Il va de soi qu’une population aussi mélangée que l’est la population kanouri ne peut guère offrir de type physique original, d’autant plus qu’aux facteurs susnommés il faut ajouter l’apport de sang païen dû aux esclaves femelles importées du sud. Le caractère distinctif de certains des éléments primordiaux (arabe, toubou et kanembou) s’est insensiblement effacé sous les influences du climat, et de la pénétration réciproque des parties constituantes de l’ensemble il est résulté une race bâtarde, sans cachet d’unité, et vilaine en somme ; un peuple de taille moyenne, au corps assez mal proportionné, au teint noir-gris ou noir-rougeâtre, n’ayant ni l’élasticité ni la vigueur des Toubou et des Kânembou. Les femmes surtout sont bien loin d’offrir l’harmonie de formes et l’agrément de traits de leurs congénères de race pure.

Les Kanouris n’ayant pu, on le conçoit, refouler ou absorber complètement les habitants originaires du Bornou, on retrouve, en divers districts du pays, des groupes compacts de population indigène qui ont gardé leur empreinte d’unité, avec leur langue et leurs mœurs. Tels sont les Makari au sud-est, les Manga, au nord-ouest, les Gamergou, les Mobber, et aussi les Keribina, sorte de tziganes demeurés réfractaires à toute assimilation.

Les Makari ou Kotoko, — car ils portent ces deux noms, dont l’étymologie n’est pas connue, — constituent la population de la province bornouane de Kotoko et celle du royaume vassal de Logon ; ils sont islamisés et proches parents des insulaires du lac Tsâd, de la peuplade païenne des Mousgo, de celle des Gamergou et des gens du Mandara. On prétend généralement qu’ils sont venus des districts moyens du Chari, et ont occupé la région qu’ils habitent, après en avoir refoulé ou absorbé l’élément indigène, entre autres les Sô (ou Keribina ?). A Ngala, ancienne cité sô, se trouve un grand mausolée de terre, formant un carré de deux mètres et demi de hauteur environ, où sont enterrés, dit-on, trente-cinq de leurs rois. Les morts sont inhumés assis, chacun sous un cône de terre cuite qui lui fait un monument funéraire. Ce mausolée tombe de plus en plus en ruines, et l’on voit de toutes parts saillir au dehors les ossements royaux et s’émietter les tertres d’argile.

Les Makari, physiquement, diffèrent beaucoup des Kanouris. Ils sont, en général, plus foncés de teint que ceux-ci, massifs de forme, de traits peu réguliers, et, dans leur pays de marécages, très enclins à l’embonpoint. Ils se livrent avec ardeur à l’agriculture, à l’industrie et à la pêche. Leurs bourgades principales, dans la province de Kotoko, sont Missené, Ngâla, Afadé, Maffaté, Goulfeï, Kousseri, Tillam et Sangaia, chacune ayant à sa tête un chef indigène ou roi, à côté duquel se trouve, pour le surveiller, un gouverneur bornouan (_alifa_), qui, la plupart du temps, ne lui laisse qu’une autorité nominale. Seul, le Logon, bien que tenu dans les liens d’une étroite vassalité, a un chef jouissant, dans son ressort, de pouvoirs pléniers.

Les Keribina, qu’on regarde à tort ou à raison comme un reste des Sô, habitent en petit nombre dans la même région, où ils mènent une existence un peu déconsidérée de forestiers et de chasseurs. Plus d’une fois, au cours de mon voyage, j’ai aperçu les enclos ou parcs en manière de cernes où ils acculent et tuent le gibier. Ils ont cependant aussi quelques centres d’agglomération, tel que la petite ville de Koultchi, où j’ai eu occasion de séjourner au milieu d’eux. Ceux que j’ai vus là parlaient uniquement la langue logonienne[125], et je ne leur ai rien trouvé de particulier, si ce n’est qu’ils portaient tous un arc et des flèches, et que, quoique sectateurs de l’Islam, ils mangeaient sans scrupule la chair du cochon et du sanglier, gibier qui abonde dans leurs districts.

Les Gamergou sont établis à la partie méridionale du Bornou proprement dit, au nord du Mandara et du territoire des Margui ; localités principales : Yaloé, Gâwa, Gouëgué, etc. Ils ressemblent absolument à leurs voisins les gens du Mandara, si ce n’est qu’ils parlent un dialecte un peu différent. D’indépendance politique, de chefs propres, cette peuplade n’en a point. Ses communautés se gouvernent tout à fait à la manière bornouane. On dit que le paganisme n’a point entièrement disparu de chez elle.

La petite tribu des Mobber, cantonnée dans le district de Bakâra, à trois journées environ de Kouka, et sur la rive gauche de la rivière de Yoô, est, suivant les uns, un dernier reste des Beddé, installés jadis à la frontière du Bornou, suivant les autres, un sang-mêlé de Kânembou et de Beddé, ou de Sô et de Kânembou. Elle s’adonne à l’élève des bœufs kouri et à la culture du coton.

Plus nombreux sont les Manga, qui occupent les districts de même nom, sur deux cents kilomètres environ d’étendue, au nord du cours supérieur de la rivière de Yoô. Bien que parlant le kanouri, ils n’ont aucun rapport avec les principaux éléments constitutifs de la population bornouane. On est surpris, vu leur importance, de ne les point trouver mentionnés dans les chroniques dont j’ai parlé ci-dessus. Barth en conclut qu’ils sont sans doute une tribu sang-mêlé ; mais, ce qui contredit l’hypothèse, c’est qu’ils ont, paraît-il, un idiome à part, se rapprochant de celui des Beddé, et que leur extérieur, leurs mœurs, leur genre de vie offrent un cachet d’unité remarquable. C’est une race vigoureuse, d’assez haute taille, mais lourde, vilaine de traits, qui n’a pour tout vêtement qu’un tablier de peau, et porte, en sus de l’arc, une petite hache de combat à l’épaule. Ce genre d’armement, joint à sa façon d’enclore ses bourgades de fourrés protecteurs, ainsi qu’à l’habitude des femmes de se voiler le visage à la mode toubou, donnerait à penser que les Manga du Bornou pourraient être un rameau détaché de ces Danoa qui semblent avoir peuplé originairement le district kânemois du Manga ; mais, d’un autre côté, la similitude de noms peut fort bien être ici toute fortuite ; l’identité des Danoa avec les Manga est d’ailleurs loin d’être démontrée, et une tribu aussi nombreuse n’aurait guère pu émigrer du Kânem au Bornou sans qu’il en fût fait mention par les chroniques ou la tradition. J’inclinerais plutôt, s’il est vrai qu’il y a analogie de langues entre les Manga et les Beddé, à voir dans les premiers une peuplade indigène soumise par les Kanouris, et dont le nom, au lieu d’avoir rien de national, serait alors une appellation décernée après coup, — le fait est fréquent, — par les conquérants. Ce qui militerait dans ce sens, c’est que j’ai entendu dire à plusieurs reprises par des Kanouris que ce mot _Manga_ n’a pas été à l’origine un nom de tribu, mais que c’est une corruption de _Madinga_, terme qui signifie « gens difficiles ». Ce qui prouve, en tout cas, que cette peuplade ne peut être englobée dans les Kanouris, ce n’est pas seulement son caractère typique, c’est aussi cette circonstance, qu’elle-même considère les Kanouris comme des étrangers, et qu’à l’instar des gens d’Haoussa, elle les désigne par le nom de _Bâlé_. Ses localités principales sont Golbagoroum, Mammari, Dounou, Defoa, Kâfi, Sourrikolo, Boundi, Ngourou, Malam, Bensâri, etc.

A l’ouest et au nord-ouest des Manga, se trouvent les provinces de Goummel et de Zinder, peuplés d’Haoussans, de Touareg et de Kanouris ; plus au nord, est celle de Mounio, où aux éléments précités se mêlent en outre des Fellata. Sur cette même frontière occidentale du Bornou, au- dessous des Manga, habitent, je l’ai déjà dit, les Beddé (bourgades : Dâdegir, Massaba, Dôyo, Fititi, etc.) ; au sud des Beddé, les Nguizzem de l’est (bourgades : Bagari, Lurgoum, Lafia et autres) ; plus bas, se rencontrent les Kerrikerri, puis viennent successivement les Fika et les Bâbir (ou Bâbor), avec lesquels nous touchons au fleuve Binoué, près duquel ils se mélangent aux Fellata et aux Batta. Le territoire de ces tribus est à six ou sept jours environ de Kouka. A l’est des Bâbir, au dessous du district de Mabani, habitent les Margui, dont, les districts les plus orientaux sont gagnés à l’Islam et soumis effectivement au Bornou. A leur suite, du côté de l’est, et au sud des Gamergou, se trouve le petit pays vassal et mahométan de Mandara (ou des Wandala), et, entre celui-ci et la frontière ouest du Logon, s’étendent les groupes septentrionaux de la peuplade païenne des Mousgo, dont quelques chefs ont embrassé la religion du prophète et reconnu la suzeraineté du Bornou.

La période principale d’émigration des Magomi et de leurs congénères s’ouvre au milieu du treizième siècle et va jusqu’à la fin du quatorzième, époque où les rois du Kânem transplantèrent leur siège au Bornou, et durent naturellement entraîner avec eux un fort contingent de population, désireux de se soustraire à la domination des Boulala. Mais il y eut, à diverses dates ultérieures jusqu’à un temps très rapproché de nous, de nouveaux exodes, composés surtout de Toubou et de Kânembou.