Il existe deux routes pour aller de Tripoli à Mourzouk, capitale du Fezzan : la plus courte, par Ghârian et Misda, file presque directement au sud, pour se diviser plus loin en deux embranchements, l’un à droite, par lequel ont passé Richardson, Barth et Overweg, l’autre à gauche, qu’a pris Gerhard Rohlfs. La seconde route, plus longue, infléchit beaucoup plus à l’est, principalement dans sa section initiale, et nous en devons surtout la connaissance à Lyon, Vogel et Duveyrier. Malgré ses circuits considérables, c’est celle-ci qui est le vrai chemin de la poste et des caravanes, attendu qu’elle est bien mieux pourvue d’eau et qu’on y trouve à souhait des stations d’arrêt, d’abord, dans les centres de population de Beni-Oulid, de Bou Nedcheim, de Sokna, puis dans les oasis du Fezzan. Le trajet par cette voie est généralement d’une trentaine de jours ; par celle de l’ouest, il n’est que de vingt et un ; mais l’absence de villes et de villages et la grande étendue des espaces dénués d’eau détournent les caravanes de ce dernier itinéraire. Ajoutez que les stations situées sur la route de l’est présentent une sécurité qui, abstraction faite des facilités de ravitaillement, contribue encore à y attirer le plus gros du transit.
Ce fut aussi par cette route que, le 18 février 1869 au matin, se dirigea notre petite colonne. Passant à la lisière sud de la Meschija et devant le mausolée d’Ahmed el-Masri, nous entrâmes dans la zone sablonneuse qui confine immédiatement aux jardins de la ville et semble progresser lentement vers le nord. Cette zone n’est tout d’abord qu’une arène meuble, entrecoupée de bandes de terrain plus ferme, avec des traînées de sel efflorescent comme il s’en rencontre tant au nord de l’Afrique, et qui, lorsque l’eau abonde, deviennent autant de marais salants (_sebchas_). Elle présente ensuite une agglomération compacte de collines de sable, arrondies et d’une faible altitude. Au centre de cette zone déserte, dont l’étendue est d’environ quatre heures de chameau, c’est-à-dire de 16 kilomètres, se trouve un pauvre pâtis, au milieu duquel une source (_aïn_) forme un petit étang, et où, grâce à quelques oliviers et dattiers, vit misérablement un maigre noyau de population. Plus loin, on rencontre une fontaine (_bîr_) qui donne une eau excellente ; le forage en est dû à l’initiative bienfaisante d’un marchand tripolitain, nommé Zelkellaï.
Au sortir de cette région sablonneuse, qui s’appelle Djedrat el- Djellâba, autrement dit _Limite des négociants qui importent_, nous traversâmes un terrain un peu plus fertile, et, après six heures de marche vers le sud-est, nous campâmes dans le district de Tobrâs, où la petite tribu des Akâras trouve à faire paître ses quelques moutons et à récolter ce qui lui est essentiel.
Le jour suivant, nous poussâmes à 16 kilomètres plus au sud, au travers d’une plaine bien cultivée, où un sable riche en humus produit de l’orge et du froment, et nous gîtâmes sur un gras pacage, dans le voisinage sacro-saint de la koubba Sîdî es-Sâjah. Un curateur des droits du Saint défunt ou Hâres el-Okla (gardien de la taxe) levait sur les habitants d’alentour les offrandes destinées à la koubba, et gagnait ainsi tant bien que mal sa vie.
Pendant notre courte marche, nous avions eu en vue à l’est, par un ciel serein, la contrée montagneuse de Mesellâta, au sud-ouest, les monts (_djebel_) Ghârian, au sud et au sud-est, ceux de Tarhouna.
Dans la matinée du 20 février, nous nous acheminâmes vers ces derniers, d’abord par de maigres herbages, puis par le lit de l’oued[10] es-Samar. Celui-ci, qui court du nord au sud, n’a qu’une largeur d’environ 100 pas, mais ses berges de 4 à 5 mètres de hauteur indiquent quelle quantité d’eau lui arrive parfois des montagnes. Des citernes qui se trouvent de place en place dans son lit, et dont la baie supérieure est pourvue d’une fermeture, servent à recueillir et à conserver son onde éphémère ; à la solidité et au soin qui ont présidé à leur construction, on voit qu’elles datent de temps plus prospères. Ayant ensuite traversé une plaine fertile, avec de superbes pâturages et de vastes cultures, propriété de la tribu des Hamâdât, nous pénétrâmes dans le relief montagneux par le cours de l’oued Melrha, affluent pluvial de l’oued es- Samar. Nous nous élevâmes lentement, en marchant tour à tour dans son lit caillouteux ou bien sur les rochers de ses rives, non sans remarquer çà et là de vieux restes de ponts et de digues ; puis, après un trajet de huit heures dans la direction générale du sud-est, nous fîmes un moment halte près du point de naissance de la dépression. Trois fontaines occupaient le milieu de l’étroit vallon ; tout alentour, de nombreux vestiges de constructions et les ruines d’un grand castel romain annonçaient qu’il y avait eu là autrefois un centre important de population.
Bientôt après nous eûmes atteint le point culminant des monts Tarhouna : c’est une vaste plaine ondulée, avec des pâtis entremêlés de quelques champs d’orge, propriété indivise des Oulâd Yousef et des Serâdna. De nombreuses tentes de Bédouins et des troupes considérables de moutons indiquaient que ce district, comparé à celui que nous venions de parcourir, était assez peuplé et prospère. Au bout de quelques heures, il est vrai, toujours dans la direction du sud-sud-est, le paysage perdit son caractère de fertilité, pour devenir pierreux et sableux. Au loin, à notre droite, sur une hauteur conique au pied de laquelle courait l’oued el-Kemm, se dressait encore un château romain, qui ne cessa de dominer l’horizon jusqu’au moment où nous descendîmes dans l’oued Tenziva. Là, nous retrouvâmes des herbes fourragères du genre chardon, dont nos chameaux furent fort alléchés. Franchissant ensuite une croupe de collines qui formait barrière au sud-est, nous débouchâmes dans une spacieuse vallée, étendue d’ouest en est, et à laquelle de vastes champs d’orge et la présence de troupeaux donnaient un aspect animé qui nous fit grand plaisir. C’était celle de l’oued el-Akrabija. Nous y dressâmes notre tente, après une marche de 7 heures.
Le lendemain, nous gagnâmes la vaste et fertile vallée de l’oued Maader, dont les tribus d’alentour utilisent en commun les pâtis, et où, chaque année, le gouvernement de la Régence envoie au vert ses chevaux de cavalerie. Là encore apparaissent de toutes parts dans la plaine des restes de murailles, de constructions, de digues romaines, puis, sur les hauteurs, des ruines de castels.
Dans la vallée suivante, l’oued Oukirré, séparée également de la précédente par une ligne de collines, nous rencontrâmes pour la première fois une abondante végétation de pistachiers. De l’éminence qui se trouve entre elle et la dépression voisine, l’oued el-Darbouk, nous aperçûmes au loin dans l’ouest les montagnes de Ghârian, en deçà, dans la même direction, les monts Halêjin, et, au nord-est, à côté l’un de l’autre, les deux Tarfout[11].
C’était le lendemain 23 février, notre sixième journée de marche, que nous devions achever, en atteignant Beni Oulid, la première grande étape de notre voyage. La région que nous traversâmes ce jour-là, au prix d’un pénible trajet de huit heures, allait de plus en plus se dépouillant du caractère de fertilité relative que nous avaient offert les monts Tarhouna. Ce n’étaient que hauteurs pierreuses ou plaines nues, entrecoupées d’innombrables et plates dépressions. Celles-ci, sans aller jusqu’à constituer des oueds, n’en reçoivent pas moins, dans les années où il pleut beaucoup, quelques eaux courantes ; leur sol de sable et d’argile est ensuite transformé en cultures, et ces terrains portent alors le nom générique de _Schetejib_. La plupart ont conservé du temps jadis des digues de pierre qui servent à recueillir et à distribuer les eaux. A l’époque de notre passage, par suite de plusieurs années d’une sécheresse extraordinaire, ces schetejibs n’offraient pas grande trace d’animation ni de culture. Dans quelques-unes seulement il y avait de l’orge, et tout l’effort de la nature s’y bornait à une production de sparte[12], de chardons, d’épines et de pistachiers.
De l’oued el-Halfawi nous passâmes, toujours marchant au sud-sud-est, dans le bassin de l’oued Rhalaboun, lequel appartient au système de l’oued Merdoum, ainsi que semble s’appeler de son nom propre le cours d’eau de Beni Oulid ; de là nous arrivâmes sur un haut plateau désert et pierreux, que nous ne devions plus quitter jusqu’au terme de notre étape.
Au bout de la cinquième heure de marche nous aperçûmes d’en haut devant nous le Kasr de Beni Oulid, tandis qu’au sud-ouest l’horizon était clos par les montagnes qui rejoignent celles de Ghârian. Il nous fallut cependant encore beaucoup peiner avant d’atteindre la belle et large vallée de l’oued Merdoum. Enfin, nous y arrivâmes, et là, un petit bois d’oliviers — les plus beaux arbres de cette essence que j’aie jamais vus — nous offrit un délicieux abri pour camper. Notre première étape se trouvait donc achevée ; nous allions laisser nos chameaux de louage pour en prendre de nouveaux, et nous procurer en même temps un supplément d’outres et un peu d’huile pour faire la cuisine.