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La seconde moitié du seizième siècle est remplie en majeure partie par le règne glorieux de cet Idris Ben Ali Ben Idris, surnommé Amsâmi[121], celui auquel se rapporte la chronique où Barth a puisé ce que nous savons de plus clair sur le passé du Bornou. Il paraît avoir régné soit trente-trois ans, selon Barth (1571-1603), soit cinquante-trois (1563-1614), selon mes informations personnelles ; malheureusement, le récit en question n’embrasse que les douze premières années de son règne.
Ce prince est, dans ma nomenclature, le premier qui ait le titre de _sultan_, au lieu de celui de _maina_ attribué à ses devanciers : une preuve du vif souvenir qu’il a laissé dans l’esprit du peuple. Il a le renom d’avoir été également grand dans la paix et la guerre, aussi juste que brave, aussi doux qu’énergique. Après avoir réprimé une dernière velléité agressive des Sô, incorporé le district des Gamergou leurs voisins, il se tourna à l’ouest vers la province de Kano, tailla en pièces les Touareg, au nord des districts de Mounio et de Zinder, s’avança jusqu’à Ahir, assura sa domination sur Kawâr (_Dirki_ ou _Dourkou_, dans la chronique), conquit Agram tout à côté, et séjourna un moment à Bilmâ. Quant à la suzeraineté sur le Fezzan, les rois bornouans de cette époque semblent y avoir renoncé. A peine de retour, ce prince infatigable s’occupe de conquérir une portion du territoire des Margui et du Mandara ; puis il soumet tour à tour les Nguizzem de l’est et de l’ouest, profite d’un intervalle de repos pour aller à la Mecque acquérir le titre de _pèlerin_ (_Hâdsch_), et ne revient que pour partir en guerre contre les Makari et les Boulala du Kânem, alliés à une partie des Toubou : multiplicité d’entreprises qui ne l’empêche pas de songer, entre temps, à la prospérité intérieure du pays. Enfin, il meurt des suites d’une blessure reçue dans une campagne ultérieure.
Après lui, l’État recommence à décliner sous la série de princes sans vigueur qui règnent dans les deux siècles suivants, et cette fois, ce sont les Fellata qui consomment la ruine de son royaume et celle de son antique dynastie. Cette peuplade, demeurée une énigme aussi bien pour les habitants du Soudan que pour les ethnographes de l’Europe, s’était jusqu’alors contentée de s’installer pastoralement dans quelques districts médians de la contrée ; mais, vers la fin du dix-huitième siècle et au commencement de celui-ci, on la vit, prise d’un accès de fanatisme religieux, bousculer soudainement toutes choses autour d’elle. Après avoir conquis les États d’Haoussa, elle se mit à battre, dès 1808, les frontières du Bornou. Le sultan alors régnant dans ce pays était Ahmed Ben Ali, prince pieux, éclairé et bon, mais sans énergie et sans volonté, qui ne sut pas réagir contre le péril. Flanqué de sa triste camarilla, il se tint coi dans sa capitale qu’il semblait croire inexpugnable. Qu’arriva-t-il ? c’est que ses troupes furent défaites non loin de la ville, et que tandis que les Fellata victorieux entraient par la porte de l’ouest, il n’eut que juste le temps de s’échapper, avec sa meute de dignitaires aux abois, par la porte opposée.
Le Bornou était perdu, s’il n’eût trouvé à point un sauveur dans le fakir Mohammed el-Amin-el-Kânemi, personnage inspiré et résolu qui, avec quelques amis de souche arabe animés du même esprit que lui, réussit à électriser les gens du Kânem, ses congénères. Ses partisans, d’abord une poignée, se montèrent bientôt à plusieurs milliers, si bien que l’on put opposer une digue au flot envahissant des Foulbé et conserver son indépendance à la partie orientale du royaume. Le sultan fugitif et ses courtisans n’eurent alors, dans leur détresse, d’autre ressource que d’appeler à leur aide ce vaillant homme. Ils lui confièrent le soin de la défense nationale et, grâce aux succès de ses armes, ils purent reprendre encore une fois possession de la capitale.
Sur l’entrefaite (1810), le roi Ahmed Ben Ali mourut ; son fils, Dounama Ben Ahmed, parut d’abord en état de soutenir seul, avec quelque succès, la lutte qui se continuait toujours contre les Foulbé ; néanmoins, au bout de quelques années, il se vit, lui aussi, chassé de sa résidence, et réduit à tenir sa cour çà et là ; à la fin, quelque dépit qu’il en eût, ainsi que sa camarilla, il dut se mettre à son tour sous la protection du fakir kânembou et abandonner à celui-ci une part notable des revenus du pays. Le fakir résidait, avec le titre de _cheik_, à Ngornou, tandis que le fantôme de monarque trônait non loin de là, à Berberoua, avec son ridicule entourage. Cette tutelle pesait à Dounama, qui résolut, pour s’en affranchir, d’aller s’installer à Woudi, localité moins proche de Ngornou. Le fakir alors le déposa tout bonnement, et choisit à sa place un de ses oncles ; mais celui-ci, ne s’étant pas montré plus docile, se vit bientôt mis de côté à son tour, de sorte que Mohammed el-Amin-el-Kânemi resta le seul maître effectif du Bornou. La dynastie des Sêfija avait vécu.
Immédiatement, pour indiquer par un signe extérieur le changement survenu dans les choses, Mohammed el-Amin fonde Kouka, la capitale actuelle du pays ; puis il se tourne avec ardeur contre les ennemis du dehors. En première ligne venait le Baguirmi, État relativement de fraîche date, et jusqu’alors tributaire du Bornou, qui s’était mis sur un pied d’hostilité dangereux. De concert avec le roi de l’Ouadaï, Abd el-Kerim, surnommé Saboun, Mohammed essaye d’abord d’avoir raison du vassal arrogant, lequel s’appelait Bourgomanda ; mais Saboun profite de sa victoire pour placer le Baguirmi sous sa propre suzeraineté, et peut- être même favorise-t-il les visées hostiles de Bourgomanda contre l’usurpateur bornouan. Celui-ci alors appelle à son aide les Fezzanais, toujours prêts en ce temps-là à guerroyer au loin, ravage avec eux le nord du Baguirmi qui se trouvait démuni de soldats, car ses défenseurs s’étaient repliés au-delà du Chari ; mais lui-même se fait battre, l’année suivante (1817), près de Ngala, au cœur du Bornou. Dans ce combat périssent, et le fils aîné du cheik, et le roi nominal Dounama, auquel succède son frère Ibrahim.
Dans les années qui suivent et qui coïncident avec la présence du major Denham au Bornou, le cheik est plus heureux, et enfin, en 1824, par une brillante victoire, également près de Ngala, victoire dont le voyageur anglais fut témoin, il réussit à réduire décidément ses ennemis au repos. La sécurité du royaume assurée du côté de l’est, il reprend la lutte, à l’ouest, contre les Fellata de plus en plus menaçants ; mais, en dépit de plusieurs succès, il se trouve arrêté dans sa marche vers les États d’Haoussa par les troupes victorieuses du fameux Bello, sultan de ce pays (1826). C’est dans cette même période agitée que se placent les luttes au sujet du Kânem, que les princes ouadaïens revendiquaient comme une ex-possession des Boulala, et dont le Bornou perd définitivement les districts sud-est.
En 1835, lors de la mort de ce vaillant cheik, fondateur d’une nouvelle dynastie bornouane, le roi nominal, Ibrahim, portait encore le titre de sultan. Il eût certainement été dangereux de laisser subsister les derniers représentants d’une lignée ancienne et vénérée, à laquelle se rattachaient tous les souvenirs populaires ; il n’y avait pas une vieille et noble famille kanouri qui ne fût apparentée avec elle, et qui, depuis que le péril national était conjuré, ne supportât avec répugnance la domination du fakir parvenu. Aussi était-il à craindre que cette aristocratie mécontente ne fomentât complots et révoltes pour rétablir l’héritier légitime, et cela eût été d’autant plus fâcheux qu’Omar, le fils aîné et le successeur du premier des Kânemjin, tout en ayant l’intelligence et la rectitude morale de son père, était loin de posséder la même dose d’énergie.
Aussi Omar se contenta-t-il, lui aussi, du modeste titre de cheik, en laissant au sultan Ibrahim le vain apparat de la dignité, et chercha-t- il, par tous les moyens, et conformément au fond de son humeur, à maintenir la paix au dedans et au dehors. Il réussit d’abord du côté du Baguirmi, pays d’où sa mère était native, puis, bientôt après, du côté des Fellata. Malheureusement, les visées d’indépendance du prince de Zinder, à l’ouest, vinrent fournir aux ennemis du cheik une occasion de conjurer sa perte. La camarilla du régime déchu s’entendit avec le sultan Ibrahim, et, profitant d’une absence d’Abd er-Rahman, un énergique frère d’Omar, alors en train de guerroyer sur la frontière ouest, ils appelèrent le roi de l’Ouadaï Mohammed chérif, qui, immédiatement, envahit le Bornou. Omar, inférieur en forces, fut vaincu près de Kousseri (1846). Le prince ouadaïen ravagea tout le pays jusqu’à Kouka, détruisit cette capitale elle-même, et, avant de s’en retourner, — car Abd er-Rahman rebroussait chemin à grands pas, — il installa comme sultan à Birni el-Djedid (la nouvelle Birni) Ali, le fils d’Ibrahim, que le cheik, au cours de ces événements, avait fait mettre à mort comme traître au pays.
Mais, malgré l’appui de la camarilla, le jeune Ali ne put se maintenir, encore qu’il payât bravement de sa personne : le peuple avait perdu toute confiance en la dynastie héréditaire. Le prince trouva la mort sur le champ de bataille, et dès lors aucun prétendant n’osa disputer le pouvoir à Omar. Malgré sa douceur et sa bonté d’âme, celui-ci faucha résolument parmi les partisans de la légitimité, détruisit la nouvelle Birni et, après qu’il eût mis à la raison le sultan de Zinder et réprimé un soulèvement des Manga, la paix parut enfin rétablie. Ce fut alors, on l’a déjà dit, que Kouka, la capitale, fut rebâtie en deux villes distinctes.
La tranquillité fut de nouveau troublée, au commencement de 1850, par des mésintelligences qui éclatèrent entre le cheik et son frère Abd er- Rahman, et qui eurent en partie pour cause l’hostilité jalouse de ce dernier contre le principal conseiller d’Omar, cet Hâdch Beschir que la relation de Barth nous a fait connaître avantageusement. Le dissentiment, d’abord assoupi, se réveilla trois années après, et dégénéra en une lutte armée où le cheik eut le dessous, abandonné qu’il fut par ses dignitaires, envieux du tout-puissant favori. Abd er-Rahman entra en vainqueur à Kouka, fit exécuter Hâdch Beschir, dont il avait pourtant épousé la fille et, quant au prince détrôné qui, par sa douceur et sa faiblesse, ne lui paraissait pas redoutable, il le laissa vivre en simple particulier dans la capitale. C’est pendant ce court règne d’Abd er-Rahman qu’eut lieu l’arrivée de Vogel au Bornou.
Mais la piété, la justice et la bonté du cheik Omar lui avaient conquis l’attachement du peuple, si bien que quand Abd er-Rahman, désespérant de supplanter son frère dans le cœur du public, voulut le bannir de la ville, les mécontents se réunirent autour du prince légitime et le forcèrent de secouer son apathie pour recourir à la résistance ouverte. Le débat fut tranché en un jour, dans les rues de Kouka, et sans grande effusion de sang, ce qui prouve le peu de crédit qu’avait acquis Abd er- Rahman. Ce dernier fut fait prisonnier et, en décembre de la même année, mis à mort par raison d’État, quoi qu’en eût au fond l’excellent Omar.
Depuis lors, à part les coups de main habituels contre les voisins remuants des frontières, Touareg, Beddé et autres, le cheik n’a cessé de gouverner conformément à sa nature pacifique et contemplative. Les intrigants de cour aussi bien que les peuplades tributaires rebelles n’ont pas manqué de mettre à profit ces quelques trente ans de paix continue et l’apathie toujours croissante du prince vieillissant ; aussi le Bornou semble-t-il menacé de revenir au point d’affaissement où l’avaient conduit les derniers représentants de l’ex-dynastie. Une chose ferait croire néanmoins, qu’en dépit de son histoire déjà vieille, le Bornou est un État resté jeune et dont la sève n’est point près de tarir : c’est son abondance de ressources naturelles, jointe à son excellente position géographique. Que le destin y fasse surgir un nouveau Mohammed el-Kânemi, et que des débouchés multiples s’ouvrent aux productions du pays, et on le reverra, pour sûr, jouer un rôle prééminent parmi les États soudaniens. Par les qualités que j’ai dites, sa population peut prêter un puissant appui aux visées civilisatrices de l’Europe, pourvu que celle-ci, répudiant des excès de zèle trop hâtifs, se borne à frayer peu à peu la voie à un développement normal des principes commerciaux et économiques.
Quel est l’avenir du Bornou, c’est ce qu’il est malaisé de dire. Le cheik Omar, au moment où nous écrivons ces lignes, gouverne toujours ; néanmoins une grande part du pouvoir est passée, paraît-il, aux mains de son fils aîné Abou Bekr, homme bon et intelligent comme son père, mais avec plus de fermeté dans la poigne. L’hérédité est assurée dans la dynastie des Kânemjin par nombre de rejetons mâles ; puisse-t-il se trouver parmi ceux-ci des hommes capables de donner au pays le degré de prospérité pour lequel la nature semble l’avoir destiné !
ETHNOGRAPHIE ET CLIMAT DU BORNOU
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CHAPITRE XV
Éléments complexes de population. — Les Sô. — La race mixte des Kanouris, et ses diverses parties constituantes, Magomi, Toubou, Kânembou, Ngoma ; indigènes primitifs Makari, Keribina, Gamergou, Manga, Mousgo. — Les Arabes (_Schoa_) établis au Bornou ; dénombrement de leurs tribus. — Observations relatives au climat du pays. — Les trois saisons de l’année. — Les pluies estivales. — Maladies locales ; la lèpre ; le ténia et le ver de Guinée.
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