Peut-être eût-il été plus logique de rejeter à la suite de mes autres voyages dans les régions voisines du Tsâd la description d’ensemble de ce curieux lac de l’Afrique centrale ; mais comme c’est ce bassin qui donne son empreinte caractéristique à la région soudanienne du Bornou, dont je me propose de parler ci-après, j’ai cru devoir en dire tout de suite quelques mots, en utilisant, pour cette notice, les informations supplémentaires que j’ai acquises dans mes tournées ultérieures au Baguirmi et dans l’Ouadaï.

Il n’y a pas encore bien longtemps, le tracé du lac Tsâd, avec la marge de terrain adjacente, était l’unique linéament qui interrompît le vaste espace blanc laissé sur nos cartes en cette partie du continent africain ; aussi était-il naturel que ce point attirât de bonne heure l’attention des géographes européens. Depuis l’ère nouvelle d’explorations, ouverte, à la fin du siècle dernier, par la fondation de la Société africaine de la Grande-Bretagne, le Tsâd a été, en effet, à plusieurs reprises, le point de mire des investigateurs dans ces parages de l’ancien monde. Denham, Richardson et Barth y ont fait des expéditions. Denham a franchi les affluents du bassin et a longé son littoral sud jusqu’à sa suture avec le Bahar el-Ghâzal. Barth et Overweg en ont contourné l’extrémité nord, et ce dernier voyageur, avant de mourir prématurément, sur sa rive ouest, en a visité l’archipel en canot. Vogel a passé toute une année sur ses bords ; Gerhard Rohlfs y est allé également, et l’on a vu que Maurice de Beurmann a péri tragiquement non loin de sa rive orientale. Moi-même enfin, en allant au Kânem, puis en Ouadaï, j’en ai parcouru la courbure nord et sud.

Il est regrettable qu’Overweg, celui de tous les voyageurs qui a le mieux exploré ce lac intéressant, et le seul qui fût en état de nous bien renseigner sur sa configuration et ses îles, se soit montré si avare de détails dans sa relation. Quant aux autres explorateurs, ils n’en ont observé que les contours, et sur quelques points seulement, vu l’impossibilité, en n’importe quelle saison de l’année, d’en côtoyer aisément la rive, déchiquetée à chaque instant par des baies et des canaux d’affluence, rendue inaccessible en beaucoup d’endroits par des mares et des arrière-cours d’eau, et sans cesse métamorphosée par les variations du niveau liquide. Celui qui a serré de plus près le bassin, c’est Denham, qui avait pour objectif tout spécial d’en relever le littoral. Tous les voyageurs venus après lui ne se sont occupés qu’occasionnellement de cette étude. Pour moi, en allant au Kânem, j’ai suivi, je le répète, le pourtour de ses anses septentrionales, et, dans ma pointe au pays de Bari, j’ai approché de très près sa marge sud-est. Plus tard, en me rendant au Baguirmi, j’en ai longé la côte sud-ouest, puis, pour gagner l’Ouadaï, j’en ai contourné le bord méridional, mais à une certaine distance, puisque j’ai passé le fleuve Chari près de Goulféi, tout en atteignant le Bahar el-Ghâzal non loin de sa sortie du lac, c’est-à-dire à 70 kilomètres environ au sud-sud-est de la ville de Mondo, l’étape la plus méridionale de mon voyage au Kânem.

Ce nom de _Tsâd_, qu’on lui donne en langue kanouri, semble avoir, dans le dialecte des anciens habitants de la région ouest, les Sô et les tribus apparentées, la signification de « grand amas d’eau ». Quant aux insulaires actuels, ils donnent au bassin le nom de « lac Koulou[110] ».

Situé à 270 mètres à peu près au-dessus du niveau de la mer, le Tsâd reçoit les eaux du Bornou, du Baguirmi, des pays au sud de l’Ouadaï et d’une partie du Dar-For. C’est une vasque plate, aux rebords très irréguliers et formant des berges plus ou moins inclinées. Vers le désert, le terrain s’élèverait assez régulièrement jusqu’au plateau d’Ahir, jusqu’au mont Tummo sur la route du Fezzan, puis jusqu’aux sommités du Tou et au relief rocheux des Baelé, n’était la rupture produite, de ce côté, par les vastes dépressions de l’Eguéï et du Bodelê, lesquelles sont inférieures au niveau du lac. Vers l’est, le bord de la coupe se raccorderait à la lisière extrême de l’Ouadaï, n’était un rempart d’intumescences qui vient dès l’abord se mettre en travers, et empêcher les cours d’eau ouadaïens du centre de rejoindre le Chari. Vers le sud-est, direction où l’on a pénétré jusqu’à 500 kilomètres environ, le sol ne semble s’élever que d’une pente insensible. Au sud enfin, la ligne de faîte se trouve vers le Binoué, à 200 kilomètres à peu près ; à l’ouest, elle est vers le Niger, à 600 kilomètres, chiffre rond.

Le Tsâd affecte la forme d’un triangle à la pointe arrondie, dirigée vers le nord-nord-est, et à la base tournée au sud-sud-est. Son côté ouest, qui, par suite de l’embouchure de la rivière de Yoô, dessine une saillie convexe vers le bassin, se trouve à peu près entre 12° 20′ et 14° 30′ de latitude nord, s’étendant ainsi en ligne droite sur un espace de 230 à 240 kilomètres. Le côté est, (ou mieux nord-est), un peu plus long, présente, au contraire, une concavité vers le lac. Quant à la base, où le delta formé par le grand fleuve Chari, venant du sud-est, produit un renflement sensible, elle peut avoir 170 kilomètres de longueur, de 13° 40′ à 15° 10′ de longitude est (Greenwich) : superficie totale de la coupe lacustre, 27,000 kilomètres carrés environ, soit à peu près le développement de la Sicile. Seulement cette surface n’est pas toute en eau ; un tiers en est pris par de nombreuses îles formant archipel, et essaimant surtout à la partie orientale. A l’ouest même, la nappe liquide est loin de se présenter d’ensemble ; presque partout le regard s’y heurte à des traînées d’îlots nus ou garnis de végétation, ou bien se perd sur des marécages couverts de roseaux.

Le Tsâd est situé dans la zone des pluies estivales qui durent de la fin de juin au commencement d’octobre, et la majeure partie du sol riverain a le caractère de steppe qui distingue la partie nord de cette région africaine ; seuls, les bords de ses anses, de ses affluents et de ses arrière-cours d’eau, offrent souvent une végétation d’une splendeur et d’une abondance tropicales. Pendant la plus grande partie de l’année, le vent qui souffle sur la région lacustre est l’alizé habituel de ces parages ; au plus fort de l’été seulement semble y venir du golfe de Guinée une mousson qui amène avec elle de l’Océan atlantique une dose d’humidité suffisante pour déterminer des chutes de pluie. C’est alors que le pays, tout saturé d’eau, devient malsain pour les étrangers et engendre même nombre de maladies pour les indigènes. Heureusement que les terrains d’argile, si dangereux en pareil cas, ne sont point fréquents dans le voisinage immédiat du lac ; c’est le sable qui domine ici ; seule, la marge sud-orientale de la cuve est exposée annuellement à des inondations suivies ; aussi, avec le temps, et grâce à sa riche végétation, s’est-elle transformée en un humus noir foncé.

La pointe nord du bassin est assez bien délimitée par des formations en manière de dunes, du haut desquelles on a, çà et là, une plus vaste perspective sur le lac que de tout autre point de la rive ouest ; mais plus on s’en écarte pour longer le littoral kânemois, et plus les berges deviennent indécises. Au lieu d’un lac à proprement dire, on a ici une lagune, figurant un lacis de canaux, tantôt à sec, tantôt extravasés sur le terrain environnant ; si bien que lorsqu’on s’enquiert d’une des localités insulaires, on a coutume de la désigner tout simplement, dans le pays, d’après le nombre des bras d’eau qu’il faut franchir pour y arriver. L’ourlet sud-est du lac, entre l’embouchure du Chari et le point de sortie du Bahar el-Ghâzal, semble être dans les mêmes conditions, de sorte que les gens qui se rendent par là au Kânem, après avoir franchi le Chari, vont droit au nord et parviennent au but, sans se douter qu’ils ont traversé un lac : là encore, on a à couper de nombreux canaux ; seulement dans la saison favorable, presque tous peuvent être passés à gué par les bêtes de somme ou de selle.

Accidenté vers le nord-est, le sol riverain forme, au sud et à l’ouest, une région absolument plate où, pour peu que survienne une crue, on voit s’emplir d’eau tel _ridchel_, ou bien telle baie s’agrandir ; l’onde avance de ce côté, pour se retirer ensuite jusqu’au moment des pluies estivales. Tout d’abord les chutes d’eau céleste suppléent à peine aux pertes provenant de l’évaporation ; ce n’est que dans la seconde moitié de la période, quand le Chari déverse au lac un volume liquide toujours grossissant, que les riverains s’aperçoivent de l’enflure de la nappe lacustre, et celle-ci n’atteint sa hauteur maximum que bien après la saison des pluies, c’est-à-dire vers la fin de novembre. Toute la rive sud-ouest se change alors en un vaste marécage, et il arrive souvent que nombre des villages qui s’y trouvent ne peuvent plus communiquer entre eux que par le moyen d’embarcations. Jusqu’à la fin de janvier, parfois même jusqu’en février, les chemins qui contournent le littoral sud sont impraticables, de sorte que, quatre mois après que les pluies ont pris fin, il est plus difficile d’y passer qu’au cœur même de la mauvaise saison. Ainsi, continuellement, les contours du bassin se modifient, et ce ne serait qu’en observant pendant une longue suite d’années les points extrêmes de progression et de recul, qu’on parviendrait à établir une fixation satisfaisante des berges.