Le Bornou actuel a pour frontières : à l’est, le Tsâd et le Châri ; au nord, les steppes sahariens qui appartiennent aux Touareg du sud-est ; à l’ouest, le territoire d’Haoussa et les régions plus ou moins indépendantes des Beddé, des Nguizzem, des Kerrikerri ; au sud enfin, une ligne allant, d’ouest en est, des districts occupés par les tribus Bâbir et Margui aux petits États tributaires de Mandara et de Logon, et coupant, dans l’intervalle, le pays des Mousgo.

Ces limites, là où la nature ne les a point nettement fixées, sont assez vagues et ondoyantes, comme par exemple du côté du désert, ou essentiellement arbitraires et variables, comme vers les régions mal soumises qu’habitent des peuplades païennes ou demi-païennes. Ces réserves faites, on peut dire que la ligne frontière va au nord de la pointe supérieure du Tsâd (soit, par 14° 30′ de latitude nord, et 13° 20′ de longitude est, Greenwich), à la marge septentrionale des pays vassaux de Mounio et de Zinder (soit au 14e parallèle, et par 8° 30′ de longitude est) ; à l’ouest, la limite longe les pays susnommés, en courant plus ou moins au sud-est jusque vers le point d’intersection du onzième parallèle et du onzième degré de longitude ; au sud enfin, le tracé, encore plus indécis, passe au travers d’une région habitée par des Fellata (Foulbé) et diverses tribus païennes, en laissant en dehors l’État de Mandara : soit, pour le Bornou tout entier, une étendue, en chiffre rond, de 150,000 kilomètres carrés.

Le pays est absolument plat, sauf en quelques points de sa frontière ; à l’ouest par exemple, où se trouvent les quelques montagnes du Mounio (altitude maximum, 1,000 mètres), les petits reliefs du Zinder, et les menues inégalités de terrain des Kerri-kerri ; puis au sud, où la région des Margui et le Mandara dressent également des intumescences qui peuvent atteindre à mille mètres de hauteur. De ces districts limitrophes, le territoire bornouan tout entier s’incline imperceptiblement vers le Tsâd, qui lui-même, je l’ai déjà dit, est à 270 mètres environ au-dessus du niveau de la mer. La pente générale est si faible, que c’est à peine, on s’en souvient, si la direction de certaines rivières se peut observer : de là, après la saison des pluies, ces flaques d’eau persistantes (_koulougou_), dont les rayons intenses du soleil ne déterminent que lentement l’évaporation, et, pendant la période pluvieuse (_ningueli_), la difficulté que l’on éprouve à traverser nombre de districts, par suite du manque d’écoulement. Certaines régions telles que par exemple les abords du Tsâd et les rives du Yoobê, où le sable est assez heureusement mélangé pour pouvoir absorber l’eau du ciel, développent, dans les années favorables, une fécondité qui n’exige qu’un faible effort de culture ; en revanche, quand les pluies périodiques viennent à y manquer, adieu le plus souvent toute récolte.

Dans d’autres parties du pays, spécialement au centre et au sud, où l’argile est à la surface du sol, la bénédiction céleste risque aisément de devenir excessive et de nuire au développement des fruits jardiniers, des pois de terre et aussi du coton. Les régions riches en bois du sud et du sud-est contiennent nombre de bas-fonds qui demeurent submergés pendant une moitié de l’année, et qui, une fois desséchés, n’offrent plus qu’un sol marécageux et noir, de toutes parts fendillé ; cette dernière sorte de terrain porte dans le pays le nom de _firki_. Ailleurs enfin, tout à fait au nord, à distance du moins du Tsâd et des bords du komodougou Yoobê, c’est le steppe qui domine, et vainement, dans la saison sèche, l’étranger arrivant du nord y chercherait-il ces splendides déploiements de nature tropicale dont son regard a soif. Là le bois d’acacias, d’hedjilidjs, de kournas, alterne avec des espaces dénudés dont quelques bouquets de siwaks, des broussailles d’hyphènes atténuent parfois la monotonie, mais où d’ordinaire domine l’oschar, avec son feuillage blafard et mortellement déplaisant à l’œil. Les pluies de la saison prêtent, il est vrai, une grâce passagère à ces paysages foncièrement ennuyeux ; elles donnent une teinte printanière aux arbres et aux buissons, étalent sur le sol un tapis de fraîche verdure, et raniment la vie animale à un point qu’on n’aurait pas soupçonné ; mais cette diffusion d’attraits ne dure pas assez de temps pour ôter au site local son empreinte générale d’uniformité.

En quelques endroits favorisés de la zone bornouane qui confine au Désert, dans les provinces de Mounio et de Zinder, le dattier (_debîno_) prospère, et le sol est, par places, assez riche en natron. L’hyphène (_Kirzim_) et le tamarinier (_temsoukou_) y viennent également, dans les fonceaux bien arrosés. Enfin, les districts voisins du Tsâd, ainsi que les bords du Yoobê où se trouvent des arrière-cours d’eau marécageux, ont une végétation forestière très épaisse ; l’hyphène y forme des bois entiers, et le palmiste y couvre le sol. Le tamarinier, le sycomore (_djêdja_) et autres ficoïdées, l’acacia sajal, le karad (_acacia nilotica_), l’harâza (_acacia albida_), le savonnier ou hedjilidj, le baobab à feuilles digitées (_Adansonia digitata_), y dressent leurs fûts majestueux.

Sur cette marge septentrionale, exposée volontiers et à la sécheresse et aux incursions des hordes touareg, l’homme dispute peu l’espace aux bêtes du Désert ; la rapide autruche (_kirgeko_), la svelte girafe (_kindjer_), y courent à leur gré ; le karagan ou renard des steppes (_kelelegou_) y bâtit ses villages souterrains ; le chacal (_delâ_) et le chien hyénoïde s’y livrent à leurs expéditions nocturnes ; gazelles, antilopes-mohor et bubales y paissent par bandes et à leur aise les pelouses de gazon ; çà et là même on fait partir un petit lièvre (_targona_) ou lever une perdrix (_kougouk_), et aux alentours des lieux habités rôdent des vautours (_kôgo_) et des corbeaux (_ngâgué_) en quête de pâture. Puis, dans le voisinage du lac, l’éléphant (_kemâoun_) creuse ses larges sentes et le buffle (_ngaran_) accomplit ses ravages, tandis que dans les épais fourrés de la rivière de Yoô, le lion (_kourgouli_) a ses cantonnements, et le sanglier (_gadou_) fouille le marécage. La forêt regorge de pigeons (_katabora_), de poules perlées (_kâdji_), et de toutes parts y retentit le ramage des oiseaux ; dans la ramée gambade le mignon cercopithèque (_dâgel_) ; dans les clairières, rôdent les boucs d’eau (_kelara_), puis, la nuit, à l’affût de leur proie, le caracal (_soumoli_), le léopard (_djazirma_), et surtout l’hyène (_boultou_).

Au cœur du Bornou, c’est-à-dire entre 13° et 11° 30′ de latitude nord, apparaissent, entre autres essences nouvelles, la mourraya au riche feuillage (_kaguem_), et l’espèce de _kigelia_ longipétiolée que dans le pays on nomme _bolongo_. Le fier palmier delêb (_borassus æthiopum_), — _kemiloudou_, — a ici sa station extrême du côté du nord. Dans les cours d’eau vivaces grouillent des légions d’hippopotames (_ngouroutou_), et la région tout entière est le paradis des oiseaux aquatiques (hérons, canards, cigognes noires et grives couronnées). Grâce à la fréquence des habitations et à l’activité agricole de l’homme, les grands carnassiers sont, dans cette zone, moins nombreux que plus au nord ; néanmoins le lion, le léopard, le lynx et l’hyène s’y rencontrent encore. Les insectes surtout y pullulent. A chaque instant, dans les forêts, on découvre de gigantesques constructions de termites et de fourmis, bestioles qui sont la plaie de l’étranger. Le miel aussi, dans les districts sud, est en abondance. Puis, dès que commence la saison des pluies, les arbres se couvrent de chenilles innombrables, le sol de vers de toute sorte, et le voyageur a une lutte sans trêve à soutenir contre les mouches et les moucherons, ennemis plus redoutables pour lui que les bêtes fauves et les reptiles ; sans compter les armées de sauterelles qui, après avoir dévoré le fruit des labeurs de l’homme, prétendent, par surcroît, goûter de sa personne.

Enfin, à la lisière méridionale du pays, surgissent l’arbre à beurre (_butyrospermum_, — _tôso_), le cotonnier (_eriodendron_, — _rimi_), et le _parkia biglobosa_ (_rounno_), auxquels se mêlent quelques palmistes épineux. Le figuier des Indes (_carica papaya_, — _gounda_) devient aussi plus fréquent, et le magnifique palmier flabelliforme commande souvent la futaie. Aux acacias de formes rigides et maigres en feuillage que nous avons vus plus au nord, succèdent insensiblement de superbes essences à l’ample couronne qui se groupent en épais bosquets séparés par des espaces gazonnés. Dans ces districts intermédiaires entre les régions de l’Islam et les contrées demeurées païennes, la faune sauvage recommence à gagner le terrain que perd l’homme. Les villages, derechef plus espacés, laissent arène ouverte aux girafes, aux éléphants, aux antilopes, aux autruches, et aux grands félins ; en outre apparaissent des hôtes nouveaux : le rhinocéros (_birni_ ou _kerkedan_), le crocodile (_karam_), la marmotte des rochers (_hyrax_), le babouin (_cynocephalus_), et çà et là le maqui. En même temps se multiplient la mangouste (_herpestes fasciatus_, — _tchiroma_) et l’ichneumon (_herpestes ichneumon_, — _dourban_) ; parfois aussi, dans les haltes de nuit, on rencontre le putois (_putorius zorilla_, — en arabe _abou afen_), sans préjudice de l’oryctérope, mangeur de fourmis.

Pris d’ensemble, le Bornou est, dans la bonne saison de l’année, un pays d’une extrême beauté, et qui, au point de vue de la flore et de la faune, surpasse tous ses voisins de l’est. L’activité ses habitants a couvert une grande partie de sa surface de champs de rapport et de jardins qu’anime et embellit une surabondance d’animaux domestiques. Il y a certes beaucoup de régions tropicales à qui la majesté de leurs fleuves, leur variété accidentée de sites, leur végétation plus luxuriante, prêtent un caractère plus grandiose ; il n’en est peut-être pas, dans l’Afrique centrale, qui offre une pareille harmonie entre le développement des richesses naturelles et l’effort du travail humain. Ce n’est plus ce contraste décevant entre la vigueur spontanée d’un sol vierge d’où jaillissent des trésors mirifiques et la lamentable et féroce sauvagerie à laquelle hommes et bêtes condamnent cet éden ; c’est une région de vie facile, d’institutions relativement stables, où une population d’humeur inoffensive et aimable parvient, sans se donner trop de mal, à pourvoir aux besoins de son existence. Aussi, en dépit des symptômes d’affaissement que présente politiquement le Bornou, l’Européen qui y a voyagé en conserve-t-il un souvenir agréable.

L’agriculture occupe l’habitant une grande partie de l’année. Au commencement de la saison des pluies, on arrache et on brûle les herbes et broussailles desséchées qui encombrent les champs destinés à la culture, et, dès que le sol est quelque peu ameubli par l’humidité, on vaque aux semailles. Bien que la terre n’exige pas un labour compliqué, et que dans quelques districts même on se contente d’en béquiller la surface, l’insuffisance des instruments aratoires et la variété multiple des objets cultivés ne laissent pas que de nécessiter un certain labeur. En première ligne, naturellement, se placent les céréales : le douchn (_penicillaria_, — _argoum môro_), le sorgho (_ngâberi_), le maïs (_massarmi_), celui-ci plus long à mûrir ; puis viennent successivement le coton (_kalkoutton_), l’indigo (_alim_ ou _nila_), le sésame, les fèves (_ngâlo_), les pois de terre (_arachis_, — _koltschi_), le _sorghum cernuum_ (_masakoua_), les melons (_bambous_), et les pastèques (_fâli_). Vers la fin de la saison des pluies, on coupe les épis du maïs et du douchn, les panicules de la dourra, du sabadou (_sorghum saccharatum_) et de la masakoua, on les empile en tas à l’air et au soleil, après quoi on en opère le battage, à la main ou à l’aide de bœufs. Dans le voisinage des centres, et là où la nature s’y prête, on sème en outre le grain d’hiver (blé et orge), qu’on a soin d’arroser artificiellement.

Le temps de la moisson écoulé (_bigela_), et la période fraîche venue (_binem_), on entame la série des travaux domestiques : préparation par les femmes de l’huile d’_arachis_ et de sésame, trituration des noyaux de l’hedjilidj, du kourna et de l’hyphène, lavage et filage du coton ; quant au tissage et à la couture, ils sont du ressort exclusif des hommes. Aux femmes encore revient le soin de tresser la paille en corbeilles ; mais la fabrication des cordes, des brides, des bâts, de la plupart des ustensiles agricoles (sauf les spécialités des forgerons), des plats, coupes, vases d’argile, de même que la préparation du charbon de terre et du sel, rentrent dans le domaine de l’homme. Au sexe faible, en revanche, le soin de moudre la farine, de faire la cuisine, de traire les vaches, de battre le beurre. On voit, que dans les ménages éloignés de tout marché, le temps est bien rempli, et que les gens même peu aisés ont absolument besoin de quelques esclaves. Parmi ceux-ci, les mâles sont spécialement chargés de soigner les bêtes domestiques, de les mener paître, de les affourager, tandis que les femelles assistent dans sa besogne la maîtresse du logis.

L’hiver enfin, quand la campagne est suffisamment asséchée, c’est l’époque des voyages ; marchands gros et petits parcourent le pays en tous sens. On apporte aux marchés de Kouka et des localités importantes les produits variés du sol et de l’industrie, et de ces centres de négoce se répandent, par contre, dans toute la contrée, des articles de fabrication européenne ou locale. De grosses caravanes de taureaux, d’ânes et de chevaux de bât transportent dans les Nigrities le natron des rives du Tsâd et de la province de Mounio, et rapportent, en échange, des cotonnades, des cuirs et des noix de gouro. C’est aussi le moment des razzias contre les païens du sud. Bref, durant presque toute l’année, il règne dans le pays une activité qui ne s’interrompt que pendant la période comprise entre les derniers mois de l’été et le commencement de la saison des pluies.