En attendant mon retour de Malte et le moment de son propre départ, Gerhard Rohlfs s’était retiré dans une maison de campagne de M. Rossi, à la Meschija. Ce fut là que nous nous mîmes tout de suite en devoir de le rejoindre. Devant la porte de la ville se trouvait, toute parée, une troupe d’ânes servant à entretenir les relations, fort animées, avec la populeuse oasis des Jardins. Les chevaux à Tripoli ne sont pas très nombreux ; les voitures abondent encore moins. Le seul véhicule public qui y existât à cette époque devait son existence au génie entreprenant d’un Maltais : c’était un léger fiacre à deux roues, avec des sièges placés de côté, selon la mode usitée à Malte. Ces ânes tripolitains, qui, au lieu de s’appeler au singulier _Behim_, ainsi qu’à Tunis, portent la dénomination purement arabe de _Himar_, et sur lesquels tout le monde chevauche sans vergogne, étaient représentés par des individus qui me parurent assez misérables, en comparaison de leurs frères d’Égypte ou seulement de Malte. Convenablement excités par leurs conducteurs, ils n’en filèrent pas moins vers la Meschija avec une célérité digne d’éloges. Nous traversâmes d’abord la vaste place déserte qui sert tout ensemble et de marché et de lieu de promenade aux Européens ; puis, obliquant vers le littoral sablonneux de la mer, nous atteignîmes bientôt la villa du consul, située à la lisière de l’oasis péniblement conquise sur les flots.
Qu’on ne se figure pas une superbe bastide, comme il s’en trouve dans la banlieue immédiate d’Alger ou dans les jardins de la Manouba, aux portes de Tunis ; non, c’était une simple maisonnette entourée d’un peu de verdure créée à grand mal, mais que Gerhard Rohlfs n’avait pas moins aménagée très confortablement pour quelques semaines. Un sommelier allemand rempli d’enthousiasme s’y était implanté auprès de lui en qualité de domestique, tandis qu’un jeune photographe de Berlin, qui devait accompagner, pour prendre des vues, l’expédition de la Cyrénaïque, s’occupait des autres soins du logis.
Ces deux compatriotes n’attirèrent pas beaucoup mon attention ; je n’eus d’yeux que pour le digne Mohammed de Gatroun, qui avait été le compagnon de voyage de Barth et de Gerhard Rohlfs, et pour le blanc chameau touareg que ledit Mohammed avait ramené de sa dernière excursion au Bornou. Cet homme, originaire du village de Doudchal, près de Mourzouk, était venu tout exprès de son pays pour me servir également de guide. Je le trouvai dans l’écurie, en train de confectionner des selles chamelières en vue de l’expédition projetée, et je considérai avec une horreur mêlée de respect sa face noire et ronde, sillonnée de rides innombrables, son petit nez camus, aux narines épatées, sa bouche édentée, ses quelques poils de barbe poivre et sel, ses grandes oreilles, et ses bons yeux de chien. Mohammed n’était rien moins que bavard, comme j’eus, plusieurs années durant, occasion de m’en convaincre ; c’était un bonhomme paisible et aimable, ne détestant pas les joies de la vie, mais ne se départant que rarement de l’égalité d’âme qu’il devait à la nature et à l’expérience. Il répondit d’une façon fort convenable à mon salut et à l’assurance que je lui donnai que j’étais enchanté de faire sa connaissance, et il profita de cette interruption de sa besogne pour puiser dans une petite blague de cuir liée par un cordon une pincée de feuilles d’un tabac vert et grossièrement pilé, qu’il se fourra dans la bouche, et qu’il se mit à chiquer avec son reste de dents, en y mêlant, sans doute à titre de correctif, un morceau de natron (_Trôna_). Il portait par dessus la chemise blanche de ses congénères et, toujours à la mode du Fezzan, une solide et chaude couverture de laine qui retombait en arrière de sa tête rase, afin de ne point gêner son travail, et il était assis, les jambes croisées, au milieu de la paille dont il rembourrait les selles.
La selle chamelière usitée là-bas (_Hawia_) consiste en un boyau de deux mètres de long fait de poil de chèvre, et qui, à l’état plat, lorsque la bourre n’y est pas encore, a un demi-mètre à peu près de largeur. On le partage en deux moitiés qu’on remplit de petits chaumes de paille ou d’une autre matière analogue, et qu’on recoud ensuite l’une à l’autre. Cette forme de double andouillette a pour but d’embrasser la gibbosité de la bête ; la suture se fait par derrière et facilite la flexion ; les extrémités antérieures restées libres sont maintenues ensemble par une large et forte agrafe de bois qui forme elle-même une petite selle. C’est de l’excellence du rembourrement, et, plus encore, de la solidité de l’agrafe et de l’angle que forment les deux moitiés de celle-ci, que dépend la valeur usagère de tout l’attirail. Le crampon de bois a directement le poids à porter, attendu que c’est sur lui que reposent les cordes destinées à relier les deux moitiés de la charge ; il faut donc que les parties en soient solidement assujetties. Si l’écartement de l’angle est trop grand, le poids de la charge, joint au tassement progressif de la bourre, produit sur le dos de l’animal un tel affaissement de la hawia, que l’agrafe de bois elle-même lui étreint le corps ou que les cordes lui entrent dans la peau. Aussi ne peut-on mettre trop de soin à la confection de ces sortes de selles ; un bon arrimage du fardeau épargne la bête d’une façon incroyable et ne lui est pas moins indispensable qu’une abondante nourriture. De plus, il n’est point agréable pour les voyageurs de se voir obligés dans les marches, après le poids et la fatigue d’une journée, de perdre les heures de repos à des travaux de couture, de raccommodage, de rajustement, et autres réparations du même genre.
Pendant que j’étais à Malte, on avait acheté six chameaux, au prix moyen pour chacun de 50 thalers Marie-Thérèse, ou de 250 francs. Mohammed, qui était dans l’espèce un grand connaisseur, avait, sans pourtant faire montre de trop d’enthousiasme, déclaré le train suffisant, selon l’évaluation humaine. Les selles allaient être bientôt finies. Au prochain marché, le nègre devait se procurer la provision de cordes nécessaires, les sacs destinés à recevoir la charge, — les meilleurs sont tissés en poil de chèvre, et, dans ce cas, on les nomme _ghourara_, — puis les outres de peau de bouc poilue, corroyée en dedans, qu’on appelle _kirba_ (au pluriel _kîreb_) et dont les plus prisées de beaucoup sont celles qu’on tire des États d’Haoussa. Il fallait en outre des ustensiles de cuisine et de table pour les gens de la caravane, plusieurs marmites de cuivre, un trépied, un vase de cuivre large, plat, étamé, qui servît à la fois d’abreuvoir aux chameaux, de cuvier à lessive, et, à l’occasion, de plat ; il fallait aussi un seau de cuir pour puiser de l’eau, des brides et autres engins nécessaires dont l’absence cause souvent de grands embarras en voyage et que l’explorateur expérimenté n’a garde d’oublier. Quant aux provisions de bouche, c’était à nous autres Européens que revenait le soin de se les procurer ; aussi résolûmes-nous, la liste des objets dûment dressée, d’en conférer dès le soir suivant, à tête reposée, avec M. Rossi.
Tout d’abord nous allâmes voir les chameaux, qui paissaient dans le voisinage sous la surveillance d’un jeune homme du Fezzan, nommé Ali Bou Bekr, mais que nous appelâmes Ali le Fezzanais. Celui-ci avait été pris à louage sur les conseils du vieux Mohammed. C’était un vagabond, déguenillé au possible, et atteint de cette éruption blanchâtre de la peau que l’air salin de la mer détermine chez tous les noirs, à leur arrivée sur la côte. Il n’avait demandé d’abord qu’à être tiré de sa misère et reconduit dans son pays ; mais, soit que Mohammed eût découvert en lui des aptitudes pour les courses au désert, soit qu’il lui voulût du bien en qualité de compatriote, ou qu’il connût sa famille, toujours est-il qu’il se fit sa caution et s’entremit pour son engagement. On avait loué en outre deux autres nègres, Sa’ad, un affranchi marié d’un citoyen notable de la ville, et Ali, natif de Mandara, au sud du Bornou. Ceux-là ne nous avaient pas encore ralliés.
Ali le Fezzanais était aussi noir de peau que Mohammed, de petite taille, avec un nez épaté, une bouche énorme et des dents blanches. Il était complètement imberbe et portait un de ces confortables costumes d’épaisse laine à raies sombres dont Gerhard Rohlfs avait pourvu ses gens en vue de la saison d’hiver. C’était un vêtement de largeur moyenne, clos par devant, tombant jusqu’au genou, avec une ample échancrure pour le cou, et muni d’un capuchon, avantage inappréciable dans ces pays, où l’on se préoccupe avant tout de ne point attraper froid à la tête.
Le lendemain, nous donnâmes un coup d’œil aux présents royaux, qui, autant que cela fut possible, sans trop gêner les chameaux, furent laissés dans leurs caisses d’emballage, et nous arrêtâmes, de concert avec M. Rossi, notre approvisionnement de vivres, lequel devait consister en biscuit de mer (_Bougsmât_), en riz (_Rouzz_), et en kouskoussou à gros grain[5] (_Mohammes_) ; après quoi, nous fîmes notre visite aux Européens les plus notables[6] et aux principales autorités de la ville.
Ali Riza Pacha, le gouverneur général, était un Arabe algérien élevé en France. Bien qu’ayant, à un plus haut degré que la plupart de ses prédécesseurs, le sens du progrès et de la civilisation, ce vâli n’avait pu éviter un écueil où se heurtent presque tous les fonctionnaires du même ordre. Le vice-roi d’Égypte lui-même nous atteste, par un exemple remarquable, comment, dans ces contrées, les plans de réforme et de civilisation, en dépit d’une pleine conception du but à atteindre comme des avantages qui en doivent résulter, et malgré l’appoint de ressources considérables, ont souvent avorté misérablement. Ce ne sont qu’édifices bâtis en l’air, sans fondements suffisants, à l’aide de mauvais matériaux, et sans le concours de collaborateurs entendus : aussi s’écroulent-ils d’un côté, au fur et à mesure qu’on les construit de l’autre, et la masse entière finit par rester à terre, faute de moyens et d’ouvriers. Encore ne se rencontre-t-il que rarement des hommes ayant l’intelligence du Khédive, ses ressources et sa haute ambition : chez la plupart, l’idée civilisatrise se borne à une connaissance telle quelle de la langue française, à un désir d’imiter les modes de Paris, d’obtenir, coûte que coûte, des décorations européennes. La création d’un aqueduc, l’installation de l’éclairage au gaz, l’établissement d’une ligne télégraphique ou d’un chemin de fer, voilà, au mieux, toutes les visées de ces novateurs ; par là, ils jettent de la poudre aux yeux des touristes ou des Européens vivant dans le pays, et, pour peu qu’ils lisent leur éloge, obtenu souvent à prix d’argent, dans les gazettes transméditerranéennes, ils se prennent eux-mêmes pour de grands réformateurs, tandis qu’ils ne sont en réalité que d’ineptes plagiaires.
A Tunis, par exemple, on avait une frégate, des avisos, quelques transports : on acheta des canons par centaines ; puis l’on établit des tribunaux avec des degrés d’instance sur le modèle de ceux qui existent en Europe. Qu’arriva-t-il ? Les achats de canons ruinèrent le pays, et ne servirent qu’à quelques hauts fonctionnaires qui profitèrent de cette occasion de s’enrichir. Les cours de justice eurent des juges vénaux, et engendrèrent, conformément à la routine accoutumée, des procès qui ne finissaient jamais.
Tant que l’éducation du peuple restera terre à terre et qu’on n’aura pas réussi à créer une administration bien ordonnée et honnête, toutes les réformes seront sans effet. Or, le relèvement de cette éducation populaire paraît une chose incompatible avec l’Islam, qui, de sa nature, est stationnaire. Les seuls gens soi-disant instruits de ces pays sont les Oulémas, qui connaissent à fond le Coran, ce résumé de toute science, mais qui professent le mépris le plus absolu pour toute notion terrestre en dehors du livre sacré. Ils sont les interprètes du droit, les conseillers des puissants, les précepteurs du peuple, les éducateurs de la jeunesse, et les ennemis de toute culture occidentale. Dans les écoles, on apprend le susdit Coran d’une manière mécanique et par cœur, et c’est avec ce fond qu’on entre dans le monde. Qu’y a-t-il là qui prédispose à comprendre les réformes civilisatrices ? S’il existe dans la nation quelques esprits honnêtes, il est rare qu’on les rencontre dans les rangs des employés d’administration et même dans le corps religieux de la magistrature. L’incorruptibilité est une vertu peu commune. L’armée des fonctionnaires n’est trop souvent, dans les contrées mahométanes, qu’une bande de brigands qui a de si vastes ramifications, que le peuple lui est livré sans recours.
Tel était également l’état des choses dans la Tripolitaine, et la nation criait bien haut contre le vâli, ses sous-gouverneurs et ses autres complices, malgré les innovations bienfaisantes dont il dotait le pays : forage de puits artésiens, fondation d’une école, éclairage au gaz des rues de Tripoli, plantations d’arbres dans la banlieue désolée de la ville. Riza Pacha se disposait même, à l’époque de mon séjour, à créer dans la partie est de la province, c’est-à-dire dans l’ancienne Marmarica, sur les baies de Bomba et de Tobrouk, des colonies dont l’ouverture du canal de Suez lui faisait croire le développement assuré. Hélas ! les puits sont depuis longtemps comblés, l’école n’a rien produit, les plantations n’ont jamais pu arriver à vivre ; il n’y a que les quelques becs de gaz qui ont survécu à leur fondateur. Quant à ces colonies si pompeusement annoncées et qui devaient éterniser la gloire d’Ali Riza, elles ne sont jamais sorties de l’état embryonnaire et ont péri dans leur germe.
Parmi les favoris du vâli figurait le bourgmestre de Tripoli (_Cheïk el- Beled_) Ali el-Kerkeni, natif de l’île tunisienne de Kerkena. Je lui rendis aussi ma visite. Ses longues rapines avaient fait de lui l’homme le plus puissant et le plus riche du pays ; tous les fonctionnaires rampaient devant lui ; tous les habitants le redoutaient autant qu’ils le haïssaient. La cour de justice était remplie de ses créatures ; toutes les autorités administratives de la ville et des provinces étaient à sa solde, et tous les impôts passaient par ses mains, qui ne manquaient pas d’en retenir une grosse part.
Ces visites purement officielles n’eurent pas beaucoup d’intérêt pour moi. On offrit et l’on fuma les cigarettes, substituées depuis longtemps aux tchibouks ; le _Kahouâdchi_ ou domestique chargé de servir le café apporta, la serviette au bras, sur le plateau de cuivre, les minuscules tasses (_Findchâl_) avec leurs soucoupes (_Zarf_), et la conversation prit son cours, en français chez le gouverneur, en langue arabe chez le bourgmestre. Le vâli, un petit homme carré des épaules, avec une barbe grise et un visage couperosé, me parut approcher de la soixantaine. Il était en uniforme. Tout en fumant sa cigarette dans un majestueux tuyau de tchibouk muni d’un superbe bout d’ambre, il m’exposa avec volubilité ses plans grandioses de réforme et de civilisation, non sans manifester en revanche le peu de confiance que lui inspiraient mes projets de voyage. Le bourgmestre, lui, avait une figure ronde et blanche, avec une sorte de teint de cire, une barbe noire qu’il portait tout entière, des traits réguliers, des yeux bruns d’un éclat étrange, et une belle stature de moyenne grandeur. L’entretien avec lui fut contraint, borné à des banalités d’étiquette relatives à Malte, à la traversée, au temps et à la politique européenne. Il était visible que le redouté fonctionnaire se méfiait de M. Rossi et de moi. Bref, ces deux dignitaires m’intéressèrent peu ; leur type était de ceux que ne m’avait que trop rendu familiers mon expérience acquise en Tunisie. A Tunis, le système de brigandage est grandiose ; mais aussi la contrée est riche ; dans la Tripolitaine, il est en proportion des ressources du pays, ce qui ne veut pas dire qu’il soit moins éhonté.
Une chose étonne, c’est qu’avec de tels organes de gouvernement, — et de la moralité des hauts fonctionnaires on peut induire naturellement le niveau de probité des petits, — et étant donnés, d’une part, les difficultés que crée à une direction d’ensemble la superficie immense de la Tripolitaine, et, de l’autre, le chiffre relativement énorme de nomades, réfractaires à toute administration régulière, que présente l’ensemble de la population, — une chose, dis-je, étonne : c’est la tranquillité dont jouit le pays. Depuis l’époque où le chef de tribu Rhouma (c’était pendant la guerre de Crimée) souleva les Arabes ses compatriotes contre la domination étrangère des Turcs, et, au moment d’atteindre le but, paya de sa vie son patriotisme, non seulement il n’y a pas eu le moindre essai de rébellion, mais la paix la plus profonde, la sécurité la plus complète règnent sur tous les points du territoire. Les tribus turbulentes du sud de l’Algérie ne manquent jamais, aujourd’hui encore, de saisir toutes les occasions de révolte contre l’autorité haïe des Français, malgré l’immense puissance militaire de ceux-ci ; les Arabes tunisiens, eux aussi, las de se voir sans cesse dépouillés, ont eu, comme je l’ai dit plus haut, recours à une sanglante insurrection : seuls, ceux de la Tripolitaine, en dépit du peu de forces matérielles avec lesquelles les Turcs les tiennent en respect, semblent se résigner le plus docilement du monde à leur condition.
La Régence de Tripoli ne dispose pas d’un noyau de plus de cinq milliers d’hommes, et ne possède point de cavalerie régulière, élément qui paraîtrait pourtant si indispensable vu l’écartement des centres de population. Les gouverneurs provinciaux, qui portent au civil le titre de _Moutasarrif_, et au militaire celui de _Kaïmakan_, administrent leurs districts presque sans l’appui d’aucune force armée. Notez que la domination turque pure ne date pas d’un demi-siècle. La dynastie des Karamanlis n’est pas encore oubliée, et il reste passablement de contemporains et d’alliés de cette fameuse tribu des Oulad Sliman, par les bras de laquelle on opposa une si héroïque résistance à la conquête ottomane ; mais il semble que le courage de ces nomades guerriers se soit éteint avec leur gloire : il a suffi pour l’anéantir d’une génération de fonctionnaires turcs gouvernant sous leur bon plaisir. Toujours est-il que, à ne croire même qu’une minime partie de ce que disent les habitants, quand, avec un luxe d’imagination tout orientale, et en vertu de cette prédilection pour le temps passé qui est naturelle aux vieillards, ils décrivent la prospérité universelle du pays à l’époque de Yousef Pacha, le dernier des Karamanlis, la décadence actuelle de la Tripolitaine serait à tous égards lamentable.
C’étaient les Karamanlis qui, au commencement du siècle dernier, avaient mis fin au gouvernement à trois têtes qui antérieurement régissait Tripoli, aussi bien qu’Alger et Tunis. Cette trinité souveraine des trois États se composait d’un Dey, pris dans les rangs des Janissaires, d’un Bey héréditaire, et d’un Pacha nommé par le chef spirituel à Constantinople. Or, pendant qu’à Alger, le Dey avait concentré dans ses mains la puissance suprême, et qu’à Tunis le Bey était parvenu à se rendre seul maître, le pacha Ahmed-el-Karamanli ne tardait pas, de son côté, au prix d’un sanglant coup d’État, à s’emparer de la régence absolue de Tripoli.
A cet Ahmed, dont le règne long et bienfaisant dura jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, succéda son fils Mohammed Pacha, un excellent prince qui, par malheur, n’occupa le trône que neuf ans. Après lui vint son fils Ali Karamanli, qu’on dépeint comme un souverain plein de bonté et de justice, dont les Chrétiens surtout, à ce qu’on assure, eurent fort à se louer. Cependant, en dépit de ses qualités personnelles, ce fut lui, dit-on, qui prépara, par une déplorable faiblesse à l’égard de ses fils, la ruine totale du pays et la chute de sa dynastie. L’aîné de ses enfants, Hasan, excita par ses brillantes aptitudes autant que par son humeur ambitieuse la jalousie et la haine de ses frères Ahmed et Yousef. Ahmed, qui était naturellement doux et paisible, finit par se résigner à sa mise à l’écart ; mais Yousef médita la vengeance et la trahison. Non content d’avoir tué (en janvier 1790) ce frère qu’il détestait tant et qui était l’héritier présomptif du trône, il ne tarda pas à menacer son père et son autre frère. Après plusieurs tentatives avortées pour s’emparer du pouvoir, il semblait près d’atteindre son but (été de 1793), quand parut devant Tripoli une escadre turque, apportant de Constantinople la déposition du vassal que son fils tenait assiégé et la nomination d’un autre régent. Malgré le peu de forces dont ce dernier disposait et l’état d’indépendance effective où le pays se trouvait à l’égard de la Porte, les Tripolitains, las de la guerre civile, laissèrent le nouveau venu s’installer dans la ville, et Ali Karamanli s’enfuit à Tunis. Le malheur réconcilia ses deux fils ; l’usurpateur, auquel le Sultan ne prêtait qu’un appui moral, fut assiégé dans Tripoli par Ahmed et Yousef réunis, et la dynastie des Karamanlis revint sur l’eau pour un bout de temps.
Yousef Pacha, qui eut un règne long et brillant, fut le dernier souverain de sa lignée. Ce fut sous lui que se produisit l’inextricable confusion où la tribu arabe des Oulad Sliman joua un rôle si prépondérant (1830-1831). L’abdication de Yousef fut suivie d’une série de compétitions qui amena la fin définitive de la dynastie. Les Tripolitains s’étant adressés à la Sublime-Porte pour la prier de rétablir l’ordre dans le pays, le Sultan saisit cette occasion de réduire le territoire en province turque. L’un des prétendants avait pris la fuite, et l’on n’en entendit plus parler ; l’autre fut conduit à Constantinople où il termina ses jours, si bien que, sans qu’on eût besoin du moindre déploiement de force, le commissaire du Grand-Seigneur s’installa dans la ville, en qualité de Vâli ou Gouverneur général. Depuis lors, les destinées de la Régence avaient été conduites par une longue série d’administrateurs semblables, et Ali-Rîza n’était ni le plus inintelligent ni le plus mauvais.
Moins attrayantes encore furent les visites que nous fîmes aux étoiles de seconde ou de troisième grandeur, tels que le _Mouain_ ou adjoint du pacha (autrement dit le vice-gouverneur), le _Defterdâr_ ou Trésorier, deux fonctionnaires qui, hiérarchiquement, sont au-dessus du Bourgmestre, puis des sous-gouverneurs de provinces qui se trouvaient d’aventure dans la capitale, et enfin le commandant des quelques milliers d’hommes dont se compose l’armée tripolitaine.
Notre connaissance la plus intéressante était, à coup sûr, mademoiselle Alexandrine Tinne, née à la Haye le 17 octobre 1834, et qui avait déjà fait du bruit par ses voyages dans la région du haut Nil. Des possessions algériennes, elle avait essayé vainement de pénétrer au sud chez les Touaregs, et, peu de temps avant mon arrivée, elle était venue à Tripoli avec une suite nombreuse, à dessein de pousser vers le Fezzan et au delà. Je ressentis tout de suite, je l’avoue, une sorte de respect craintif pour une femme qui avait donné tant de preuves d’énergie et de volonté, amassé déjà un tel trésor d’expérience, et qui, en dépit des pertes douloureuses qu’elle avait éprouvées dans ses dernières excursions[7], montrait une opiniâtreté si tenace et s’apprêtait résolument à poursuivre l’accomplissement de ses visées. L’entrevue que j’eus avec elle à Tripoli ne fut pas de nature à modifier en moi ce sentiment. Sa physionomie noble, et froide d’apparence, ses manières pleines de distinction et de réserve étaient faites pour détromper agréablement quiconque, ne jugeant cette personne que sur une carrière d’aventures qui est d’ordinaire le lot exclusif des hommes, eût été porté à se la représenter sous l’aspect d’une virago bien émancipée. J’ajouterai que, d’un autre côté, l’extérieur de la dame, tel que je le dépeins, n’était point fait, à première vue du moins, pour vous trop échauffer.
Sa suite se composait de deux marins hollandais, Kes Oostmans et Ary Jacobse, de quelques nègres du haut Nil qui lui appartenaient, de femmes algériennes, d’Arabes de Tunis et d’Alger, de plusieurs esclaves nègres affranchis, qui espéraient pouvoir sous sa protection regagner leur patrie, et d’Adolphe Krause, un jeune Allemand qui, par enthousiasme pour les explorations africaines, avait quitté le gymnase de sa ville natale et commencé par Tripoli sa visite au mystérieux continent. La ville était remplie de la gloire de la voyageuse, et déjà on ne la désignait plus que sous ce nom de _Bent-el-Rê_ (fille de roi), qu’elle devait conserver jusqu’à son trépas si tragique. Cependant, l’étendue des ressources de mademoiselle Tinne et l’importance de son escorte ne me rendant pas absolument désirable une pérégrination en commun avec elle jusqu’à Mourzouk, but de notre première étape, je lui laissai prendre les devants, et d’autant plus volontiers que la sécurité complète qui régnait dans toute la Tripolitaine me permettait de voyager seul.
Pour en revenir à mes apprêts de départ, j’accompagnai jusqu’au marché mon Gatrounois Mohammed, lorsqu’il alla y acheter les divers ustensiles qui nous manquaient. La monnaie circulante est la piastre turque (_Ghirsch_)[8], qui représente deux pièces de 20 paras, et qui, vingtuplée, fait un _Mahaboub_ ; ensuite vient le thaler de 5 francs, qui vaut en moyenne 23 piastres turques, puis le thaler autrichien de Marie-Thérèse (_Abou Teïr_, ou le _Père à l’Oiseau_, ainsi nommé de l’aigle double qu’il offre à sa face). Cette dernière pièce a aussi, au cours, une valeur de 23 à 25 piastres turques. Une autre monnaie qui lui fait avec succès concurrence, c’est le thaler espagnol, dit le _Père aux colonnes_, à cause des colonnes d’Hercule qu’elle porte à l’avers. Pour les Arabes, qui avaient cru y voir des canons, c’est l’_Abou Medfa_, ou le Père aux canons. Deux piastres turques et demie, c’est-à-dire cinq _Abou Aschrin_[9], forment la piastre arabe ou _Ghirsch el-Arabi_ ; trois piastres turques, ou 6 pièces de 20 paras, s’appellent _Sebili_.
Le soir venu, nos affaires et nos visites faites, nous retournions à la petite villa de M. Rossi, où nous restâmes attablés fort tard à boire du vin allemand ou de la bière, pendant que Gerhard Rohlfs nous racontait mille scènes de sa vie de voyages, et m’initiait aux personnes et aux choses du monde nouveau où j’allais désormais exclusivement vivre. Je puis dire que ces soirées solitaires et champêtres comptent parmi les plus agréables de mon existence.
Enfin, tout se trouva prêt pour le départ. Ali Riza m’avait remis une lettre de recommandation (_Firman_) ouverte, et fort tiède d’ailleurs, pour les autorités locales, et donné comme escorte officielle un gendarme (_Dabdti_) nommé Milâd Abêja. Le matin du 17 février, on chargea mes chameaux, au nombre de huit, car, jusqu’à la première station principale, Beni Oulid, j’en avais loué deux en sus, dont les conducteurs devaient en même temps nous servir de guides. Je me serais volontiers procuré un cheval ; mais le supplément de dépense que le transport d’eau et d’orge m’eût occasionné m’obligea de renoncer à ce luxe, et je résolus de me contenter de mes organes de locomotion naturels et de mon « vaisseau du Désert ».
Le plus robuste des chameaux portait, d’un côté, l’énorme coffre contenant le trône en velours cramoisi, au dossier et aux pieds richement dorés, qui était destiné au souverain du Bornou, et, de l’autre, les portraits de grandeur naturelle du roi Guillaume, de la reine Augusta et du prince héritier. Ce qui gênait le plus l’animal, c’était moins le poids du faix que le défaut d’équilibre entre ses deux parties. Le chameau ne s’accommode pas volontiers d’une charge qui retombe à droite ou à gauche, qui lui touche les jambes de devant ou de derrière ; il aime mieux porter un quintal de plus, et que les pièces du bagage s’équilibrent de chaque côté de sa bosse. Une seconde bête avait sur son dos les fusils à aiguille, avec leur quantité voulue de munitions, puis, pacifiquement adjoint à ces armes, un stock d’écrits saints en arabe qu’un Anglais, M. Robert Arthington, de Leeds, nous avait priés de prendre avec nous. Une troisième reçut le reste des présents, savoir : une pendule de bronze, une montre en or avec sa chaîne, une longue-vue binoculaire, une demi-douzaine de montres en argent ordinaires, un double service à thé argenté, quelques pièces de soie et de velours, une livre d’huile de rose pure, un poids égal d’essence de géranium commune, des rosaires, des bracelets, des colliers de corail, douze burnous de velours, du drap, des étoffes en fine laine de Tunis, des tarbouchs tunisiens, et un harmonium qui avait déjà servi à charmer nos soirées solitaires de la Meschija. Deux autres animaux portaient nos propres bagages en livres, instruments, habits et médicaments, charge à laquelle devait, en cas de besoin, s’ajouter celle de ma propre personne ; deux autres encore, des provisions de bouche, la vaisselle, la tente et divers ustensiles ; le dernier enfin avait pour mission de véhiculer l’eau.
Pour les longs voyages, le poids imposé aux chameaux du pays ne doit point dépasser trois ou quatre quintaux. Peut-être en général est-il préférable, quand on va de Tripoli au Fezzan, de louer des bêtes en chemin, celles qui proviennent de la région plate du littoral n’étant pas très prisées, et ne valant pas, à beaucoup près, pour la vigueur et l’énergie, les chameaux originaires des hauts territoires quelque peu herbus de Sokna, du Djebel Haroudch, des districts habités par les Ourfillas, les Abou-Sef et autres tribus. Quoique les miens et leurs semblables à Tripoli payassent fort de mine, on doutait avec raison dès Sokna qu’ils pussent aller jusqu’au Bornou. Ajoutez à cela que ces animaux sont excessivement sensibles au changement de climat. Le chameau méridional de Mohammed par exemple, qui, bien que vieux, était un superbe échantillon de son espèce, avait déjà beaucoup souffert du mois d’hiver qu’il avait passé à Tripoli, et on n’avait pu qu’à grand’peine le soutenir en le nourrissant quotidiennement d’orge. Ce vénérable fils du désert avait beau s’avancer fièrement sans bagages, dominant de haut la plèbe de ses camarades, on voyait que ses membres étaient engourdis, et l’on eut de bonne heure l’appréhension qu’il ne pût achever la première étape et qu’il fût condamné à finir ses jours au milieu de la route, loin de sa patrie.
Sortis de Tripoli par la porte sud, nous allâmes camper à une demi-lieue de là sous un charmant bouquet de mûriers, d’oliviers et d’orangers, où Frédéric Warrington, ce guide devenu historique de tous les voyageurs européens qui s’enfoncent par ce côté en Afrique (il avait consenti à m’escorter, moi aussi, durant quelques journées de marche), avait déjà dressé sa tente, et où devait se faire solennellement le branle-bas de départ. Ce fut là que vinrent prendre congé de nous, qui à cheval, qui à âne, les principaux membres de la colonie européenne, la fleur des deux sexes de la société. On banqueta, on causa, on dansa sur l’herbe. Le photographe berlinois fixa l’image de ce joyeux rassemblement international ; puis, au soleil couchant, je me retrouvai seul, avec mes pensées, mes impressions, mes souvenirs et mes espérances, au milieu d’un monde étranger.
En proie à ce bouillonnement intérieur, je me promenai longtemps en silence devant ma tente, tout en regardant au loin le groupe étrange des chameaux qui, attachés par les articulations des genoux et des pieds, se livraient avec un grincement régulier de mâchoires au travail de la remastication. Une chienne de garde arabe, du nom de Feida, achetée seulement de la veille, s’acquittait déjà de son office de custode, bien qu’elle ne se fût encore liée d’amitié avec aucun de nous. Ali et Sa’ad ne tardèrent pas à s’endormir l’un et l’autre, du sommeil de la jeunesse insouciante et pleine de santé ; Mohammed, lui, s’administra encore mainte chique de tabac additionnée de grains de natron qu’il mâchait avec ses reliefs de dents, puis, après avoir à plusieurs reprises jeté un regard expérimenté et scrutateur sur les chameaux et la tente, il releva par dessus sa tête le capuchon de son riche et épais burnous à raies, et s’abandonna au sommeil du juste.
Morne fut la nuit qui succéda à cette journée de gaîté et de bruit, et que devaient suivre des journées encore plus mornes et plus solitaires. Le sommeil ne voulait pas venir. Me trouvant trop à l’étroit dans ma tente, je m’enroulai au dehors dans mes chaudes couvertures de Tunis, et j’employai cette belle nuit à rêver. Les images du passé se confondaient en moi avec celles du présent, et les sites de l’Allemagne du Nord avec ceux de la côte africaine. La puissante Carthage, l’Afrique romaine, la riche Cyrénaïque, chrétiens et Turcs, nègres et Vandales, Garamantes et Arabes, Berbères et antiques Égyptiens, dansaient dans ma cervelle une sorte de sarabande fantastique. Les destinées de ces pays se déroulaient devant moi avec toutes leurs péripéties, et je songeais au temps où, sur les bancs pédantesques de l’école, j’avais tant de fois regretté de ne pouvoir substituer au fatras de dates que j’essayais de fourrer dans ma mémoire réfractaire, une expérience personnelle et vivante de ce drame historique. Peu à peu cependant, les tableaux devinrent plus confus ; ils se brouillèrent de plus en plus, et finirent par sombrer au matin dans les ténèbres d’un profond sommeil.
A l’aurore, Gerhard Rohlfs et M. Rossi vinrent me faire leurs adieux définitifs ; les chameaux furent chargés, la tente fut pliée, et l’on échangea sans mot dire la dernière poignée de main. Je montai sur mon « vaisseau du désert », et je m’engageai, silencieux et grave, par la plaine de sable, avec une pensée mélancolique pour ce que je quittais, pour les êtres aimés et vénérés qui étaient là-bas dans ma patrie, et que j’allais être si longtemps sans revoir, à supposer même que je les revisse jamais, mais aussi avec la douce espérance d’un heureux retour et le ferme propos de consacrer à mon entreprise, autant qu’il était en moi, toutes mes énergies physiques, intellectuelles et morales.
Si j’avais su alors que mon destin devait me retenir si longtemps dans les régions inconnues du mystérieux continent, aurais-je eu vraiment le courage de me mettre en route ? Cinq années et plus d’un complet isolement moral, au milieu des plus dures privations, dans le renoncement le plus pénible, sous le coup de maux et de dangers effroyables, c’est plus que n’en aime à risquer même l’enthousiasme le plus exalté. Plus tard, il est vrai, loin du train fiévreux de la vie européenne et de ses jouissances de toutes sortes, on apprend à juger autrement du temps et de l’espace, on devient plus modeste dans ses visées, plus tenace dans l’exécution de ses plans, et l’on acquiert le secret de souffrir et de persévérer. L’élasticité du corps, la force de résister aux fatigues et aux maladies, le don de savoir se mettre en rapports avec des gens de toutes sortes au milieu d’un monde qui vous est étranger, telles sont les conditions indispensables à quiconque entreprend un voyage de découverte ; la patience surtout, voilà en quoi gît le secret de la réussite ; malheureusement, c’est une vertu qu’il n’est pas toujours facile d’exercer, et, pour mon compte, ce ne devait être qu’au prix de bien des luttes pénibles que je devais apprendre à me débrouiller au milieu de l’imbécillité ou de l’incertitude de mon entourage.
A TRAVERS LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN (SUITE)
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CHAPITRE II
De Tripoli à Beni-Oulid. — Halte à Sokna. — Aspect de cette partie du désert. — Entrée dans le Fezzan. — Le chameau-poste. — Sur la serir Ben Afien. — Les oasis de Semnou, Temenhint et Sebha. — Le _lakbi_. — Dernière étape.