Tel est, dans son ensemble, le Kânem, ce vieil État mahométan de l’Afrique centrale, qui a été le berceau du Bornou. Il se divise, on l’a vu, en deux parties, l’une qu’occupent les nomades, l’autre, le Kânem du travail et de la production, aux mains d’habitants sédentaires.

Il est probable que les Kânembou, les maîtres historiques de la région, y sont venus autrefois du nord. Le mot _Kânem_ en effet signifie « Pays du sud »[106] ; il est composé du terme toubou _anem_ (ou _anum_) qui veut dire « du sud », et du préfixe _K_, qui sert à former le substantif. On a vu plus haut que les tribus toubou sont vraisemblablement originaires du Tou (Tibesti), et que c’est là ou à Koufara qu’il faut chercher le point de départ de la domination de ces Bardoa, qui, avec d’autres peuplades émigrées du nord, ont travaillé à la fondation du royaume de Kânem. Mais les Kânembou étaient établis avant eux dans ce dernier pays, car la chronique d’Ahmed mentionne le légendaire roi Sêf (Saef) comme ayant fondé une dynastie régnant « sur les Berbères, les Toubou, les Kânembou et autres ». A quelle époque y ont-ils émigré ? On n’a point là-dessus de données précises. Peut-être, avant de prendre possession du Kânem, ont-ils résidé quelque temps dans les contrées qui l’avoisinent à l’orient, à savoir l’Egueï et le Bodelê, alors mieux arrosées qu’aujourd’hui. Toujours est-il qu’en dehors du sens de ce mot Kânem, leur origine septentrionale semble ressortir de la parenté de leur idiome, le _kanouri_, avec celui des Toubou[107]. Une autre preuve d’affinité primordiale et étroite entre l’une et l’autre peuplade, et un indice que les Kânembou ont dû émigrer du nord, c’est l’extension surprenante de la tribu toubou des Tomaghera, et ce fait qu’une fraction du groupe kânembou des Koubouri porte le nom de « gens du Borkou », _Borkoubou_ : ce qui indique bien un mouvement du nord vers le sud. Les Tomaghera sont mentionnés dans la chronique bornouane, dès les premiers temps du royaume de Kânem, sous le nom de « Gens de Kera »[108], et on les voit dès lors vivant avec les Kânembou ou devenus eux-mêmes Kânembou. Joignez qu’on les retrouve au Bornou actuel, à titre de tribu kânembou reconnue, quoique ayant gardé une certaine notion de leur parenté avec le groupe toubou du même nom, et qu’il est constant dans le pays que les princes de Mandara, à l’extrême sud du royaume, comme ceux de Mounio, à l’extrême nord, tirent d’eux leur origine. Barth tient même pour certain qu’ils ont donné leur nom au district bornouan de Demaguerim[109].

Une autre tribu de souche toubou, les Kojam, se trouvait, elle aussi, établie au Kânem, dès la période initiale du royaume ; le reste de la peuplade paraît y être venue à des époques postérieures ; mais ses éléments ont dû y être de bonne heure très nombreux, puisqu’on voit dans la chronique bornouane découverte par Barth et qui remonte jusqu’au commencement du treizième siècle, à l’époque de Tsilim Ben Bekrou (Bikorou) que les mères des rois étaient presque toutes des femmes toubou : circonstance qui contribue à expliquer que la noble famille des _Sêfija_, qui était originaire d’Arabie, et aux mains de laquelle demeura le pouvoir, put conserver assez longtemps son teint clair. C’est précisément Tsilim Ben Bekrou, dont la mère était une femme de la tribu kânembou des Dibbiri, qui est expressément mentionné comme le premier prince à la peau foncée. On reconnaît également l’influence des Toubou dans cet usage des rois du Kânem, signalé par Ibn Batouta, de se voiler le visage, à l’aide du _Litham_, et dans cette constitution aristocratique du royaume, dont la forme extérieure s’est maintenue jusqu’à ces derniers temps au Bornou.

Les tribus qui vinrent plus tard, et que la chronique en question désigne sous le nom générique de Tedâ, ne manquèrent pas, en leur qualité de nomades indisciplinés, d’entrer bientôt en conflit avec le gouvernement régulier du pays et sa population sédentaire ; de là de longues hostilités, qui réduisirent peu à peu les Kânembou à une complète subordination politique. Partout où les deux éléments, travailleurs de la glèbe et nomades, se trouvaient en présence, la prééminence resta aux seconds. Ultérieurement, il est vrai, les victoires du roi Idri sur les Boulala, alliés des Toubou (fin du XIVe siècle), firent un tort grave à ces derniers, et il semble qu’alors beaucoup d’entre eux se soient vus forcés d’émigrer au Bornou. Depuis lors, la situation politique ne s’était guère modifiée, quand l’arrivée des Oulad Sliman, dans ces derniers temps, et leur prise de possession violente du Kânem, sont venues donner une nouvelle impulsion au mouvement d’émigration vers le sud.

Nous avons dit que, de ces tribus toubou, celles dont les cantonnements participaient le plus du régime des pluies soudaniennes et qui s’étaient mélangées d’éléments kanembou, ne menaient plus qu’une demi-existence de nomades ; et que d’autres, établies tout près du Tsâd ou refoulés dans les îles du lac, étaient devenues complètement sédentaires ; et cela se comprend de soi. Là où le chameau cessait de prospérer, ils ont dû s’adonner à l’élève du bétail, et lorsque, comme c’était le cas lors de mon passage dans le pays, l’épizootie décimait le bétail, force leur était de chercher un recours dans l’agriculture. Les Wandala eux-mêmes, jusque-là de purs nomades, ont commencé ainsi de modifier leur train de vie, et des huttes de chaume du genre kânembou se sont mises à se grouper çà et là.

Que si nous comparons entre eux Kânembou et Toubou, nous voyons que les premiers ont en général le teint quelque peu plus foncé, et que, dans leurs humides parages du lac Tsâd et des provinces intérieures du Bornou, ils ont perdu de la maigreur et de l’élasticité native des premiers, pour gagner en muscles, en graisse, en stature, en plénitude de visage, tout en ayant, eux aussi, les extrémités d’une finesse remarquable. A ce point de vue physique, ils sont, à coup sûr, plus distingués de formes que les Kanouri leurs voisins, dont ils diffèrent également par le costume et les mœurs. Ils se coiffent volontiers d’un haut bonnet (_Djoka_), auquel ils entortillent une bande de coton (_aliâbou_), qu’ils ramènent souvent sur le bas de leur figure, par une dernière réminiscence du turban et du litham. Les jeunes gens laissent volontiers croître leur chevelure ; ils la tressent, ils l’enjolivent, au lieu que les Kanouris ont soin de se raser le chef et d’aller nu- tête. Les jeunes filles, elles, se rasent aux tempes et à l’occiput, ne gardant qu’une touffe supérieure bellement nattée qu’elles séparent en deux sur le front et qui leur retombe des deux côtés de la tête.

Entre Kanembou et Kanouris, la connexion n’en est pas moins très étroite, grâce à la pénétration qui s’est faite entre les deux éléments, et qui date surtout de l’époque où une partie de la population plus ou moins homogène du Kânem reflua au sud de la rivière de Yoô, et se mêla aux gens de ces districts plus méridionaux. De là est sortie la race aujourd’hui dominante au Bornou, celle des Kanouris.

Il est difficile d’évaluer exactement le chiffre total des habitants du Kânem. Voici cependant, jusqu’à nouvel ordre, de quelle manière je le décomposerais :

TOUBOU (_Tedâ et Dâza._)

1o Tribus restées pures et nomades (Gounda, 10,000 Aterêta, Worda, Jouroa, Mâda, Jorumma, Wandala, Dogorda)

2o Tribus pures et sédentaires (Bekaroâ, Worda, 3,000 Nôreâ, Aredda)

3o Tribus mélangées et nomades (Kâdawa, Dibbiri, 4,000 Orabba)

4o Tribus mélangées, plus ou moins sédentaires 5,500 (Koumosoalla, Hawalla, Moallemin, Orabba)

KANEMBOU, KANOURIS, MAGOMI ET DALATÔA.

1o Kânembou (Tomâghera, Konkou, Galabou, 20,000 Koubouri, Sougourti, Tjiroa, etc.)

2o Kanouris (Boulloua, Ansjâlibou, Rogodobou, 5,000 Biradoull, Biriwa, Melemmia, Forêbou, Manijaou, Ngalma, Magomi de Fouli, Gens du Dima de Gala)

DALATÔA.

A Mâo, Jagoubberi, Metalla, Mortofou, Djougou, 3,000 Goumso, etc.

BOULALA ET KOUKA (présumés).

Nguidjem, Reddé, Sarabou, Tirra, etc. 5,000

DANOA (en arabe _Haddâd_ ; en dâza, _Azâ_).

Darkaoua, Ariguimma ou Arigiwa, Amedija, Bekaroa 6,000

ÉLÉMENTS ARABES.

1o Toundjer : gens de Nâs, Gens de Yousef, Gens 5,000 d’Abid, Gens de Maina, Gens de Kagoustema, Gens d’Akid, Gens d’el-Djellâbi, Gens d’el-Fokkera, Gens de Bouloul)

2o Choa (Beni Hasen, Beni Waïl) 500

3o Wassili (en kanouri), Minneminé (en dâza) : 4,500 (Oulad Sliman du Schitati, Mghârba du Lilloa) Total général 70,000

De combien cette évaluation s’écarte-t-elle de la vérité, c’est ce qu’il est malaisé de dire. Beaucoup de localités sans doute ont échappé à ma connaissance ; en revanche, pour d’autres, on a pu m’exagérer le chiffre de la population ; mais, somme toute, je ne crois pas que le nombre des habitants du Kânem dépasse 100,000 âmes, ce qui, pour une superficie de soixante-dix à quatre-vingt mille kilomètres, ne donne guère plus d’un individu par kilomètre carré.

LE LAC TSAD ET SA POPULATION INSULAIRE

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CHAPITRE XIII

Caractère général du lac Tsâd. — Affluents du bassin : les rivières de Yôo, de Mboulou et de Gambarou ; le fleuve Chari. — Le Bahar el-Ghâzal. — Variations du rivage lacustre. — Les Kouri et les Bouddouma. — Les îles du Tsâd ; leur groupement. — Mœurs et usages des insulaires. — Géographie du Bahar el-Ghâzal ; habitants et stations aquifères de cet oued.