Bien que j’eusse lieu d’être satisfait du début de mon voyage, et que tout se fût passé sans encombre, j’étais néanmoins bien aise de goûter un jour entier de repos. Sans en rien dire à personne, j’étais obligé de m’avouer à moi-même que la dernière section du trajet m’avait horriblement fatigué. Pour m’exercer, j’avais tenu à n’aller que sur mes plantes et, j’étais, de fait, un bon marcheur ; mais les aspérités du terrain rocailleux que nous avions eu à franchir durant ce dernier jour m’avaient mis les pieds en mauvais état. Fort heureusement, la saison se prêtait à ces exercices, et, le matin, c’était tout plaisir. La température, avant le lever du soleil, n’avait jamais excédé 6 degrés centigrades, et quoiqu’à midi il nous en coûtât quelques gouttes de sueur, le maximum de chaleur que nous avions eu à supporter par un ciel clair, avec une légère brise du sud, à notre arrivée dans la vallée de Beni Oulid, n’avait été que de 27 degrés 7 dixièmes.
D’après de minutieux calculs, la vitesse de notre caravane avait été de trois kilomètres et demi à l’heure dans les districts où les chameaux avaient trouvé à brouter des herbes le long du chemin, de quatre kilomètres là où ils n’avaient pas eu occasion de le faire, et de plus encore, toutes les fois que le terrain avait été favorable, et que rien ne nous avait retardés. Par la suite, j’ai fréquemment renouvelé ces calculs, et je suis toujours arrivé au même résultat. On obtient toutefois une célérité un peu supérieure dans les pays où il est d’usage d’attacher la tête de chaque chameau à la queue de celui qui le précède, de manière à empêcher ces bêtes, toujours portées à muser en route, de faire aucun écart de côté.
La vallée de Beni Oulid court avec d’innombrables sinuosités dans la direction de l’ouest à l’est ; au point où nous étions campés, sa largeur est de sept cents pas environ. A quelques lieues plus à l’est, elle reçoit l’oued Temâsilé ; une journée de marche plus à l’est encore, l’oued Sôfedjin, et, bientôt après, elle débouche dans la Grande Syrte. Sur la hauteur escarpée qui en forme l’encaissement sud, se dresse le castel turc, qu’occupent le Moudir ou chef de district, le secrétaire du gouvernement et la garnison, composée de cinquante hommes sous les ordres d’un capitaine. Sur l’éminence nord, moins abrupte, se trouve le château arabe de Serrâr, désigné sous le nom générique de _Kasba_ ; cet édifice, à demi détruit, mais que l’excellence de son ciment a préservé d’un complet anéantissement, rappelle des grandeurs passées et aussi mainte sanglante bataille ; depuis toutefois que l’aventureux chef arabe Abd el-Dschîl, cheik des Oulâd Sliman, a vainement tenté d’y résister aux Turcs, il s’en est allé lentement en débris.
Les plantations de la vallée, qui s’étendent sur quatre heures de chemin, renferment quatre mille oliviers, où se mêlent çà et là des figuiers et aussi des pruniers ; on y trouve en outre l’espèce d’acacia qu’on appelle au désert acacia sajal et des bouquets de tamarix (_Tamarix articulata_). Tout cela est la propriété des villages et hameaux disséminés au nombre de quarante-cinq des deux côtés de l’oued. Dans les années fertiles où les eaux abondent, il arrive parfois que celui-ci y coule à pleins bords, interceptant toute communication d’une rive à l’autre, et mugissant, quelques jours durant, comme un fleuve torrentueux ; mais, à l’époque de mon passage, il y avait déjà quatre années que l’hiver n’avait pas donné son contingent de pluies ordinaire : ce qui avait entraîné une misère générale ; beaucoup d’habitants s’étaient éparpillés par toute la région, afin d’y trouver à subsister n’importe comment, et la cherté était telle, que, pour une quantité de paille égale à la charge d’un âne, je dus payer une somme représentant 8 fr. 10.
Le lendemain, 25 février, nous reprîmes notre route dans la direction du sud-est, au travers du même plateau désert et pierreux sur lequel nous avions cheminé dans les derniers jours. Après avoir passé un demi-oued, le Schetêjib es-Souweda, puis divers oueds s’embranchant l’un dans l’autre, et où il y avait encore çà et là des ruines de forteresses romaines (kasr el’-Alka), nous fîmes halte, au bout de neuf heures, sur la rive nord du Sôfedjin, dans une plaine qui a été autrefois le théâtre de sanglants combats entre les tribus adverses des Oulâd Sliman et des Tarhouna. Le 26, j’aperçus pour la première fois la _tartout_ (_Cynomorium coccineum_), plante parasite dont l’épi en forme de massue est garni d’innombrables fleurs rouges, et dont on mange la longue racine charnue. Quatre jours après, le 1er mars, nous franchîmes l’oued Bei, pour atteindre le lendemain Bou Nedcheïm, la localité la plus septentrionale de la province du Fezzan. Ce n’est qu’un hameau de 200 âmes, appartenant à la tribu des Ourfillas, et composé de quelques huttes au pied d’un castel ruineux et abandonné. A ce point de notre trajet, nous commençâmes d’être fort gênés par un vent violent qui soulevait d’immenses tourbillons de sable et souvent nous faisait perdre le chemin. Le pays devenait en même temps de plus en plus monotone et aride. Nous ne retrouvâmes un instant la végétation qu’en traversant une chaîne de hauteurs où paissaient une variété de chameaux au corps charnu et d’une musculature très puissante qui jouissent d’un renom particulier dans le pays. Enfin, au fur et à mesure que nous approchions de Sokna, des traces de culture et d’animation reparurent.
La plaine de Sokna, qui va s’élevant peu à peu vers l’ouest jusqu’à la haute région déserte des hamadas el-Hamra, en embrassant du côté opposé les petites oasis de Hoûn et de Waddan, est désignée sous le nom d’El- Djofra. Elle est formée d’un sable calcaire mêlé d’argile, où l’on trouve aussi du sel et du gypse, et sillonnée de nombreux oueds plus ou moins importants. La ville de Sokna, quoique fort déchue, à ce qu’affirment ses habitants, compte encore environ trois mille âmes. Elle présente un heptagone allongé, dont la face la plus développée regarde l’ouest ; les murailles en sont flanquées de trente-trois bastions et percées de sept portes en bois de palmier. Il y a dans la ville cinq mosquées, dont deux ornées de minarets fort modestes, et trois écoles primaires (_medresa_). Sur le tout plane un gigantesque castel en ruines du haut duquel on a un coup d’œil magnifique sur toute la contrée : vers l’ouest, à une demi-journée de marche environ, se dessine le relief des monts Kannâsa ; au nord-ouest, entre ceux-ci et le massif de Târ, se dresse isolément le Machrik ; puis, circulairement du sud à l’est, en deçà des Montagnes-Noires qui ferment l’horizon, on aperçoit d’autres sommités dont les principales sont le groupe des monts Filki.
Par son aspect, la ville forme transition entre les petits centres de population voisins de la côte septentrionale et les localités du Fezzan. La pierre y est, dans les constructions, d’un emploi encore assez fréquent, comparativement à ce qu’on voit au sud ; mais l’usage de la terre argileuse séchée au soleil et celui de l’informe brique crue y dominent beaucoup plus qu’au nord, et déjà le dattier à la fibre racheuse intervient comme élément de bâtisse, bien que la proximité de Tripoli permette encore de tirer de cette dernière ville, pour les besoins de la vie domestique, bon nombre d’ustensiles en bois. Les habitants, en leur qualité de Berbères, apportent manifestement un grand soin à la culture de leurs jardins. La pluie est, à cet égard, un facteur sur lequel ils n’ont pas le droit de compter ; elle ne tombe ici que très rarement ; l’hiver précédent par exemple, il n’avait plu que quatre fois, et d’une façon presque insignifiante : mais, comme presque partout, en forant le sol à cinq mètres au plus de profondeur, on rencontre l’eau, l’irrigation se fait au moyen de puits dont la manivelle est mue par des ânes. Les jardins sont divisés à cet effet en de petits carrés endigués entre lesquels circulent des canaux gypsés, de sorte qu’il suffit d’ouvrir et de fermer alternativement les diverses digues pour que chaque carré soit, une fois la semaine pour le moins, submergé tout un jour. Ajoutons que dans les jardins situés à l’est de la ville on trouve, à sept toises sous terre, une onde tiède fort prisée pour les besoins de l’arrosage. On cultive dans ces jardins de l’orge, du froment, dont les grands épis pleins étaient, lors de notre passage, tout près de leur point de maturité, puis, un peu plus tard, du sorgho (_dourra_) et du douchn (_Penicillaria_) qu’on sème de la fin de l’été à l’arrière-automne. On y récolte aussi du trèfle, des radis, des tomates, des fèves, et, outre les dattes, mais pourtant en quantité moindre, des abricots, des pêches, des grenades, des figues, des amandes ; j’y ai même vu deux pommiers d’assez bonne mine.
La faune locale offre peu d’importance. Chameaux, ânes et chèvres forment le gros du bétail domestique ; quant aux chevaux et aux bœufs, il n’en existe que des échantillons rarissimes. En fait de gibier à courre, il y a des gazelles, des lièvres, des renards, et encore en fort petit nombre.
Bien m’en prit d’avoir visité dès le jour de mon arrivée la ville et ses jardins, car, le soir même, il s’éleva un violent vent du sud qui persista, sans diminuer d’intensité, pendant toute la journée du lendemain (10 mars), et qui assombrit tellement l’atmosphère, qu’on n’y voyait plus clair à deux pas. La poussière et l’excès de la chaleur, — à deux heures de l’après-midi, le mercure monta jusqu’à 43 degrés centigrades, — rendaient presque tout mouvement impossible : le soir seulement, le vent s’étant un peu calmé, on put manger, causer et regarder un peu autour de soi, sans avoir la bouche et les yeux tout pleins de sable ; mais, le jour suivant, l’ouragan recommença, ce qui fut cause que notre départ dut être retardé de vingt-quatre heures. Les autorités de la ville ne laissèrent pas, durant notre séjour, de nous traiter de leur mieux, et, bien qu’il n’y eût pas encore un mois que nous avions rompu avec les délices matérielles d’une grande ville, ce fut pour nous un régal singulier que de nous repaître de viande et surtout de beau pain de froment. Je me fis cuire une petite provision de pain pour la suite du voyage, et j’achetai en outre un pot de ce beurre fluide que les Arabes gardent exclusivement pour manger, et qui, une fois fondu, se conserve comme on veut.
Le 12, nous nous remîmes en route avec deux bons chameaux de louage tout frais, et, longeant une colline couverte de palmiers, nous nous dirigeâmes au sud-ouest, au travers d’une plaine sillonnée par un demi- oued dont on voyait de temps à autre émerger de la poussière la verte bordure arborescente. Entre les Montagnes Noires et les hauteurs qui dessinaient une ligne arquée le long de notre chemin se creuse une sorte d’encaissement où se réunissent, avant de déboucher dans la plaine de Sokna, tous les cours d’eau temporaires venus du sud, de l’ouest et de l’est. Au sortir de ce vallon que l’on appelle el-Melâtri, c’est-à-dire le Val collecteur, nous entrâmes dans un défilé sinueux dont l’escalade nous prit plusieurs heures, et nous campâmes sous un magnifique acacia sajal, près du _bir_ Godefa. Cette fontaine, qui renferme une eau excellente, se trouve dans un val encaissé, à 500 mètres environ au- dessus du niveau de la mer, et à près de 200 au dessus de la plaine de Sokna. Ce creux profond débouche à l’ouest dans la vallée d’El-Maurid, que nous suivîmes jusqu’à un col au delà duquel nous reprîmes notre direction au sud-sud-ouest. Bientôt après, par le _chemin des sources_ (Tarik-el-Tittavin), nous pénétrâmes dans le Fezzan proprement dit, et parvînmes au point culminant de la passe (700 mètres d’altitude) d’où nous jouîmes d’une vaste perspective sur les Montagnes-Noires. Le lendemain matin, par une température de 4 degrés seulement, au lever du soleil, nous rencontrâmes le chameau-poste de Mourzouk.
Ce chameau-poste, qui part une fois par semaine de Tripoli et de Mourzouk, accomplissant en huit jours un trajet qui prend au moins le double de temps aux voyageurs ordinaires, est un des rares bienfaits dont le gouvernement turc a doté le pays. Avec les chameaux de course bien dressés des Touaregs (_meharis_), la durée du trajet pourrait être encore sensiblement réduite ; mais il y aurait lieu de craindre que ces précieuses bêtes ne fussent pas en état de résister aux influences du climat. A chaque station importante, on tient prêts à heure fixe les animaux de rechange, et le chef de l’administration ôte du sac à dépêches fermé, dont il possède une clef, les lettres qui sont pour lui et pour son district. C’est au courrier qu’incombe, moyennant une indemnité, le soin des paquets. Je reçus plus tard, par son intermédiaire, des caisses considérables qui m’étaient expédiées de Tripoli.
Plus loin, près de l’oued Ghanen, nous croisâmes une petite caravane d’esclaves en fort bon état, avec les maîtres desquels nous échangeâmes quelques paroles ; puis nous arrivâmes à l’oued Finker : là, dit-on, un philanthrope, animé d’un rare amour du bien public, entreprit d’éterniser son nom par la construction d’une fontaine ; après un long travail, on venait de trouver l’eau, quand, voulant s’assurer du résultat par ses yeux, il tomba dans le trou et y périt. On l’enterra tout près de là sous un acacia sajal ; mais la fontaine resta inachevée.
Le 15, les derniers contours des Montagnes-Noires s’étant effacés à l’horizon, nous entrâmes sur une immense plaine montante, à laquelle la présence de nombreux petits fragments de fer noir donnait une teinte tout à fait sombre ; c’est la Maiteba Soda, ou Maiteba Noire, à laquelle succède un autre plateau, qui, de la couleur de sa roche, prend le nom de Maiteba Rouge. Ensuite, toujours cheminant vers l’ouest, nous atteignîmes la vaste serir Ben Afïen, qui, développée sur cinq lieues au moins de distance devant nous, surpassait par sa grandiose uniformité toutes les plaines du même genre que nous avions vues jusque-là. Nulle part, de quelque côté que l’œil se fixât, on n’y apercevait une ombre de vie : c’était l’image absolue du vide et de l’immensité. Certes, ici plus que n’importe où, on a conscience de sa petitesse et de son abandon ; et ici cependant plus que n’importe où, quand il s’agit d’entrer en lutte avec ce monde solitaire et inanimé, qui semble s’étendre presque à l’infini, on sent son énergie croître avec son courage. C’est le propre des courses au désert de rendre l’homme sérieux et méditatif ; les fils du désert, par excellence, les Touaregs et les Toubous, dont la vie entière se passe dans un combat solitaire contre l’interminable monotonie de l’espace, ont une physionomie presque sombre où l’insouciance et l’enjouement ne peuvent guère trouver place. Ajoutons que cette sorte d’oppression recueillie qu’on doit à la sublimité du spectacle fut encore augmentée en nous par une nouvelle tourmente de sable qui nous vint du sud avec tout son cortège d’incommodités. Cet ouragan, joint à la nuit qui commençait à tomber, fut cause que nous nous égarâmes complètement ; si bien que nous dûmes camper sur place, après une journée de marche de neuf heures.
Le lendemain, l’atmosphère s’éclaircit, et la vue d’une ligne de hauteurs sablonneuses, qui se dessinait dans le lointain, et qui, sous le nom de _Grand Sable_ (Ramla el-Kebira), est ici un point de repère bien connu, nous permit de retrouver notre direction, dont nous avions dévié quelque peu à l’ouest. Cette traînée de dunes, dénuée de toute végétation, est le premier accident de terrain qui interrompe la monotonie de la serir Ben Afïen ; au delà de cette intumescence, le sol, doucement ondulé, se relève en un large plateau qu’on appelle la montée de la Meschija, pour se creuser ensuite en quatorze dépressions profondes et régulièrement disposées qui portent le nom collectif de _Fosses_ (El-Ahfar). Entre cette région et le reste du désert pierreux, l’étranger n’aperçoit pas de différence ; mais l’Arabe, qui a un sens remarquable pour discerner les moindres particularités du monde uniforme où il vit, reconnaît de fort loin ce district.
D’une vague à l’autre, nous franchissons cet océan de solitude, cherchant en vain d’un œil ennuyé, à chaque ondulation qui se succède, s’il ne se produit pas quelque changement de scène : rien, qu’un insignifiant ressaut de terrain, semé de petits morceaux de sable ferrugineux, et qui sert de lieu de repos aux caravanes venant d’Omm el- Abid. Enfin, après six heures de marche, nous nous arrêtons épuisés à l’entrée de la région de collines sablonneuses que l’on appelle Ramla es-Shrira, ou le _Petit-Sable_.