C’était le lendemain 17 mars, cinquième jour de notre départ de Sokna, que nous devions atteindre la vallée d’Omm el-Abid, autrement dit la _Mère des Esclaves_, et voir cesser, grâce à ses fontaines, la pénurie d’eau dont nous avions eu à souffrir. Le nouveau district que nous eûmes à traverser formait d’abord, du nord-est au sud-ouest, un écheveau de collines sableuses, d’intumescences calcaires et de roches de sable ferrugineux, où, au moindre souffle de vent, le chemin n’était plus visible. D’un rocher de forme conique, à qui sa grossière ressemblance avec une tête d’homme a valu le nom de _Petit-Turban_, nous aperçûmes devant nous la ligne de hauteurs d’où nous devions descendre dans l’hattija Omm el-Abid[13]. Le sable, de ce côté, cessait peu à peu, pour laisser poindre la roche calcaire, et çà et là on voyait du gazon ainsi qu’une plante herbacée que l’on appelle Hâd (_Cornulaca monocantha_) et qui constitue pour les chameaux le fourrage le plus estimé du pays. Quelques petits lits de ruisseaux sillonnaient d’est en ouest la vallée. Les hauteurs susdites une fois franchies, la végétation commença de devenir plus riche pour se déployer enfin dans tout son épanouissement avec les dattiers de l’hattija, ses tamarix, ses gazons, ses herbes fourragères, ses collines de grès, son abondance d’eaux. Ce fut entre un puisard et une fontaine-galerie, formée d’un système d’ouvertures de puits verticales, reliées par des canaux horizontaux ayant l’inclinaison voulue, que nous établîmes ce jour-là notre tente.
C’est à Omm el-Abid que commence l’archipel d’oasis à peine interrompu qui forme le Fezzan proprement dit. La petite ville de Sirrhen, que nous atteignîmes bientôt, à travers des jardins et des plantations de dattiers, renferme dans son enceinte aujourd’hui ruinée 150 habitations bâties d’une argile calcaire ou sableuse, et qui offrent à peine un abri suffisant en cas de pluie. Un castel ou _Kasr_, également en ruines, se dresse au centre de la bourgade, dominant les toits plats des maisonnettes basses, dont le dessin est oblong ou cubique. Les habitants, au nombre de 800 ou 1,000, sont des Marabouts, c’est-à-dire appartiennent à une tribu qui a d’hérédité un caractère religieux ; avec eux demeurent des gens de la tribu nomade des Mekaribas dont la résidence propre est dans l’oued Schijâti.
A deux heures au sud-sud-ouest de Sirrhen, se trouve l’oasis de Semnou. Cette dernière ville, bien que les rues en soient si étroites que des chameaux chargés n’y peuvent circuler, a cependant, avec son castel spacieux à deux minarets et son riche entourage de dattiers, beaucoup meilleur air que la précédente. Elle compte 250 ménages, et 1,200 ou 1,500 habitants arabes qui sont partie des Marabouts, partie des Fezzanais mélangés, partie des Arabes. La population vit surtout de jardinage. Quelques chameaux, de petits troupeaux de chèvres, des ânes, autant qu’il en faut pour l’arrosage des plantations, çà et là un cheval, voilà tout le bétail de l’endroit. Les jardins sont tenus proprement et fort bien soignés ; mais, à part les dattiers, qui sont magnifiques, la culture y est moins belle et moins variée qu’à Sokna. La pluie est rare à Semnou ; on ne la désire pas du reste, non seulement à cause des dégâts qu’elle cause aux maisons d’argile pour peu qu’elle tombe avec quelque abondance, mais encore parce que, pour leurs dattes et leurs produits horticoles, les habitants préfèrent l’arrosage régulier au moyen des fontaines. Le dattier a besoin d’avoir les pieds dans l’eau, et la tête au soleil. Si la pluie est dommageable à ses fruits, cela tient sans doute à l’action nuisible exercée sur les racines de l’arbre par le contenu salin que l’eau du ciel puise dans le sol. L’eau de pluie, nous disait-on là-bas, est une eau morte (_mejit_), tandis que celle que fournit la terre est vivante et vivifiante (_hai_).
Mon hôte à Semnou était un aimable vieillard, du nom de Bou Aïscha, qui avait été antérieurement moudir du district, et qui, lors du dernier changement de pacha à Mourzouk, s’était vu révoqué de son emploi. C’était un habitant de Temenhint, la bourgade voisine, qui avait été nommé à sa place, d’où un gros crève-cœur pour cet homme de bien. Lui et son cousin, el-Hadch Omar, étaient des Marabouts, très respectés, qui me traitèrent l’un et l’autre à qui le mieux durant les quarante-huit heures que je restai à Semnou.
L’oasis suivante est Temenhint ; nous l’atteignîmes le 20 mars. Elle compte 133 feux, avec 800 habitants environ, et est délicieusement située au milieu d’admirables bouquets de dattiers. Malheureusement, l’été précédent, un tiers de ses maisons d’argile, et le kasr lui-même, avaient été détruits par une pluie torrentielle, survenue après le coucher du soleil, et qui, en une heure et demie de temps, avait consommé son œuvre de dévastation. Six personnes et cinquante animaux avaient péri dans cette catastrophe, dont le caractère violent non moins qu’inopiné avait fait perdre la tête à la population.
La quatrième oasis, celle de Sebha, se compose des trois localités de Djedid, Karda et Hadjara, qui, ensemble, ne comptent guère plus de 600 habitants ; nous y arrivâmes également en six heures ; mais, de là jusqu’à la suivante, Rhodwa, il nous fallut faire deux journées de marche. Le premier jour nous franchîmes l’écheveau de collines qu’on appelle la Biban, c’est-à-dire la _Porte_, puis deux autres lignes de hauteurs parallèles à celle-ci, et nous débouchâmes au bout de huit heures dans la plaine déserte qu’on nomme la serir el-Maâlâ. Nous avions espéré aller jusqu’au bir el-Meckni, d’autant plus que la fontaine de la Biban était depuis longtemps ensablée ; mais, le vieux chameau touareg de Mohammed s’étant trouvé pris de faiblesse, il en était résulté un arrêt qui fut cause que, la nuit survenant, nous dûmes camper dans un petit vallon, près d’un rideau d’acacias sajal.
La traversée de la serir el-Maâlâ, que nous effectuâmes le lendemain 23 mars, nous fut rendue fort désagréable par un vent d’ouest violent accompagné de trombes de sable et d’une mitraille de menus cailloux. Rhodwa, où nous parvînmes en huit heures, toujours avec le même ouragan, lequel dura jusqu’à minuit, était la plus misérable de toutes les localités que nous avions vues depuis Tripoli. Quelques douzaines de ménages, beaucoup n’ayant que des huttes en feuilles de palmier, c’était tout ce qui restait de l’ancien village, dont les deux tiers n’étaient que ruines, et dont les habitants vivaient de la manière la plus indigente.
Notre désir eût été d’atteindre Mourzouk pour la grande fête du Bairam, l’Id el-Kebir, qui tombait le 24 mars ; cela nous étant impossible, nous résolûmes d’immoler l’agneau pascal à Rhodwa et d’y célébrer tant bien que mal la journée. L’agneau nous coûta 16 fr. 20, mais nous l’eûmes, pour ce prix, remarquablement gras, comme c’est en général le cas des moutons, des chèvres, des pigeons et des poules du Fezzan. Nous achetâmes en outre du _lakbi_, c’est-à-dire du jus de dattier fermenté, autant qu’il en fallait pour que tout le monde en eût sa suffisance, nos Fezzanais purs, tels que Boui[14] Mohammed et Ali Bou Bèkre, n’ayant point d’ailleurs des palais de gourmets. On obtient le lakbi en faisant un trou dans le _Djoummar_ ou jeune bois de l’arbre, et en y insérant un tuyau par lequel le liquide s’écoule abondamment dans le vase placé au- dessous. Tous les dattiers indifféremment ne se prêtent pas à cette opération ; la quantité et la qualité du produit varient avec l’espèce et aussi avec l’âge des troncs ; on ne choisit à cet effet ni des arbres de bon rapport, attendu que c’est une cueillette perdue pour l’année, ni en général des sujets tout à fait vieux, parce que ceux-ci ne donnent que peu de sève. Comme il est, on le sait, défendu aux Musulmans de faire usage de boissons enivrantes, les bons croyants ne boivent le _lakbi_ qu’à l’état frais, avant que la fermentation ne l’ait changé en un véritable alcool. Le jus nouvellement tiré, c’est-à-dire provenant de la nuit même, offre une couleur bleue blanchâtre et une saveur douceâtre qui rebute ; mais le principe sucré cède très vite, et dès le second jour on a un breuvage riche en alcool, surtout si l’on a soin d’aider la fermentation au moyen de vases non nettoyés et n’ayant jamais servi qu’à cet usage.
Quelques jours plus tard, la fermentation acide est déjà déclarée, et il commence à se former un vinaigre excessivement désagréable au goût. Grâce à la rapidité avec laquelle s’accomplit cette succession de phénomènes, c’est une chose assez malaisée que de contrôler le degré d’orthodoxie d’un sectateur du Prophète ; plus d’un austère croyant, sous prétexte de s’ingurgiter de simple moût de dattier, se stimule et se stupéfie la cervelle au moyen de lakbi pur. On sait, d’ailleurs, à ce propos, que les Mahométans poussent on ne peut plus loin l’art de s’étourdir la conscience et de se donner le change à eux-mêmes et aux autres. L’un prétend que la bière est une boisson permise, lorsqu’elle est faite d’orge et de houblon ; un autre enseigne à ses ignorants coréligionnaires que l’eau-de-vie, une fois distillée au moyen du feu, se trouve de cette façon purifiée et ne rentre pas dans la catégorie des boissons illicites ; d’autres encore, à table avec des Européens, avalent le vin sans scrupule, en ayant seulement soin d’y ajouter chaque fois un peu d’eau, et si des infidèles s’en étonnent, ils leur expliquent comme quoi, par cette addition d’eau, ils anéantissent le principe défendu.
Les habitants de l’île Kerkena, près de la côte orientale de Tunis, qui s’adonnent en grand à la viticulture, consomment presque seuls leur produit, en alléguant pour leur justification qu’ils le boivent tout nouveau et non fermenté. Pour en revenir au lakbi, je lui trouvai au début une saveur aigre-douce assez avenante, mais sans autres agréments accessoires. J’en avais emporté un litre, et je fus fort incommodé par le travail de fermentation que ce breuvage, auquel je n’étais pas accoutumé, parut continuer dans mon estomac avec une énergie persistante. Ce ne fut qu’au bout d’un long temps que je réussis à surmonter la sensation de malaise que me causait l’excès de flatulences. Le petit père Mohammed et Ali le Fezzanais, qui étaient ou plus solidement constitués ou mieux acclimatés que moi, continuèrent de boire sans sourciller, si bien que le dernier, qui était jeune, finit par lâcher les rênes à sa gaîté, tandis que le digne Gatrounois, si taciturne d’ordinaire, nous régalait de toutes sortes de récits merveilleux extraits de sa vie d’aventures.
Entre Rhodwa et Mourzouk, nous ne rencontrâmes plus aucun centre de population. Le territoire que nous traversions était un désert pierreux, fortement ondulé, et coupé seulement d’un oued qui porte le nom d’oued des Fourmis (_Wadi-el-Niml_). Au sommet d’une colline que nous eûmes à franchir était dressé un tas de cailloux tel qu’on en érige volontiers, à titre de jalons de repère, aux points dominants du parcours, dans ces régions où s’oblitère vite toute trace de chemin. Cette sorte de signal s’appelle _’Alem_, — au pluriel _A’alâm_, — et chaque voyageur de passage se fait un devoir de l’entretenir en y ajoutant quelques pierres. Le 26 mars, nous avions atteint la vallée de Schekva. Là, sur un monticule de sable riche en humus, se trouvait une plante, assez commune au Fezzan, qu’on appelle _Ghardek_. C’est un arbrisseau avec des baies rougeâtres qui ont la forme de petites olives et qui contiennent un principe âcre. On les mange souvent : ce sont, dit-on, les fruits mythiques du lotus.
De ce point j’envoyai mon homme d’escorte officiel, le gendarme Milâd Abêja, prévenir de mon arrivée le bourgmestre de Mourzouk, Hadch Brahim Ben Aloua, auquel j’étais recommandé, et que j’avais déjà prié par la poste de vouloir bien me retenir un logement.
A TRAVERS LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN (SUITE)
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CHAPITRE III
Arrivée à Mourzouk. — Mon logement. — Visites diverses. — Chez Mlle Tinne. — A travers la ville. — Dans la banlieue ; le jardin d’Hadch Brahim. — Scènes du marché. — Types, costumes et mœurs. — Ma vie de médecin. — Apprêts de départ pour le Tibesti.