Le Bornou actuel représente un enchevêtrement qu’il n’est pas facile de débrouiller. Les provinces et districts primitifs se sont disloqués ; leurs limites se sont effacées, et leur administration a changé ; malgré cela, les noms d’autrefois se sont conservés, tout comme ces titres de dignitaires qui, pour la plupart, se tiraient anciennement de circonscriptions administratives, mais qui aujourd’hui n’ont plus de sens et ne correspondent plus à rien de réel. La nouvelle dynastie a fait naturellement son possible pour révolutionner l’ordre de choses antérieur, en bouleversant les vieilles délimitations, en nommant d’autres gouverneurs locaux, et en cherchant à amoindrir, au profit de nouveaux fonctionnaires, nombre de grands officiers de cour ; mais l’organisation précédente tenait par trop de libres au souvenir populaire, pour que l’extirpation fût aisée. Ajoutons à cela l’espèce de chaos, difficile aussi à démêler, qu’ont créé, au cours des siècles, dans le groupement de la population, les mélanges des tribus entre elles ainsi que leurs déplacements multiples, et l’on comprendra jusqu’à quel point ce serait une tâche compliquée que d’établir d’une manière précise les divisions et les subdivisions politiques et ethnologiques du pays. C’est pourquoi, ne pouvant entrer dans les menus détails, je me contenterai de donner ici une esquisse sommaire du sujet.

On a vu que les districts du Bornou actuel situés au nord de la rivière de Yoô ont fait de bonne heure partie du royaume de Kânem, tandis que la région sise au-dessous appartenait en majeure partie aux Sô et aux peuplades congénères. Ceux-ci avaient pour voisins à l’ouest les gens d’Haoussa, qui peut-être s’étendaient plus vers l’est qu’aujourd’hui, car, pour le Dâza, l’homme du Bornou s’appelle encore actuellement _Aousé_ (singulier d’_Aousa_). Quand les conquérants eurent franchi la rivière de Yoô et subjugué au loin le pays, les habitants primitifs se virent ou refoulés au sud, à l’est (dans les îles du Tsâd), à l’ouest, ou absorbés par les nouveaux venus, avec lesquels ils formèrent une race mixte, celle des Kanouris.

Ce sont ces Kanouris qui composent à présent l’élément dominant de la population bornouane. Leur nom viendrait de l’arabe _Nour_, qui signifie _lumière_, et du préfixe _K_ qui, je l’ai déjà dit, sert à former le substantif. Les Kanouris, seraient donc les « hommes de la lumière », ceux qui, en apportant l’Islam, ont dissipé les ténèbres du paganisme. Cela semble résulter encore de l’analogie qui existe entre ce nom et le sobriquet de _Kanâri_, « gens de feu », c’est-à-dire voués pour leurs péchés au feu de l’enfer, que les _Fellatas_, ces zélés croyants, appliquaient aux gens du Bornou. Néanmoins il est aussi très possible que cette explication ne repose que sur un jeu de mots imaginé après coup, et que primitivement (l’interprétation est plus scientifique), les Bornouans n’aient été ainsi dénommés que par allusion à leur origine kânembou, auquel cas, suivant les règles de la langue du pays, on a dû d’abord les appeler _Kânemri_.

Ce qui semblerait indiquer du reste que le mot Kanouri n’est sans doute apparu que tardivement, c’est que toujours il est employé au sens collectif, et jamais pour désigner la race ou la nationalité. Dès le principe, en effet, il y a bien une population mixte de Kanouris, mais point de tribu de ce nom. C’est du mélange complet de divers éléments et de leurs destinées historiques communes, qu’est sortie insensiblement une nation une de Kanouris, laquelle a fini par prendre une place à part, en face des tribus restées pures dont elle était comme la résultante. Aussi, pour en bien saisir la physionomie, importe-t-il de l’étudier dans ses parties constitutives d’origine.

Ces Kânembou qui, à la fin du treizième siècle et pendant tout le quatorzième, accomplirent leur exode au sud du fleuve Yoô et conquirent à la longue le Bornou, étaient un composé, d’abord de ces émigrés du nord, gens originairement au teint clair, dont descendaient les rois du pays, puis de Kânembou, de Toubou, et de divers éléments mixtes issus de la cohabitation avec les primitifs habitants du Kânem. Les premiers, qui se prétendaient de souche arabe, ne sont plus représentés au Bornou actuel que par les Magomi et les Ngalma Doukko, qui, réunis, forment bien un tiers de l’ensemble de la population kanouri.

De ces deux éléments, les Magomi, qui comprenaient la famille autrefois régnante, et, par suite, ont fourni des rois au Bornou, sont les plus nombreux de beaucoup. Ils se subdivisent en Magomi Oumêwa, M. Tsilimwa, M. Dougwa, M. Biriwa, M. Dalâwa (de Dala ou Abdallah), et autres. Ils sont répartis en petits groupes sur toute la surface du territoire, et habitent tant les provinces de Mounio et de Zinder, que les districts voisins du Tsâd, ceux de la rivière de Yoô, des Ngazir, ou des Gamergou. Toutefois, leur centre principal est la ville de Magommeri, au cœur du pays.

Les Ngalma Doukko, dont nous avons déjà rencontré une fraction sur les bords du Tsâd, descendent d’un cadet de l’ancienne famille royale, aux premiers temps de la dynastie, et sont disséminés dans toutes les parties du Bornou.

Les Toubou, non moins nombreux, sont représentés dans l’élément kanouri par leurs tribus des Kai, des Toura et des Tomaghera.

Les Kai, Daza d’origine (une de leurs fractions porte encore aujourd’hui le nom de Kai Borkoua), sont identiques avec les Kijê, branche à laquelle appartenait déjà la mère de ce Dougou ou Dounama, que beaucoup regardent comme ayant été le premier roi du Kânem[122]. Ils se sont tenus plus agglomérés au Bornou que tous les autres émigrés du nord ; ils habitent surtout, à quelques journées à l’ouest et au nord-ouest de Kouka, le district important de Kojam, ou des _Koyam_, comme l’appellent les Bornouans, et y vivent mêlés à d’autres Toubou arrivés plus tard dans le pays, tout en formant non loin de là, au nord de la rivière de Yoô, quelques agglomérations en commun avec les Kânembou.

Les Toura, tribu tedâ originaire du Tou qui vinrent peupler Dirki, au Kawar (d’où le titre de _Dirkêma_ que leur chef porte encore), sont, de même que les Mâgomi, quoique en plus petit nombre, répartis sur tout le territoire bornouan ; nulle part cependant ils ne constituent, comme les Kojam précités, le gros de la population d’une province.

Quant aux Tomaghera, dont sortent les princes de Mandara et de Mounio, on les trouve surtout aux parties périphériques du royaume. Ce sont des Tedâ d’origine, qui étaient devenus entièrement kânembou, lorsque, en compagnie des Magomi, ils ont émigré en terre bornouane.

Parmi les peuplades kânembou proprement dites qui ont fourni leur contingent à la population kanouri, je citerai les Koubouri, éparpillés un peu partout, et subdivisés en plusieurs groupes, K. Borkoubou, K. Amsa, K. Limanoa et K. Djilloua[123] ; — les Ngallaga (ou Ngellega), établis à l’ouest, dans le district de Ngallatati, puis aux environs de Magommeri ; et les Dibbiri, peu nombreux, et répartis dans le pays entier, sauf à l’ouest.

Il y a en outre les Ngoma, sang-mêlé d’indigènes et de conquérants, qui occupent presque exclusivement le district de Ngomati[124], entre Ngornou et Dikoa, et qu’on rencontre aussi aux extrémités ouest et sud- ouest du royaume ; — les Kâwa, qui ne sont sans doute autres que les Kaghâ mentionnés par la chronique de Barth comme habitant entre Oudjê et Goudjêba, c’est-à-dire dans la région de Mabani ; — les Ngazir, installés à la partie sud-ouest du pays, c’est-à-dire dans la province de Goudjêba (l’ancien district de Deia), qu’environnent à l’ouest et au sud les tribus païennes des Kerrikerri, des Fika, des Bâbir.