrie ou du jardinage.

La Grande Rue divise Mourzouk en deux moitiés à peu près égales, coupées chacune d’une façon très irrégulière par d’autres voies généralement étroites et tortueuses. J’ai dit que toutes les maisons étaient bâties en terre salifère et en argile ; leur nombre s’élève à six cents environ, ce qui, à six personnes en moyenne pour chacune, donnerait une population totale de 3,600 âmes. Jadis la ville était d’un quart plus étendue vers le sud ; on pouvait voir encore, lors de mon passage, les restes de l’enceinte qui enfermait auparavant ce quartier disparu, la _Tête_, comme on l’appelait (_Râs_).

Au dire de toutes les personnes capables d’en bien juger, les jardins de Mourzouk renferment à peu près autant d’habitants que la ville elle- même ; il est vrai que l’extrême dissémination des habitations extérieures rend bien difficile un contrôle exact sur ce point. J’essayai en tout cas le jour suivant de prendre une connaissance telle quelle de cette banlieue, et je me rendis, dans cette vue, au jardin d’Hadch Brahim, situé à une demi-heure vers le nord.

Presque toute la bande de terrain qui environne la ville de ce côté, et aussi vers le sud, n’est que mares et marécages d’eau salée, du milieu desquels, chose étonnante, jaillissent quelques sources d’eau douce. On se demande par quelle aberration, quand le désert est en général si salubre, on a été choisir ce site empesté pour y établir un centre de population. C’est au delà de cette zone sablonneuse que sont les jardins, entourés pour la plupart de haies en feuilles de palmier. Celui d’Hadch Brahim, d’une étendue considérable, était subdivisé à l’intérieur en plusieurs enclos : jardin fruitier, jardin légumier, plants des céréales, etc... Toutes les bêtes que mon hôte possédait s’y trouvaient pour le moment réunies, et elles y avaient même une belle et spacieuse étable. Des moutons touaregs attirèrent particulièrement mon attention par leurs hautes jambes, leur queue longue et mince, leur cou allongé, et la fine et ample crinière qui leur sert de toison. Les autres jardins que j’eus occasion de voir en passant ressemblaient tous plus ou moins à celui-ci : c’étaient en somme des coins de verdure où l’œil pouvait se dédommager de la monotone uniformité que présentait l’ensemble de la ville.

De la fenêtre de mon logis, j’avais vue sur un vieux palmier à la tige élancée qui se trouvait dans la cour de la mosquée ; c’était un des rares arbres qui ornassent l’intérieur de Mourzouk. A part ce palmier, tout n’était autour de moi que grisaille, toits plats et teinte poussiéreuse ; même par les belles journées, on n’apercevait pas l’azur du ciel. Dès que le soleil commençait à monter, il s’élevait un vent qui, alors même qu’il n’était pas accompagné de trombes de sable, suffisait presque toujours à produire des tourbillons de poussière dont l’atmosphère restait saturée, et qui rendaient la Grande Rue beaucoup plus triste à voir encore que les petites artères, où du moins les rangées des maisons, si peu attrayantes qu’elles fussent, formaient un objectif pour les yeux. Il va sans dire que la vie et le mouvement ne peuvent avoir rien de bien varié dans une localité que le désert cerne de toutes parts et qui a perdu depuis longtemps son importance commerciale. Les principaux négociants de l’endroit étaient des étrangers, des Berbères d’Oudchila et de Sokna, des Arabes de Tripoli ou de Houn, qui, comme tels, — on le voyait à leur mine, — souffraient fort du climat. Avec la poussière prenait la chaleur, qui croissait sensiblement d’heure en heure, quoiqu’on ne fût qu’aux premiers jours d’avril. Chacun alors s’enfermait chez soi, à l’exception des menus débitants qui passaient la plus grande partie de la journée dans leurs magasins du Bazar. Quant à l’unique café qui se trouvait à l’entrée du Bazar, il n’était guère fréquenté que par les soldats de la garnison et d’autres clients analogues. Nulle part ailleurs, il n’y avait une place à l’ombre où l’on pût s’asseoir et causer.

Sans le marché où se donnaient rendez-vous la population indigène des jardins et les nombreux étrangers domiciliés à Mourzouk, cette capitale du Fezzan m’eût paru sans doute encore plus triste et plus ennuyeuse. C’était l’après-midi surtout qu’affluaient dans la ville, avec les produits de leur culture, les gens de la banlieue ; de petits détaillants venaient également s’y installer avec toutes sortes d’articles de provenance européenne ou de la côte nord de l’Afrique, allumettes, papier à cigarette, tabac turc, friandises de Tripoli ou même de Constantinople, batterie de cuisine et vaisselle, fromage de Hollande, fourneaux de pipe, rasoirs, aiguilles, miroirs, couteaux, ciseaux, foulards, perles fausses, corail ; puis, des étoffes de laine, de soie et de drap, des couvertures, des tapis, des chaussures, des selles, des outres de chameaux, que des courtiers mettaient bruyamment à l’enchère, en élevant la marchandise dans leurs mains, et en arpentant le marché d’un bout à l’autre, sans préjudice d’offres à domicile qu’ils allaient faire aux amateurs. S’il y avait en perspective quelques caravanes de commerce, on amenait sur la place des chameaux des pays d’alentour. De grand matin, des Touaregs arrivaient par la porte de l’ouest avec des provisions de charbon de bois, — c’est là leur spécialité d’industrie ; — et les citadins, pour être surs de ne point manquer cette denrée si précieuse dans un pays où il n’y a point d’arbres, s’en allaient parfois au-devant d’eux jusque sur la grande route. En fait de fruit, ce qui dominait, c’étaient, on le pense bien, les dattes, mais souvent aussi il y avait des melons. Quant au lait et au beurre, qui se vendaient fort cher, vu le peu de gros bétail de la région, il valait la peine que des voyageurs en apportassent des contrées du nord, et c’est pourquoi le marché en était fréquemment pourvu. Plus d’une paysanne venait sans vergogne avec du lakbi, sous le fallacieux prétexte, bien entendu, de ne le débiter qu’à l’état frais ; il se trouvait aussi des musulmans assez impies pour vendre publiquement de l’eau-de-vie. A Mourzouk même, il y avait un chrétien qui, pour ne point laisser péricliter une branche d’industrie aussi européenne que civilisatrice, distillait, de moitié avec un Turc qui ne valait pas mieux que lui, un abominable breuvage de jus de dattes. Tous deux étaient des criminels déportés, que la Porte avait internés dans le Fezzan.

Au plus fort du marché, la Grande Rue avait donc une certaine animation, et souvent à cette heure, si peu distingué qu’y fût le public, j’allais m’installer au café dont j’ai parlé ci dessus, et d’où l’on voyait tout le mouvement de la rue. Parfois j’y rencontrais quelque personne d’un meilleur monde, ou bien j’y amenais avec moi mon adjudant Mohammed Ben Aloua, qui m’apprenait alors à disséquer tant bien que mal cette société foraine, composée d’éléments si divers et si hétérogènes.

Toutes les couleurs de peau, depuis la blancheur des Turcs du nord jusqu’à la teinte noir d’ébène qu’on trouve dans les Nigrities, étaient représentées céans. C’était une gradation sans fin, de l’Arabe ou du Berbère rougeâtre de la côte septentrionale au Berbère bronzé du désert, puis, par une transition plus profonde, du Toubou au Nègre proprement dit, avec toutes ses nuances et ses variétés. Si les Arabes purs m’étaient un type familier, si les Berbères du Nord, qui ont les mêmes conditions d’existence que ceux-ci et se sont fort mélangés avec eux, en diffèrent à peine d’extérieur, si, d’autre part, les habitants du désert central, avec leurs traits réguliers, leur nez d’ordinaire bien conformé, leurs lèvres modérément développées et leur prognathisme insignifiant, se distinguent facilement des peuples du Soudan, en revanche, je ne parvenais pas à opérer d’emblée le classement de ces derniers et à les ramener à leur groupe respectif ; je ne pouvais découvrir de différence caractéristique entre les gens du Bornou, ceux du Baguirmi, ceux de Mandara et de l’Haoussa ; seuls, les quelques échantillons de cette peuplade étrange de l’intérieur qui, sous le nom de Fellâtas, a déjà donné du fil à retordre à tant d’ethnologues, venaient, en raison de leur extérieur sémitique, se placer d’eux-mêmes hors du tas.

Ici, on parlait arabe, là on s’exprimait en toubou ; ailleurs résonnait l’idiome d’Haoussa et surtout celui des gens du Bornou, la langue Mana Kanouri. Les fils du désert par excellence, Touaregs et Tedâs, se reconnaissaient de loin à leur démarche mesurée ainsi qu’à leur costume sombre. Le Touareg s’avançait gravement sans l’ombre d’un sourire sur les lèvres ; le Toubou, avant d’émettre un propos, crachait à distance, d’un air compassé, par les interstices de sa dentition, un mince flux de jus de tabac vert ; l’Arabe pur et le Berbère du nord toisaient autour d’eux toutes choses avec l’orgueil réfléchi qu’ils puisaient dans le sentiment de leur civilisation relativement avancée, et, quant au nègre, il riait et bavardait sans souci.

L’un, par son habillement, — burnous, jaquette, pantalon, — se rapprochait du riverain de la Méditerranée ; l’autre avait échangé la chemise si commode du Soudan contre le costume septentrional ; un autre l’avait combinée avec le châle tripolitain ; un autre encore portait la primitive peau de mouton de son pays natal. Ceux-ci étaient de gros négociants qui se proposaient d’aller au Soudan occidental et de gagner par Ghât les États d’Haoussa ; ceux-là au contraire en arrivaient et comptaient se rendre à Tripoli, à Benghâsi ou au Caire ; d’autres enfin habitaient le Fezzan. Les Touaregs et les Toubous ne venaient jamais de bien loin et leur séjour ne durait que le temps du marché. Les nègres étaient des esclaves ou des affranchis qui retournaient dans leur pays ou bien qui s’en éloignaient pour chercher ailleurs une autre patrie ; il y avait aussi de pieux pèlerins, tels que, chaque année, il en part en si grand nombre du Soudan ouest pour gagner par le Fezzan le nord de l’Égypte.

Sur le marché aux légumes et aux fruits, c’étaient les femmes qui dominaient : accroupies derrière leurs corbeilles en feuilles de palmier, elles étaient surtout originales par leur coiffure et leurs atours. Elles offraient peu de variétés de teint, car les femmes des Arabes non plus que celles des Berbères du nord, à cause de leur position sociale plus élevée, ne fréquentent guère le marché ; celles des Touaregs également n’y paraissent presque pas. Plus nombreuses y étaient les femmes toubous à la taille élancée, avec leur châle bleu aux épaules et aux hanches, leurs superbes extrémités, leur peau demi- foncée, le cylindre de corail coquettement passé à l’aile droite de leur nez d’une conformation d’ordinaire avenante, et leurs innombrables et minces tresses leur retombant de côté sur les tempes et encadrant le fin ovale de leur figure. Entre elles et les Fezzanaises, au visage rond, épais et sans caractère, il semblait qu’il y eût un abîme. Chez celles- ci, les variations de teint allaient depuis le rouge des Arabes jusqu’au noir grisâtre de beaucoup de négresses. Comme les Toubous, elles avaient aux bras une quantité de bracelets en métal, en corne, en ivoire, et les jambes surchargées d’anneaux d’argent, de cuivre ou de laiton. Pour la saleté, elles rivalisaient avec les Bédouines, contrastant par là d’une manière tranchée avec les Toubous, qui sont la plupart très propres.

La coquetterie de ces dames semblait concentrée sur leur coiffure, qui offrait tous les types et tous les calibres de tresses imaginables ; les plus curieuses me parurent être celles des Fezzanaises, qui, à leurs extrémités retombantes, étaient maintenues par une natte circulaire embrassant la partie inférieure du front, les tempes et l’occiput, de telle sorte que la tête entière était symétriquement ceinte comme d’une chape. Parfois, cette coiffe épaisse était partagée en deux moitiés sur le front et sur la partie antérieure du chef. Par malheur, ce réseau laborieux était tout dégouttant de graisse, ou d’huile, ou de beurre fluide, dont le mélange avec la poussière et la terre produisait une incrustation d’une nature indéterminée.

C’étaient les négresses qui, numériquement, dominaient ; tant esclaves qu’affranchies, il y en avait de toutes les tribus et de toutes les peuplades, et dès qu’elles devenaient les concubines de leurs maîtres, elles s’efforçaient de singer la mise et les atours des femmes légitimes. Sinon, elles se contentaient généralement du châle bleu, se rattrapant sur la verroterie, dont elles s’ornaient le cou, les cheveux et les oreilles. Rarement, elles allaient jusqu’à porter les chapeaux rouges ou jaunes, brochés de soie, qu’on fabrique à Mourzouk ; la plupart du temps elles n’avaient que des sandales, ou marchaient pieds nus.

Tout cela formait un spectacle varié, qui durait jusqu’au coucher du soleil, moment où les habitantes des jardins sont obligées de regagner en hâte leurs cabanes de palmier, pour le repas du soir (_aschâ_) ; mais, à la même heure, la ville recouvre l’indispensable ornement de ses rues : ce sont les chameaux qui reviennent des pâtis d’alentour, et qui, tous sans exception, étrangers comme indigènes, s’en vont, d’un commun accord, se masser sur la place de la Kasba, afin d’y passer la nuit. Alors, pour quelques heures, la chaussée redevient déserte ; puis, plus tard, — le vent tombant d’ordinaire le soir, — tout ce qui est jeune et ami du plaisir se rassemble dans les rues, sur les places, dans les maisons, pour y causer sans contrainte, faire de la musique et danser jusqu’à minuit. Tantôt, c’est un citoyen aisé qui, à la suite d’un heureux événement de famille, commande un orchestre et des danseuses, et invite voisins et amis à venir dans sa cour participer à la réjouissance ; tantôt ce sont les artistes qui prennent l’initiative et rassemblent en quelque endroit par les accords de leurs instruments une troupe de danseuses de profession, jeunes ou vieilles.

D’ordinaire, il y en a un qui secoue un tambour de basque (_târ_), un second qui frappe sur un tambourin en forme de pain de sucre (_debdeba_), et un troisième qui s’époumonne à souffler dans une cornemuse (_soukera_). Le cercle de femmes et de jeunes filles, qui se forme vite autour des exécutants, accompagne cette musique, presque toujours monotone et mélancolique, d’improvisations semi-poétiques dont le sujet est tantôt la glorification du maître de la maison, d’un voisin de marque ou de quelque personne de l’assistance, tantôt au contraire la satire humoristique de ses travers et de ses défauts. Puis, sous l’influence excitante de la mélodie, quelques femmes et jeunes filles se détachent du cercle, se font vis-à-vis, et se drapant coquettement dans des poses variées au moyen de leurs châles qu’elles étendent en avant, ébauchent quelques mouvements de corps, qui ne méritent pas à vrai dire le nom de danse. Elles se dandinent lentement sans même lever les pieds, avec des déhanchements lascifs, accompagnés d’attouchements réciproques, image de la plus grossière sensualité. Quand elles sont fatiguées, d’autres les remplacent, et, sans varier le moins du monde cette pantomime répugnante, se bornent à tâcher de rivaliser avec les premières par le raffinement d’obscénité des postures. De temps à autre seulement cette série fastidieuse d’exercices est interrompue par des actes de munificence des spectateurs, qui offrent de menues pièces de monnaie, auquel cas un des musiciens s’écrie : « _Aleikoum, jä oulâd, aleïkoum, jâ benat, men and..._ » c’est-à-dire : « Pour vous, jeunes gens ; pour vous, jeunes filles, de la part de..... » Ici le nom du donateur, avec la kyrielle obligée d’épithètes flatteuses : le riche, le sage, le généreux, etc. La musique se met de la partie, et les femmes font entendre ce claquement de langue inimitable qui, de l’océan Atlantique à la Perse et de la Méditerranée à l’Equateur, sert de renfort à toute mélopée soutenue, et qu’on nomme _zalrhouta_[15].

Peu de temps après mon arrivée, j’eus occasion, sans me déranger, de voir de chez moi deux fêtes de ce genre, une fois chez mon voisin Ahmed Bey, à qui il venait de naître un fils, une autre fois chez mon voisin du côté opposé, lors du mariage d’une certaine Fatima. Dans cette dernière circonstance, les rues de la ville avaient retenti dès l’après- midi de coups de feu, tandis que Fatima se prélassait fièrement à la mode arabe, dans un dais à tentures rouges, sur le dos d’un chameau magnifiquement harnaché et paré de rubans de soie versicolores. J’avais cru d’abord aux noces d’une dame de qualité, et ce ne fut qu’en voyant le cortège s’arrêter devant la maison mitoyenne, que je reconnus qu’il s’agissait d’une des nombreuses belles, sujettes à caution, qui y demeuraient. Cette Fatima était une bonne fille, point jolie, et déjà vieillotte, qui depuis de longues années honorait spécialement de ses faveurs ces messieurs de la garnison : en dépit de ce passé orageux, elle avait nonobstant trouvé un époux, et les citoyens les plus honorables de la ville n’en avaient pas moins brûlé en son honneur autant de poudre que si c’eût été la fille du bourgmestre. Comme je contemplais ce spectacle, en réfléchissant à l’indulgence de l’opinion publique à Mourzouk, Ali le Fezzanais m’expliqua comme quoi, en ce qui le concernait, il entendait bien ne se marier jamais ; son espoir était de pouvoir, dans son voyage avec moi, mettre de côté assez d’argent pour s’acheter une esclave : car, disait-il en me déduisant sagement ses raisons, si je me marie je suis certain que ma femme me trompera ; si, au contraire, je me procure une esclave, elle pourra être, elle aussi, de mœurs légères ; mais il me restera la ressource de la revendre, aussitôt que je m’apercevrai de ses infidélités.

Mes journées, en somme, s’écoulaient d’une manière assez monotone. Je consacrais les matinées à me préparer à la suite de mon voyage, à étudier la langue du Bornou, à enregistrer mes observations météorologiques ; souvent aussi, j’avais à traiter quelques malades intéressants, puis je recevais des visites. En cette saison de l’année, correspondante à notre printemps, ce qui gênait le plus, pour travailler chez soi, c’était le fléau des mouches, qui avait atteint son maximum d’intensité. Au cœur de l’hiver, il est moindre, et, l’été, il disparaît complètement ; mais, pour l’instant, ces insectes, surtout au plus fort du jour, se montraient d’une obstination à vous mettre en rage, et, alourdis par la chaleur, ne voulaient pas même se laisser chasser. Il fallait avoir soin de tenir l’encrier fermé, et ne l’ouvrir qu’avec précaution quand il s’agissait d’y tremper la plume. Si l’on buvait une tasse de café, un verre de lakbi, il fallait, de la main restée libre, s’escrimer sans interruption contre les innombrables essaims de ces agressives bestioles, et maintes fois, pour peu qu’en parlant on n’y prît pas garde, plus d’une vous entrait jusqu’au nœud de la gorge.

Du moins la nuit dormait-on tranquille, les localités du désert jouissant d’une immunité absolue au point de vue d’un autre fléau, qui, aussi bien sur la côte nord qu’au Soudan, trouble affreusement le repos des humains, je veux dire les puces. Passé Bou Nedcheim, en allant vers le sud, il n’y en a plus. En revanche, les poux se multiplient, et font corps indissolublement avec l’homme. Plus d’un Arabe m’a demandé s’il était vrai que les chrétiens fussent exempts de cette vermine ; et j’ai remarqué, non sans étonnement, que ce genre d’exemption supposée, loin de passer à leurs yeux pour un privilège, leur semblait plutôt être un signe de délaissement intentionnel de la part du Très-Haut. Les punaises ne manquent pas non plus, et quant aux teignes, elles développent des capacités dévorantes que nulle part ailleurs je ne leur ai retrouvées.

L’après-midi, souvent, j’allais au marché ; je visitais les malades que j’avais à traiter à domicile, puis, au coucher du soleil, je me rendais chez mademoiselle Tinne, et, assis sur la haute terrasse de sa demeure, je goûtais avec elle la douceur des soirées qui contrastait d’une façon si agréable avec le vent, la poussière et l’intolérable chaleur du jour. Les clairs de lune surtout étaient magnifiques ; les formes des dattiers d’alentour se dessinaient avec une grâce inimitable dans l’atmosphère purifiée, laissant voir jusqu’à chaque plumule de leurs feuilles. Tout semblait se rapprocher et grandir, et, au plus loin de l’horizon, hommes et chameaux en marche prenaient des proportions fantastiques. Même par les jours clairs et sans vent, l’air n’avait jamais cette transparence absolue qu’il revêtait le soir.

Ma profession de médecin, que j’exerçais avec ardeur, m’offrait mainte occasion de faire des observations climatologiques d’une grande importance. La malaria ou fièvre paludéenne, qui est le fléau des étrangers, se déclara de plus en plus à mesure que la chaleur s’accrut ; le changement de régime avait aussi amené chez nous, au début, d’opiniâtres troubles de digestion. Au mois de mai, je fus pris moi-même de la fièvre, et d’une façon grave. Le malheur voulut qu’à la même époque mademoiselle Tinne fût forcée de s’aliter. Déjà, peu de temps après mon arrivée, elle avait eu quelques légers accès, puis une inflammation d’intestins qui n’avait duré que quelques jours ; mais, depuis lors, en dépit de son énergie, cette femme, délicate en somme, avait sans cesse été mal en point, et à plusieurs reprises j’avais vainement insisté auprès d’elle pour qu’elle se fortifiât autant que possible par une alimentation bien choisie. Après une semaine d’interruption dans mes visites, par suite de mon propre état maladif, je la retrouvai presque à l’état de squelette, avec des contractions douloureuses des extrémités, des névralgies atroces, compliquées d’une insomnie absolue et de l’incapacité radicale de prendre aucune nourriture. En la voyant ainsi, je doutai à bon droit que nous pussions faire ensemble le voyage du Bornou. J’osais à peine la quitter. Ce ne fut qu’au bout de plusieurs semaines, grâce à l’usage des narcotiques, à l’absorption soigneusement graduée d’aliments faciles à digérer, et à des stimulants, qu’elle put renaître à une vie nouvelle.

Quand elle fut rétablie, nous commençâmes à songer sérieusement à la réalisation de nos projets d’excursions préliminaires : Un certain Mourabid Ali, du village de Bachi, près de Gatroun, que ses affaires avaient amené à Mourzouk, vint chez moi avec Hadch Brahim pour parler de mon intention de visiter le Tibesti. C’était un petit homme de couleur foncée, chez qui le sang toubou dominait, très probe du reste, fort intelligent, et que son expérience personnelle mettait à même de discuter en juge compétent la possibilité de mes plans. Il me fit une peinture peu engageante de ses demi-congénères les Toubous, et à l’exemple de mes amis de Mourzouk, il chercha à me dissuader de mon dessein. Il n’affirmait pas toutefois qu’avec l’assistance du chef des marabouts de Gatroun, il fût absolument impossible d’aller sans danger jusqu’au Tibesti ; mais quant à pousser de là jusqu’au Bornou, c’était, selon lui, une entreprise complètement irréalisable. Sa mère était du Tibesti, il avait de proches parents au Borkou, lui-même était allé du Tibesti oriental au Wanjanga ; ce qui n’empêchait point qu’au cas où je ferais le voyage il se défendait par avance de vouloir me servir de compagnon de route.

Ce voyage, j’étais bien décidé à le faire, les périls en eussent-ils été encore plus menaçants que mes conseillers ne me les dépeignaient. Outre qu’à Mourzouk je n’avais d’autre perspective que la fièvre, la chaleur, la poussière et une existence mortellement ennuyeuse, c’était pour moi une question d’honneur de ne point rester six mois, un an peut-être, dans l’inaction. Employer à des pérégrinations dans le Fezzan même, déjà exploré par plus d’un savant, quelques centaines de thalers qui formaient mon avoir personnel, ce n’était vraiment pas la peine, au point de vue des résultats présumables, tandis qu’une excursion dans le Tibesti, n’eût-elle aucun caractère scientifique, me promettait un ample butin. Depuis que des voyageurs européens étaient allés de Tripoli au Bornou, on connaissait de nom cette contrée rocheuse, située au sud-est du Fezzan, et remarquable, disait-on, par ses hautes montagnes et ses merveilleuses sources chaudes ; mais, si actives que fussent les relations que le Fezzan du sud entretenait, surtout par Gatroun, avec cette région, peu de Fezzanais se donnaient la peine d’y aller en personne, de sorte que, pour les Arabes eux-mêmes, c’était une sorte de terre inconnue.

Presque tous mes devanciers sur cette route avaient éprouvé le désir de faire le jour sur un coin de l’Afrique à la fois si proche et si ignoré, mais tous avaient reculé devant le mauvais renom des Toubous et leur réputation de perfidie. Maurice de Beurmann avait été, il est vrai, jusqu’à signer par l’intermédiaire des marabouts de Gatroun un contrat avec le chef de tribu et le personnage le plus marquant du pays, deux hommes que, par la suite, je ne devais avoir que trop de loisir de connaître ; mais leur manque de parole l’avait empêché de mettre à exécution son projet.

Bref, résolu que j’étais, j’envoyai immédiatement une missive officielle à Hadch Dchâber, à Gatroun, lequel, de l’avis de tous, tenait les clefs des monts tibestiens. Celui-ci exprima un peu plus de confiance que ne l’avait fait Mourabid-Ali, au sujet de la réalisation possible du plan, et il ne parut pas éloigné de prendre sur lui, jusqu’à un certain point, la responsabilité de la réussite. Précisément, écrivait-il, il y avait pour l’instant à Gatroun un personnage du Tibesti qui paraissait avoir assez de fond et de crédit pour pouvoir me servir de protecteur et d’escorte, et qui ensuite me donnerait pour guide un autre homme de sa propre tribu, jouissant d’encore plus de considération.

Pour surcroît de sûreté on demanda à ce noble Toubou de vouloir bien venir à Mourzouk se présenter aux autorités et signer une convention avec elles. En attendant qu’il arrivât, — Gatroun est à quatre jours du Fezzan, — je fis tous les préparatifs qu’il fallait, tout en m’efforçant de faciliter à mademoiselle Tinne, dont la santé était revenue, la réalisation de son projet. Le chef des Touaregs-Hoggar, le vieil Ichnouchen, lui avait écrit une lettre fort amicale, où il lui disait, qu’appelé par des affaires dans la partie ouest de l’oued Ladchal, il se chargeait de venir la prendre. Je m’entremis de mon côté en sa faveur auprès des fonctionnaires de Mourzouk, Hadch Brahim et les autres, mais je ne retrouvai pas chez eux en cette occasion l’obligeance chaleureuse dont ils étaient si prodigues envers moi. Il semblait qu’une dame qui disposait de tant de ressources, qui avait des recommandations si précieuses, qui enfin n’était connue de tout le monde que sous le nom de _Bent el-Rê_ (fille de roi), eût dû être l’objet de prévenances toutes spéciales : nullement. J’eus de la peine à m’expliquer d’où venait cette différence de traitement ; puis je finis par découvrir la raison futile de la chose : c’était que mon amie n’était point mariée. Aux yeux des Mourzoukois, pour qui la femme n’est qu’un instrument de procréation ou de plaisir, si mademoiselle Tinne était restée fille, cela ne pouvait tenir qu’à des causes peu naturelles. Les bruits les plus absurdes circulaient à ce sujet de bouche en bouche, et le plus accrédité était celui qui prétendait que le grand chien favori de la Hollandaise était tout bonnement un homme enchanté qui ne reprenait la forme humaine que dans les ténèbres de la nuit. Lorsque, au courant du mois de mai, ce brave animal s’éteignit de décrépitude et de vieillesse, et qu’on vit sa maîtresse afficher à propos de cette mort une douleur incompréhensible à Mourzouk, il n’y eut plus qu’un très petit nombre de sceptiques pour douter du bien fondé de la susdite hypothèse. Un homme même, du moment qu’il reste célibataire, encourt dans ces pays une certaine mésestime, et son état provoque des jugements qui n’ont rien de flatteur pour sa personne ; mais, la chose prend une bien autre importance, lorsqu’il s’agit d’une femme, et surtout d’une femme qui, comme mademoiselle Tinne, par ses aspirations et ses visées, demeurait toujours sous l’œil du public.

Bientôt nous eûmes terminé, elle et moi, nos apprêts respectifs de départ ; mais, avant de jeter le premier regard dans un monde jusqu’alors fermé à l’Europe, peut-être est-il opportun de prendre une idée d’ensemble et complémentaire du Fezzan.

A TRAVERS LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN (SUITE ET FIN)

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CHAPITRE IV

Véritable nature du Sahara ou Grand-Désert. — Où il commence entre Tripoli et Mourzouk. — Configuration et reliefs divers de la région fezzanaise. — Caractère de la faune et de la flore. — Rôle prédominant du dattier. — Coup d’œil historique sur le pays. — Climat, mœurs et types.