Les Arabes sont aussi représentés au Bornou, quoiqu’ils y soient beaucoup moins nombreux qu’au Dâr-Fôr et dans l’Ouadaï. Ils semblent y être venus principalement de l’est, et, pour la plupart, assez tard. Il y a même certains groupes d’entre eux dont la parenté avec les tribus du Soudan oriental est chose facile à prouver. Je ne parle ici, bien entendu, que de ces Arabes de longue main domiciliés dans le pays, qui, en kanouri, portent le nom de _Schoa_, et sont essentiellement distincts de ceux qui viennent en passant, à titre de guerriers ou de trafiquants, du littoral nord de l’Afrique, et que les Bornouans appellent _Wassili_. Ces Schoa présentent un type physique qui varie selon le degré de mélange avec l’élément local. Là où ils forment des agglomérations un peu importantes et ont pour voisins des peuplades de même sang, ils ont conservé le teint clair et la physionomie de leurs ancêtres ; ailleurs, ils sont devenus plus ou moins semblables aux indigènes ; et, en ce cas, la dégénérescence s’accuse d’abord dans la couleur de la peau, puis dans les traits du visage ; l’idiome, chez eux, ne se laisse entamer qu’en tout dernier lieu, à tel point que j’ai vu, au Bornou, des Arabes qui, bien qu’établis avec leurs familles, depuis nombre de générations, à quelques journées seulement de Kouka, connaissaient fort mal la langue kanouri ; c’était moi, étranger, qui étais obligé de leur servir de truchement. Somme toute, les Schoa ne paraissent pas prospérer très bien au Bornou ; sous ce climat humide et malsain par endroits, leur race dépérit peu à peu, à moins qu’ils ne renoncent à leur individualité, pour se sauver par le croisement avec l’indigène.

Les premiers contingents arabes sont venus, dit-on, en conquérants dans le pays, en même temps que les Magomi : tels sont les Djôama et les Asela, qui, dès l’époque des rois du Kânem, ont valeureusement combattu contre les Sô. Les Djôama prétendent être un rameau détaché des Oulad Raschid de l’Ouadaï ; le soin qu’ils ont mis à se conserver, autant que possible, purs de tout mélange (leur teint en général semble être resté clair) est cause que leur nombre a beaucoup décru. Ils habitent les districts de Mâgommeri et de Karagouâro, et se subdivisent en Hamediya et Sawarima. Tous réunis, ils ne sont pas plus de deux milliers.

Les Asela, la plupart foncés de peau, sont six mille environ, répartis en Serâdjiya et Oulad Aïna, et demeurent dans le district d’Oudjé.

Les tribus arabes les plus anciennes, après celles-ci, sur le territoire bornouan, sont : 1o les Salâmât, beaucoup plus nombreux, mais demeurés infiniment moins purs ; ils habitent exclusivement à la partie sud-est du royaume, dans la province de Kotoko, le Logon, le district de Balgué (au nord du Mandara), et sont trente mille environ, décomposés en une quantité de groupes, dont les principaux sont les Darbiggueli et les Beni Zeïd ; — 2o les Kawâlima, les Assala, les Beni Hasen et les Beni Bedr, toutes peuplades parentes les unes des autres, et qui sont établies, les Kawâlima (au nombre de vingt mille) à l’est de Ngala (Ren, Woulegui, etc.) et dans le district de Ngomâti ; les Assala (quatre ou cinq mille), dans la région de Mâgommeri et au Ngomati ; les Beni Hasen (mille têtes environ), au nord-est du Mandara ; les Beni Bedr enfin (plus nombreux), demi-nomades, demi-laboureurs, dans le pays d’Oudjé.

Tout récemment, paraît-il, sous le règne du cheik Mohammed el-Amin el- Kânemi, deux autres tribus arabes ont émigré au Bornou : celle des Chozzâm (deux mille), peuplade sang-mêlé, fixée toute entière dans le district de Ngomâti, où elle va, de plus en plus, s’attachant à la glèbe ; et celle des Oulâd Hamêd, très nombreuse, très prospère aussi, qui habite, partie au Logon, partie dans le Ngomâti.

Tous ces Schoa réunis ne dépassent guère actuellement le chiffre de cent mille âmes ; au temps du voyage de Barth, ils étaient, semble-t-il, plus nombreux, car ils pouvaient fournir huit mille cavaliers, chiffre qui, au moment de mon séjour à Kouka, était tombé à cinq mille à peu près. Il est vrai que, dans l’intervalle, il s’était passé un événement sur lequel je reviendrai plus loin, et qui avait sensiblement éclairci la population arabe du Bornou : c’était le pèlerinage guerrier de ce Fellata fanatique (Schefeddin), qui, parti des pays du Niger, traversa le Bornou sud et le Baguirmi, en entraînant partout d’immenses multitudes après lui. Des localités entières se trouvèrent vidées d’un seul coup ; c’est ainsi qu’à Ren, cité sô naguère très peuplée, il ne restait plus, lors de mon passage, qu’une cinquantaine d’habitants à peine, et que la ville d’Afadé, où Barth avait trouvé huit mille âmes, n’en renfermait plus que deux mille.

Au Bornou, les Schoa durent renoncer au chameau de leurs pères, pour se faire pasteurs ; puis, faute d’espace suffisant, dans ce pays de population dense, pour continuer leur train de vie nomade, force leur fut de s’adonner à l’élève du cheval et aussi un peu à l’agriculture. Une épizootie, qui a récemment décimé leurs troupeaux, les a même obligés de se tourner de plus en plus vers la glèbe, si bien que mainte tribu est devenue, depuis lors, entièrement sédentaire. C’est ce qui explique le rôle économique important qu’ils jouent au Bornou. Ce sont eux qui approvisionnent de grain, de beurre, de riz sauvage et de bœufs, les principaux marchés du pays, et spécialement le grand marché du lundi à Kouka. Je parlerai de leurs mœurs, de leurs habitations et de leur costume, à propos de mon voyage à travers leur district ; pour le moment, je ne veux que dire un mot de leur condition politique.

Chaque tribu est sous l’autorité d’un doyen (en arabe, _Basch-scheïch_), et chaque groupe de tribu sous la direction d’un cheik, qui a lui-même pour supérieur un dignitaire de Kouka. Comme impôt régulier, chaque fraction des Kawâlima, des Assâla, des Beni Hasen, des Beni Bedr, des Chozzâm et des Oulad Hamêd[126], livre tous les trois ans un quantum de chevaux, de bœufs, de cruches de beurre, et, tous les ans, la dîme (en arabe, _Aschour_) des céréales.

Les Djôama et les Asella sont soumis à des redevances analogues, sauf qu’ils n’ont pas à faire de livraison régulière de chevaux, et que les autres contributions sont, chez eux, non pas collectives, mais levées sur chaque feu à part, et annuelles. D’autres tribus sont tenues de fournir, qui, des bœufs, qui, des esclaves, qui, des vêtements, du miel, du riz sauvage, des moutons.

Un quart des revenus réguliers va au dignitaire de Kouka qui a la haute main sur le groupe tributaire, et comme cet administrateur en titre ne lève pas l’impôt en personne, mais charge de ce soin un procureur qu’accompagne un messager d’État appelé _Kinguiam_, ces deux représentants réclament en outre dans chaque village un « droit d’hospitalité » (_Dijâfa_) en espèces, grains, bétail ou vêtements. De plus, lors de la nomination d’un autre Basch-scheïch, le souverain exige de la circonscription un certain nombre de chevaux, dont le nouvel investi a sa part, sans préjudice, d’ordinaire, d’une esclave en sus. Enfin, en cas d’expédition, toutes les tribus schoa sont astreintes au service du ban ; chaque guerrier a droit à la moitié de sa prise, si celle-ci consiste en esclaves, chevaux et bétail, au tout, si elle consiste en objets inanimés (vêtements, joyaux, etc.) ; quant aux armes conquises, elles sont exclusivement butin d’État.

Pour achever l’énumération des éléments constitutifs de la population bornouane, il me faut dire un mot des Touareg, des Fellata, des Baguirmiens et des Ouadaïens établis dans le pays.

Les Touareg (_Kindin_) sont représentés par les Keleti, qui occupent, en commun avec la tribu sang-mêlé des Djatko (Koubouri, Tomâghera, Kai Borkoua), le district de Doutschi, à une centaine de kilomètres à l’ouest-nord-ouest de Kouka. Il y a des siècles qu’ils habitent cette marche-frontière du royaume, car déjà Idris Amsâmi se servait d’eux contre leurs congénères du désert[127]. On trouve encore des Touareg au Zinder, quelques-uns aussi au Mounio, et l’on remarque que les habitants de la ville de Dikoa passent pour descendre également de Kindin.

Les colonies de Fellata, on l’a vu plus haut, datent au Bornou du seizième siècle, et, encore qu’elles aient dû diminuer, à l’époque où le cheik el-Kânemi refoula les hordes de la tribu fanatique, il est resté néanmoins, au centre, à l’ouest et au sud, quelques fragments de cette intéressante peuplade. Quant aux émigrés du Baguirmi, qu’on désigne, ce semble, sous le nom de _Kardé_, et à ceux de l’Ouadaï, ils ne figurent que pour un très faible appoint. Somme toute, la population bornouane que Barth a cru pouvoir évaluer à un chiffre minimum de cinq millions d’âmes, me paraît se décomposer comme il suit :

Kanouris 1,500,000 âmes.

Kânembou, Koyam et Toubou 750,000

Makari du Bornou et du Logon, avec les Kerebina et le groupe nord-est des Mousgo 750,000

Manga et fraction soumise des Beddé 750,000

Haoussans, Fellata du Mounio, du Zinder et du Goummel 500,000

Wandala (Mandara), Gamergou et Margui soumis 250,000

Arabes, Fellata, Touareg et autres étrangers 250,000

Nguizzem, Kerrikerri, Bâbir, etc. 250,000

Reste la question de philologie. En dehors du kanouri, j’ai eu occasion de m’occuper quelque peu du dialecte logonien et de celui des Bouddouma insulaires, et de comparer ces trois langues, d’une part, avec l’idiome haoussan si soigneusement étudié par le missionnaire Schœn, et, de l’autre, avec l’idiome baguirmien, dont j’ai pu aussi prendre une teinture. Outre cela, les documents, non encore publiés, que Barth a recueillis sur les dialectes intermédiaires des Wandala, des Mousgo, des Margui, des Bâbir et autres, m’ont fourni de précieux éléments pour l’ethnographie de ces peuplades ; mais, cette abondance de notions ne pouvant trouver place dans une relation de voyage, je me bornerai à donner plus loin un simple résumé des conclusions auxquelles je suis arrivé[128].