Le Tsâd est alimenté par des affluents lui arrivant de l’ouest, du sud et du sud-est. Du nord et du nord-est, c’est-à-dire du steppe et du désert, il ne reçoit aucun apport. A l’est, on l’a vu, il existe un barrage d’intumescences qui détourne vers le lac Fitri les eaux de l’Ouadaï central.
Le tributaire de l’ouest, nous le savons déjà, est le komodougou[111] Yoôbé, qui, issu de la partie orientale des États d’Haoussa, a un cours, calculé en ligne droite, d’environ six cents kilomètres, et, non loin de son embouchure, un lit de quatre-vingts mètres de largeur à peu près, où, durant une grande fraction de l’année, l’eau ne coule pas d’une manière continue. Quand je l’ai franchi pour la première fois, venant du nord, — c’était au début de la saison des pluies, — on pouvait partout le passer à pied sec ; il n’y avait que dans les bas-fonds qu’il se trouvait des flaques d’eau isolées. En mars, quand j’allai au Kânem, le courant liquide avait quinze pas de large, sur un demi-mètre de profondeur. Enfin, au moins de janvier de l’année suivante, lors de mon retour à Kouka, la masse fluviale au même endroit était de vingt mètres environ, avec une profondeur quelque peu accrue. Je n’ai jamais eu occasion de voir cette rivière à son maximum de niveau ; mais Denham, Barth et Overweg y ont trouvé à certains moments assez d’eau pour être obligés de la passer en barque.
A la partie sud-ouest du lac débouche le komodougou Mboulou, qui sort du territoire des Margui, à la frontière sud du Bornou, et a, ce semble, un cours de deux cents kilomètres environ. A une trentaine de kilomètres en deçà du Tsâd, il reçoit lui-même un tributaire qui lui arrive de l’ouest, du district d’Oudchê, au pays des Gamergou. Lorsque je le franchis, au commencement de mars, à dix ou quinze kilomètres de son embouchure, son lit, large d’une trentaine de mètres, était rempli à peu près au tiers, et le volume liquide avait un mètre de tranche. Quand je revins du Baguirmi, dans les premiers jours de septembre, il avait submergé ses rives, et offrait un courant de soixante mètres de largeur qui nous obligea à faire usage d’embarcations. Toutefois, un peu avant la saison des pluies, il n’est plus, lui aussi, qu’une suite de flaques d’eau bourbeuses. La pente y est si faible, que des objets que nous y fîmes flotter au printemps ne purent, par le vent d’est régnant, filer en aval du côté du lac.
A une douzaine de kilomètres à l’est de l’embouchure du Mboulou, se jette également dans le Tsâd le komodougou de Gambarou, qui vient, dit- on du territoire marécageux des Mousgo, où il n’est vraisemblablement qu’une branche détachée du Chari de l’ouest ou Chari de Logon. Dans ce cas, il ne faudrait voir en lui qu’un des innombrables canaux de dérivation par lesquels le grand fleuve baguirmien se déverse au lac. A quinze ou vingt kilomètres en deçà de son embouchure, cette rivière de Gambarou reçoit, disent les uns, un autre komodougou, le Ferendouma ; d’autres affirment, au contraire, que ce dernier cours d’eau vient directement de l’ouest du Logon ; il y a même des gens qui prétendent qu’il se jette aussi à part dans le lac. Pour cela, je ne le crois pas, car, en revenant du Baguirmi, je franchis la rivière de Gambarou ainsi que le Mboulou tout près de leurs embouchures, et je n’ai nullement aperçu le Ferendouma, que, lors de l’aller pourtant, j’avais traversé à dix-huit ou vingt kilomètres plus au sud. De même, il me paraît improbable que ce fleuve ait sa source propre, attendu qu’au milieu de mars, alors que tous les autres affluents du Tsâd nés dans la même région étaient presque à sec, il charriait, lui, une masse liquide plus considérable que la rivière de Gambarou elle-même, à savoir de dix mètres de large sur un mètre de profondeur, je suis plutôt porté à le prendre pour un bras de ce dernier cours d’eau, qu’il rallie de nouveau avant l’embouchure.
A l’ouest du Mboulou se trouvent encore les deux rivièrettes Missénéram et Lébâ, qui ont, elles aussi, une déclivité fort insignifiante, au point que les uns prétendent qu’elles courent du sud au nord, pour aboutir soit au Tsâd, soit à l’embouchure du Mboulou, tandis que les autres les représentent comme de simples dépressions de terrain, des _Ridchoul_ que le lac remplit lors de ses grandes crues. Toujours est-il que, à l’époque de notre retour, alors que les deux petites rivières (à sec en mars) contenaient un volume liquide d’un mètre et demi à deux mètres de profondeur, il me fut impossible d’y découvrir le moindre courant.
C’est à l’est ou au nord-est de l’embouchure du fleuve de Gambarou que se trouvent les nombreux bras de décharge du Chari, lesquels s’irradient vers le lac un peu en aval du confluent du Chari de l’ouest ou Chari proprement dit et du Chari de l’ouest ou rivière de Logon. Cette jonction a lieu à dix ou quinze kilomètres au nord de Kousseri, et le courant unique qui en résulte fournit encore près de quatre-vingts kilomètres au nord-ouest jusqu’au point extrême du delta terminal. Presque toutes les bouches secondaires se trouvent à l’ouest du tronc principal ; il n’y a, de l’autre côté, que quelques petits bras d’écoulement. Plus loin enfin, dans cette même direction, vers le point de sortie du Bahar el-Ghâzal, qui n’est lui-même qu’un immense _ridchoul_, la rive du lac, tout à fait aplatie, a donné naissance à divers gauchissements du même genre qui vont pénétrant au sud dans les terres. Le Bahar el-Ghâzal lui-même, au sortir du Tsâd, court, sur un espace d’une quinzaine de kilomètres, dans une direction est et nord- est, pour s’infléchir peu à peu au septentrion.
La rivière de Yoô et le Mboulou, grossissant vite au moment des pluies, mais prompts ensuite à se tarir, ne contribuent en somme que médiocrement à remplir le Tsâd ; le tribut d’eau le plus considérable est celui qu’apporte le Chari, dont le volume et l’impétuosité varient beaucoup selon la saison. C’est en septembre et en octobre que ce fleuve acquiert son maximum de grosseur et de vitesse ; c’est au printemps ou un peu avant la période des pluies que, chez lui, l’une et l’autre sont au plus bas. Denham, qui l’a franchi au mois de juin, à quarante kilomètres de l’embouchure, en a évalué la largeur à mille mètres et la rapidité à un mètre et demi par seconde (cinq ou six kilomètres à l’heure). Barth, lui, n’en a vu que les deux bras séparés. Pour moi, qui ai passé le Chari en mars, à soixante-dix kilomètres environ de l’embouchure, c’est-à-dire tout de suite en aval du confluent, je lui ai trouvé huit cents mètres à peu près de largeur, avec une vitesse d’un mètre à la seconde (quatre kilomètres à l’heure). Le bras oriental que, dans mon voyage au Baguirmi, j’ai parcouru sur une longueur de plus de cent cinquante kilomètres, n’avait partout, dans une moitié de son lit, qu’une profondeur d’eau d’un à deux mètres, tandis que, dans l’autre moitié, la tranche liquide mesurait quelquefois jusqu’à sept mètres. Il va sans dire que ces proportions changent sensiblement lors des pluies et surtout lorsqu’elles sont abondantes.
Pour pouvoir évaluer approximativement la quantité d’eau que le Chari déverse dans le Tsâd, il faudrait l’observer, aux moments de l’étiage et de la crue maximum, immédiatement au-dessous de la jonction de ses deux courants primordiaux, et en amont de la bifurcation de ses bras multiples d’embouchure. Que si néanmoins nous calculons sur une largeur de neuf cents mètres, avec deux mètres seulement de profondeur, et une vitesse d’un mètre à la seconde, nous trouvons que le volume liquide apporté annuellement au lac par le fleuve serait d’environ soixante kilomètres cubes. Quant aux affluents secondaires, leur tribut, évalué _grosso-modo_, peut être de dix kilomètres cubes ; ajoutons à cela la contribution fournie par les pluies, un mètre et demi d’eau par an sur une superficie de 27000 mètres, soit trente kilomètres cubes, défalcation faite des îles du bassin, et nous arrivons à un chiffre total de cent kilomètres cubes à peu près.
Quelle quantité en absorbent les rives et aussi les dérivations souterraines, cela, on ne saurait le calculer. J’ai dit que jadis le Bahar el-Ghâzal conduisait les eaux du lac dans les immenses dépressions du Bodelê, de l’Égueï et du Borkou sud, et aujourd’hui que l’écoulement a cessé de se faire en dessus, il est à supposer qu’il continue de se faire en dessous vers les régions susnommées, dont le niveau est inférieur à la coupe bornouane, et que c’est là la source de leur richesse en eaux terrestres. Et ce qui milite en faveur de cette hypothèse, c’est que, tout compte fait de l’évaporation, il reste encore un surcroît d’apport liquide de trente kilomètres cubes par an, qui s’ajouterait d’une façon continue au volume de la masse lacustre, s’il n’était utilisé autrement.
Il est certain que le desséchement complet du Bahar el-Ghâzal ne date pas de bien longtemps ; en 1870 encore, année qui fut très pluvieuse, cet écouloir, nous l’avons vu, se remplit d’eau sur un espace de plus de 100 kilomètres, ce qui fit croire aux riverains qu’il allait de nouveau inonder le Bodelê. Il garda même, au moins dans la partie sud-est, son contenu liquide plusieurs années de suite, car, en 1873, j’ai retrouvé son sillon fluvial submergé à 80 kilomètres environ de sa sortie du lac Tsâd.
Maintenant, d’où vient que ce sillon fluvial, qui jadis inondait une si vaste région, a cessé ses fonctions d’émissaire ? On a voulu attribuer le phénomène à la formation d’un barrage de dunes interceptant ses communications avec le lac Tsâd ; mais, même sans cette hypothèse, la cessation de l’écoulement s’explique par des causes ordinaires, à savoir des niveaux médiocres de l’onde lacustre et des modifications insensibles dans la partie est de la coupe. Dans le réseau aquatique de la contrée, c’est le Chari qui joue le rôle prépondérant, et qui, par suite, contribue le plus aux alluvions régionales. Il y a telles portions de terrain que les inondations annuelles transformaient en de véritables îles, inhabitables et inhabitées, et qui, aujourd’hui, exhaussées sur tout leur pourtour, portent des villages. Par contre, il est vrai, il y en a d’autres qui se sont peu à peu abîmées dans l’eau et qui, partant, ont été délaissées, quoique ces phénomènes, en définitive, paraissent plus fréquents à la partie ouest du lac, où l’action des eaux est plus intense.
C’est, en effet, vers la partie sud-ouest du bassin que le Chari dégorge son tribut d’eau principal, et c’est là aussi, conséquemment, qu’il s’est formé le moins d’îles et que le rivage dessine le gauchissement le plus vaste. De là des changements incessants dans le littoral adjacent. Barth a déjà remarqué que chaque localité riveraine de ce côté voit de plus en plus l’eau échancrer son territoire, et il cherche la cause de ce phénomène dans un affaissement de la couche calcaire qui se trouve sous la tranche superficielle de terrain. Quant aux indigènes, ils disent que le lac « dévore » sa rive ouest. J’ai noté ci-dessus l’émoi causé à Kouka par les poussées périodiques du Tsâd dans cette direction, progrès tels, que lorsque, au printemps de 1873, je quittai définitivement le Bornou, le cheik Omar s’apprêtait justement à se faire construire, près de la ville, une seconde résidence sur un site plus élevé et hors des atteintes de l’onde lacustre.
La rive septentrionale semble sujette à des transformations analogues dans la limite où le permet ici l’exhaussement rapide qui se fait du terrain. On a vu que, d’année en année, les Arabes du Kânem, qui prennent ce chemin pour aller à Kouka et en revenir, sont contraints de décrire un circuit de plus en plus long du côté du nord. Or ces progrès du lac au nord et à l’ouest pourraient bien être une compensation du desséchement du Bahar el-Ghâzal et des alluvions qui se produisent dans le delta du Chari et à la partie orientale du bassin, et il n’en faut peut-être pas davantage pour expliquer le drainage subi par l’ancien écouloir sud-est de la coupe.
Une autre particularité singulière du Tsâd, c’est que c’est un lac d’eau douce. Tous les fleuves apportent du sel à la mer, et ceux qui affluent à des récipients intérieurs finissent peu à peu par les transformer en des lacs salés. La mer Caspienne, le plus grand des lacs méditerranéens dépourvus d’émissaire, contient bien encore, dans sa partie nord, là où elle reçoit l’énorme tribut des flots du Volga, de l’Oural et du Terek, de l’eau qui, à la rigueur, se peut boire, mais, à sa partie médiane et sud, la matière saline augmente d’une manière continue. L’eau du Tsâd, au contraire, est aussi douce que peut l’être eau du monde. Et pourtant tout le sol régional renferme énormément de sel. Les fontaines du Kânem sont parfois saumâtres, celles du Bodelê et de l’Egueï le sont presque toutes, et, à peu d’exceptions près, les petits étangs de fond des vallées du Kânem contiennent également un liquide salin. Les rives et îles du Tsâd sont riches en natron, et cette matière, qui s’extrait du sol, constitue un article considérable d’exportation vers l’ouest de l’Afrique. Le Chari, il est vrai, n’apporte sans doute au lac que peu de sel, attendu qu’il vient de contrées qui, à cet égard, sont parmi les plus pauvres ; mais la saveur extraordinairement douce des eaux du grand bassin bornouan n’en reste pas moins un fait singulier, et qui, lui aussi, semble indiquer que ce lac n’a pas encore de caractère défini.