L’archipel intérieur du Tsâd, qui n’est séparé de la terre ferme que par un canal de peu d’étendue, a dû être, de tous temps, habité. Il y a là un réseau aquatique qui forme une certaine défense naturelle. C’est dans ces lagunes que les gens du Kânem, aujourd’hui encore, vont se mettre à l’abri des incursions des Oulâd Sliman et des félonies des Dâza ; c’est là aussi qu’à l’époque des premières immigrations des peuplades du nord, les riverains de la contrée orientale se virent refoulés ; là encore, que depuis longtemps, la tribu arabe des Assâla, établie sur le littoral sud-est du lac, a trouvé protection et refuge contre les armes de l’Ouadaï et du Baguirmi ; là enfin que, lors des changements de règne, les princes ouadaïens ont soin de se sauver pour éviter qu’on ne leur crève les yeux ou qu’on ne les égorge.

Les maîtres primitifs du lac ont été, paraît-il, les Kouri ou Kalea, qui habitent la portion tout à fait orientale de l’archipel qu’on désigne sous le nom de Karka. Ce n’est que plus tard, lorsque les riverains du littoral ouest, au temps de la conquête kanouri, se sont aussi réfugiés dans les îles, que s’est formée, par le mélange, la peuplade qui porte le nom de Bouddouma. Cette dernière appellation se rattache à la tradition que voici. Un jour, un esclave, du nom de Barka, appartenant à la maison d’un roi bornouan, où il avait la direction des écuries, s’en vint avec les palefreniers chercher du fourrage pour ses bêtes sur les gras pâtis des bords du Tsâd. L’eau se trouvant très basse, il poussa jusqu’à l’île Sejoroum, et là, il rencontra des gens inconnus qui le firent prisonnier et l’emmenèrent dans d’autres îles où ils demeuraient. Il y resta à vivre avec eux. Or _Bouddou_ est un terme kanouri, qui signifie « herbe sèche », et qui, en composition avec le suffixe _ma_, désigne l’individu qui s’occupe d’herbe sèche, c’est-à-dire est préposé au fourrage, et c’est ainsi que le mot _Bouddouma_, surnom de Barka, devint et resta la dénomination collective, au pluriel comme au singulier, de toute la peuplade insulaire[112].

Les Bouddouma se donnent à eux-mêmes le nom de _Yedina_, dont l’étymologie demeure incertaine. Il se peut qu’il vienne, soit directement de _Yedi_, ville située à la rive sud-ouest du Tsâd, et dont les habitants primitifs, un groupe de la tribu des Sô, auraient fui dans les îles la conquête bornouane, soit du mot kanouri, _Gedi_, qui signifie Est.

A ces éléments de population du lac, s’ajoutent des fragments de tribus kanembou, schoa, kanouri, dâza, boulala, qui, des districts orientaux du bassin, se sont peu à peu retirés dans les îles ou y font des apparitions périodiques. Je ne saurais, malgré toutes mes recherches, en donner la nomenclature bien complète, non plus que dresser, d’une façon rigoureuse, la topographie du lacis insulaire ; néanmoins, pour l’usage des voyageurs à venir, je dirai ici ce que j’ai pu en apprendre.

Les Bouddouma occupent le groupe central d’îles qui avoisine la partie médiane de la côte nord-est. Ils se partagent en douze groupes[113] : Maidjoja, Maiboulloua, Boudjia, Gouria, Dalâ, Berêdja, Marganna, Djilloua, Diremma, Orzôuguena, Kadjinguena et Bekarôa.

Les Boudjia demeurent dans la partie la plus occidentale de cet archipel, et se subdivisent en Boudjia Mêdia, B. Kotoa, B. Aliâ et B. Bouna. Trois de leurs îles, Sejoroum, Bogomaram, Kagoliram, sont inhabitées ; elles ont peu d’arbres, mais il s’y trouve des pâtis excellents. A leur suite, vient un groupe pressé d’îles, les unes habitées, ce sont : Pirkeriram, Boullen, Kambê, Pirram Tjouroli, Djilouâri, Kâiwa, Karamgoubboua, Pirram Dêkabê, pourvues pour la plupart d’une assez riche végétation ; les autres sans population ; ce sont : Bourbourgabê, Djabbala, Kindjiri, Deïram, Ngôrea et Mâdera, presque dénuées d’arbres, et visitées seulement comme pacages. Mâdera seule est cultivée, et, à ce titre, temporairement habitée.

Le groupe bouddouma des Maidjôja est, des douze, le plus important et le plus nombreux. Ses îles habitées et les plus riches sont : Redjiwô, Toumboulloua, Kemaguendoum, Nguirriwa, Kilâmi, Perguemi, Debâba, Doguereram, Belarigué, Kâbia, Mâga, Kann, Karrarâwa, Moummo, Koumou, Kadjila, Dôdji et Schi.

Le groupe des Maïboulloua, cantonné au nord du précédent, possède, entre autres îles habitées : Piram, Bouni Kilwa, Korimâram, Gallâsa, Irribou, Jâran, etc. Plus au nord-est, le long du Kânem, se trouvent les Gouria, dont les îles habitées sont : Killi, Galômia, Schêram, Kama, Schêram Ganna, Kasettia, Maïtjirou, Bougroumia, etc. Tout près du continent sont les bourgades de Midi et de Midi Ganna, et la localité kanembou de Ngallala, siège du chef des Gouria, lequel a le titre de _Kachella_.

Au sud-est des Gouria, habitent les Marganna (localités : Siguindea, Malté, etc.), et, au nord-ouest de ceux-ci, ce semble, mais à plus grande distance du rivage, les Diremma ; îles : Rêrênoa, Kamram, Margou, Miram, etc., toutes habitées et bien boisées. Dans les mêmes parages est le petit groupe des Djilloua ou Djilliwa, dont le principal centre d’habitation serait l’île d’Iba. Ils en avaient encore un autre, l’île Kangallam ; mais elle a disparu peu à peu dans l’eau, il y a quelques années.

C’est au sud des groupes susnommés qu’habitent les autres fractions de Bouddouma, sur lesquelles je n’ai pu avoir de renseignements particuliers. On remarquera que la plupart de ces îles et des peuplades qui les occupent portent des noms bornouans ; mais il est probable qu’elles en ont concurremment d’autres appartenant à l’idiome des Bouddouma.

La situation exacte de ces îles demeure, je l’ai dit, des plus incertaines. Tout ce que j’ai pu approximativement déterminer, c’est l’emplacement de quelques-unes d’entre elles, en face de la côte nord- ouest ou nord-est. C’est ainsi que Sejoroum paraît être à une trentaine de kilomètres au large de Kaoua, village kânembou voisin de Kouka sur le bord du lac ; de Sejoroum on arrive à Bôgomâram, puis à Pirram, et, le soir du troisième jour, on atteint Belariguê, en allant, ce semble, au nord-est. Près de la côte opposée, les localités des Gouria et des Marganna doivent être au sud-est de Djigguel, et au nord-ouest des Kouri, comme je l’ai dit à propos du Kânem. La plus peuplée des îles des Bouddouma ne semble pas compter un millier d’habitants ; en évaluant à deux cents âmes en moyenne la population de chacune, on arriverait à un chiffre total de douze ou quinze mille têtes d’insulaires.

Les groupes n’ont entre eux aucune cohésion politique. Leurs chefs portent le titre kanouri de _Kachella_. Quelques-uns sont dans une certaine dépendance à l’égard du roi du Bornou, mais sans payer aucun tribut, et on les traite avec beaucoup de ménagements, à seule fin d’assurer la sécurité des quelques relations de trafic que l’on a avec eux, et de garantir un peu de leurs coups de main les localités riveraines du lac. Les insulaires, de leur côté, ont intérêt à maintenir, autant du moins qu’il leur plaît, ces rapports tant soit peu pacifiques, afin de ne pas se fermer les marchés bornouans voisins du bord où ils se pourvoient des choses nécessaires.

Les îles inhabitées semblent n’être guère visitées, à titre de pacages, que dans la saison sèche de l’année. A la fin de l’été, en automne, et durant une partie de l’hiver, la plupart d’entre elles ne sont plus que de vastes surfaces marécageuses, où croissent des herbes, des roseaux, et le jonc du Nil. Quant aux îles habitées, elles offrent la flore arborescente que nous avons observée au Kânem ; en fait de culture, c’est celle du sorgho et du maïs qui y domine ; mais les insulaires sont trop paresseux et trop vagabonds, pour tirer bon parti de leur sol fertile ; aussi sont-ils obligés d’acheter leur grain sur leur continent. Outre des céréales, on cultive encore en quelques endroits la fève, la courge, l’indigo et le coton.

L’occupation principale des Bouddouma, c’est l’élève de la race bovine, qui appartient à l’espèce dite _kouri_. Il y a aussi chez eux quelques chèvres ; des moutons, fort peu ; des chevaux, en plus petit nombre encore, et un âne par ci par là.

Ils ont, par contre, abondance d’hippopotames, de crocodiles et de poissons, puis des antilopes, des hyènes, des sangliers, comme au Bornou ; pas mal d’éléphants également, à ce qu’il paraît ; mais peu de buffles, et point du tout de rhinocéros et de girafes.

La race insulaire est grande, forte, bien en muscles et en graisse, assez noire de teint, offrant en somme le type makari, dont je parlerai dans la seconde partie de ma relation. Les hommes s’habillent, comme les Kânembou, de tobes bornouanes, quand ils trouvent à s’en procurer ; sinon, ils portent des tabliers de peau. Leurs armes habituelles sont l’épieu, le javelot, le bouclier en bois de phôgou, et toujours le long poignard d’avant-bras ; rarement ils se servent d’arcs et de flèches. Les femmes se partagent la chevelure en deux pelotes qu’elles ramassent, l’une à la partie antérieure du crâne, l’autre sur le derrière de la tête, et qu’elles grossissent au moyen de chignons ; chez elles, point de cylindre à l’aile droite du nez ; mais des anneaux de cuivre ou de laiton aux oreilles, et de nombreux bracelets de métal, jusqu’à dix et plus parfois, au bras et à l’avant-bras, sans préjudice d’appendices semblables au-dessus de la cheville du pied, et de colliers de fausses perles ou de coquillages cauris au cou.

Ces Bouddouma passent pour être en majeure partie mahométans ; néanmoins ils ont conservé nombre d’us païens, plus en crédit souvent chez eux que les rites de l’Islam. C’est ainsi qu’une calebasse sacrée, une pierre historique (les pierres sont rares dans les îles du Tsâd) et un glaive national jouent chez eux un rôle tout particulier. Une sorte de prêtre a la garde de ces objets, et s’en sert pour solliciter l’assistance du grand être en cas de maladie, de disette ou d’autres calamités de ce genre. Mais la puissance souveraine paraît surtout attribuée à un être fabuleux qui, sous la forme d’un gigantesque serpent, passe pour habiter l’eau du lac ; c’est en quelque sorte le Génie du Tsâd, et, en toutes les graves occurrences, on ne manque jamais d’implorer de lui conseil et appui. La seule prescription de l’Islam qui soit scrupuleusement observée, c’est celle de la circoncision ; des prières quotidiennes et du jeûne, on en prend fort à l’aise ; quant à la polygamie, c’est à qui la pratiquera le mieux.

Les filles se marient généralement entre douze et quinze ans. Le prétendu donne un repas à la famille de la fiancée, et gratifie le beau- père de dix, vingt ou trente têtes de bétail, suivant ses moyens ; puis le père, en effectuant la livraison de l’épouse, rend, sous forme de dot, autant et souvent plus qu’il n’a reçu. Les mariages sont très féconds, ce qu’on attribue, ici comme en d’autres pays, à l’habitude de se nourrir de poisson ; le divorce est assez fréquent. Entre personnes alliées, même réserve que chez les Toubou ; et, comme chez ceux-ci également, les forgerons forment une caste de parias.

Les Bouddouma, en fait d’industries, se bornent, cela va sans dire, à celles qui leur sont indispensables : tressage de nattes et de corbeilles, fabrication de cordes végétales, et surtout, en leur qualité d’insulaires, construction de chaloupes et de batelets. Ils ont des embarcations de plusieurs sortes ; les unes au museau redressé, longues d’une quinzaine de mètres, sur un mètre et demi de largeur, sont faites avec le bois dur de la mourrayà (en kanouri _kâguem_) ; d’autres sont de petites nacelles en bois de phôgou ou de mélissa pour le passage des simples bras d’eau. Pour leurs vêtements et leurs objets de parure, les Bouddouma se les procurent sur le continent.

Retranchés dans leurs demeures presque inaccessibles, principalement du côté du Bornou, dont les sépare une vaste nappe d’eau, ces insulaires sont devenus, je l’ai dit, d’effrontés brigands. Ce n’est pas seulement contre les voyageurs isolés ou les petites caravanes qu’ils exécutent leurs fructueux coups de main, c’est aussi contre tous les villages d’alentour. A l’époque des grosses eaux, alors qu’ils peuvent, sans être remarqués, arriver de nuit aux portes mêmes des bourgades riveraines, celles-ci sont constamment sur le qui-vive ; encore, malgré toute la vigilance du monde, ne se passe-t-il point d’hiver, sans que les gens de la terre ferme ne soient victimes de ces malandrins. C’est ainsi que, dans les derniers jours de décembre 1870, un gros village schôa fut surpris par les Bouddouma, qui massacrèrent une partie de la population mâle, et emmenèrent le reste, femmes et enfants, en captivité. Et cela, impunément, car, une fois dans leur domaine lacustre, ils défient toute poursuite. Ajoutons qu’entre eux et leurs voisins d’archipel, les querelles sanglantes ne semblent pas rares. Tous les ans, durant mon séjour à Kouka, nous avons eu vent à plusieurs reprises de batailles navales entre Bouddouma et Kouri, où, de chaque côté, il avait bien une centaine de chaloupes engagées.

La langue des Bouddouma est proche parente de celle du Logon ; entre les deux la transition est formée par les dialectes de la province bornouane de Kotoko (Afadé, Goulfeï, Ngâla, etc.), qui eux-mêmes se rapprochent plus de l’idiome logonien que de celui du Tsâd[114].

Les Kouri, dont le dialecte n’offre que peu de différence avec celui des Bouddouma, entretiennent, par suite de leur position à l’angle sud- oriental du lac, des relations plus étroites avec les gens de la terre ferme, et sont aussi un peu plus haut placés dans l’échelle de la civilisation. Ils se subdivisent en Ariguâ, Mediâ, Kadiwâ, Tescheâ, Kourawâ et Kaleâ. L’agglomération très tassée des îles qu’ils habitent porte le nom général d’îles _Karka_. Citons, parmi elles, Mourschilata, Youbberim, Killiram, Yurtegou, Massowa, résidence du chef ou _Koukou_, et le siège principal des Kôleâ, puis Kournoya, Dêra, Koulbou, Omm esch- Schôra, Djezirat en-Nam (îles des Autruches). A ce groupe de Karka appartiennent aussi les établissements des Schoa (Assâla et Degguena), situés plus au sud, à l’est de l’embouchure du Chari, et ceux des tribus kânembou et kanouri (Maniyaou, Kadjiti, Korio, Koukinna, etc.) qui vivent près de là, partie sur le lac, partie à la lisière du Kânem. Tout compte fait de ces divers appoints, l’ensemble de la population du Tsâd peut être évalué à 30,000 âmes environ.