La sociabilité des mœurs bornouanes est due certainement à l’Islam, qui, implanté de bonne heure sur les bords du Tsâd, y a trouvé, dans un mélange de peuples divers, le germe d’un État centralisé, qui a pris un moment d’énormes développements, et qui, grâce à la religion nouvelle, a pu faire œuvre d’assimilation entre ses éléments si multiples. Mais, pour bien comprendre cette complexité de physionomies, que présente aujourd’hui encore la population bornouane, il est nécessaire de jeter un coup d’œil sur le développement historique du pays.

Ce que nous en savons se borne jusqu’ici à ce que Barth nous en a appris, d’après deux fragments de chroniques, l’une écrite par le secrétaire d’État du roi Idris Amsami, qui régnait au milieu du dix- septième siècle ; l’autre retrouvée par le voyageur lui-même et qui lui a servi de contrôle. J’ai mentionné ci-dessus mes vains efforts pour me procurer un autre document ancien, la chronique dite de Masfarma ; tout ce qu’il m’a été donné de recueillir, c’est une liste fort incomplète des rois bornouans qui va jusqu’en 1810 et que le lecteur trouvera ci- après, transcrite en regard de celle de Barth[117].

On voit par les deux nomenclatures que l’auteur de la dynastie actuelle est un certain Sêf, réputé fils du roi arabe Dou-Yasan, le dernier des Himyarites de la Mecque. Bien que la chronique d’Ahmed, sur laquelle se fonde l’autorité de Barth, dise expressément que ce Sêf émigra à Ndjimi au Kânem, et qu’il y fonda un royaume, l’assertion ne paraît acceptable que sous toutes réserves. Il se peut qu’aux temps du Prophète, alors que les peuplades arabes étaient engagées dans des luttes violentes, des restes de la monarchie himyaritique (de la Mecque) aient été poussés en Afrique, qu’ils soient venus au pays des Bardoa (l’oasis de Koufara ou le Tou), que là, ils aient grandi en puissance et en considération, et se soient peu à peu avancés jusqu’au sud du Désert ; mais cela a dû demander plusieurs siècles, et le cycle entier de l’exode n’a pu être fourni par Sêf lui-même.

Barth croit pouvoir placer à la fin du dixième siècle de notre ère l’établissement d’un empire régulier au Kânem ; cependant, déjà auparavant, d’après la susdite chronique d’Ahmed, nous trouvons Ibrahim, fils de Sêf, mentionné avec le titre de « père du Sultan » ; c’est son fils Dounama (ou Dougou) Ben Ibrahim qui est regardé comme le véritable fondateur de la dynastie ; c’est lui le premier qui, sur ma liste, figure avec le titre de _maina_ (prince), non décerné à ses devanciers. On remarquera aussi qu’Ayoma, que Barth considère comme le premier prince authentique du Kânem, n’est point enregistré dans ma liste, tandis que son successeur, d’après la chronique de Barth, Boulou, dit Ayomâmi (cette dernière forme est de la langue kanouri), est néanmoins indiqué dans ma source comme fils d’Ayoma. A mon compte, à moi, le règne de ce Boulou tomberait au milieu du dixième siècle, ce qui reporterait à la première moitié du même siècle celui d’Ayoma.

Quoi qu’il en soit de ces obscurités d’origine, le grand mouvement d’essor du jeune royaume eut lieu à la suite de l’établissement de l’Islam au Kânem, établissement dû au roi Oumê, dans la première moitié du douzième siècle, selon moi, du onzième, au calcul de Barth. C’est cet Oumê que les gens instruits du Bornou considèrent généralement comme ayant été le premier prince mahométan du pays, encore que l’historien Makrisi mentionne en cette qualité un certain Mohammed Ben Dchlil. La nouvelle religion paraît avoir fait de rapides progrès, car nous voyons Dounama, le successeur d’Oumê, faire trois fois, avec une nombreuse suite, un pèlerinage à la Mecque, et Birni, le prince qui vient après, est qualifié par le chroniqueur Ahmed de « savant docteur ».

Organisée et fixée, d’après les principes de l’Islam, la puissance du Kânem fit bientôt contraste avec ce monde indiscipliné et nomade du Tou, sur lequel elle avait commencé par prendre son point d’appui principal. Dès Dounama, c’est-à-dire une centaine d’années après l’introduction du mahométisme, l’extension du royaume devient énorme, et la lutte séculaire commence avec les anciens alliés du Désert. Dounama soumet au nord les Toubou et le Fezzan, et entame, au sud, les premières expéditions contre le Bornou actuel ; bientôt, nous dit la chronique d’Ahmed, il commande à l’est jusqu’au Nil, et à l’ouest jusqu’au delà du Niger.

Le sens de ce nom de _Bornou_, qui apparaît pour la première fois chez l’historien Ibn Saïd, pour désigner une partie du Kânem, demeure, selon moi, douteux, encore que les Kanouri et les Arabes vivant avec eux s’accordent pour le faire venir de _Barr Nôah_ (pays de Noé). Il paraît effectivement s’être écrit autrefois en deux mots dans le Fezzan et la Tripolitaine. Peut-être les conquérants, qui venaient du Désert et du steppe, ont-ils donné ce nom de _Pays de Noé_ aux régions situées au- dessous de la rivière de Yoô, à cause de leur fertilité insolite pour eux ; et peut-être fut-ce cette désignation qui amena plus tard les habitants du Bornou à l’idée fantaisiste que c’était chez eux que l’arche de Noé avait abordé après le déluge ; et comme ils étaient embarrassés de trouver dans leurs parages aussi plats que la main une éminence où la nef du patriarche eût pu attérir, ils s’en tirèrent en assignant ce rôle à un rocher modestissime de la rive gauche du Tsâd, lequel porte le nom d’Hadjer Teous[118].

Quand l’Arabe Ibn Chaldoun raconte dans son _Histoire des Berbères_[119], qu’en l’an 655 le roi de Tunis reçut une ambassade d’un roi du Kânem ami et allié, qu’il ne nomme pas, cette assertion concorde parfaitement (sauf la date) avec l’expansion de puissance de Dounama, qui, maître, au nord, du Fezzan, a fort bien pu entrer en rapports étroits avec le prince en question. D’autres mentions encore militent en faveur de cette hypothèse. Sans y insister, je dirai que le règne brillant de ce Dounama fut suivi d’une période néfaste de deux siècles environ, durant laquelle le royaume, désagrégé à l’intérieur par des compétitions anarchiques, ne cessa d’être en butte aux attaques du dehors. Les premiers princes de cette période continuèrent contre les peuplades au sud de la rivière de Yoô les entreprises guerrières de Dounama. Parmi ces peuplades, les Sô surtout, dont le renom est resté légendaire au Bornou, se distinguaient par leur énergie et leur résistance. La tradition populaire parle d’eux comme de vrais géants. On montre encore à Ngala, sur la rive orientale du Tsâd, des vases gigantesques, cruches et plats, qui leur servaient d’ustensiles usuels. Ces Sô, aujourd’hui, sont complètement disparus[120] ; traqués successivement par quatre gouvernants du Kânem, ils se virent à la fin réduits ; car, à partir des dernières années du quinzième siècle, ils cessent de figurer dans la chronique au nombre des ennemis du royaume, et lorsque les princes du Kânem évacuèrent le pays, ce fut entre Goudjeba et Oudjè, dans le district de Kagha (Mabani), c’est-à-dire au sud du Bornou, dans le voisinage immédiat des Sô, qu’ils purent transférer leur résidence.

Cette émigration des rois du Kânem fut l’œuvre des Boulala, qui avaient fondé une domination dans le district de la tribu des Kouka, sur le bas Batha, et aux bords du lac Fitri. Cette peuplade qui, à la faveur de querelles intestines de l’État voisin, avait grandi en force et en influence, prit à son tour l’offensive contre lui et ne tarda pas d’achever sa ruine. Le roi Daoud le premier (lequel ne figure pas dans ma liste, comme n’ayant pas eu sans doute assez d’importance) fut chassé de Ndjimi, sa capitale, et tué sur le champ de bataille par le prince boulala Abd el-Dchlil ; ses successeurs eurent un sort analogue, si bien qu’à la fin du quatorzième siècle, le quatrième d’entre eux se vit forcé de dire adieu au Kânem et de transporter le siège du gouvernement en terre bornouane.

On se demande même comment, en proie à d’incessantes agressions de l’extérieur, et miné, pendant un demi-siècle encore, au dedans, par toutes sortes de révoltes, de compétitions et de luttes civiles, l’État ainsi déplacé parvint à se maintenir en vie. Toujours est-il que, dans la dernière période du quinzième siècle, c’est-à-dire sous le règne d’Ali Ben Dounama, commence une ère de relèvement pour ce pays tant éprouvé. Ce prince s’applique d’abord à restaurer l’ordre à l’intérieur ; il restreint le pouvoir de certains dignitaires qui, tels que le _Kaigamma_, ou chef de guerre supérieur, se posaient volontiers en rivaux du souverain lui-même ; après quoi, il rend un centre fixe au royaume par la fondation d’une capitale (_birni_), le Kasr Eggomo, porte ses armes à l’ouest, où il atteint et dépasse même, dit-on, le Niger (_Kouara_), puis reprend l’offensive au Kânem. Après lui, son fils Idris Ben Ali rentre triomphalement dans Ndjimi, l’antique chef-lieu de ses aïeux, et, durant vingt-trois ans de règne, achève, au prix de deux campagnes glorieuses, la réduction des Boulala. Ses deux successeurs continuent son œuvre, et enfin, sous Abdallah, la tribu renonce à se soulever. C’est sous ce dernier prince, s’il en faut croire la chronique d’Ahmed, que les premiers _Fellata_ ou _Foulbê_, peuplade paisible de pasteurs qui, de leurs cantonnements du Niger, s’étaient peu à peu avancés vers l’est, s’établirent au Bornou.