Advertisement

Avant de quitter de nouveau le Bornou et son aimable population, pour nous enfoncer plus avant dans le Soudan, il convient de jeter un coup d’œil d’ensemble sur le Kânem et le bassin du lac Tsâd.

Le Kânem, au sens le plus étendu du mot, est borné à l’ouest, par la route qui relie l’oasis de Kawar à la pointe septentrionale du Tsâd ; au nord, il a pour limite une ligne allant de la station de Belgajifari, sur la route précitée, à l’aiguade de Birfo, touchée par nous lors de notre voyage au Borkou. De Birfo, la frontière s’infléchit à l’est, à peu près parallèlement à la dépression de l’Egueï, puis, passant par l’aiguade de Billori (en arabe Bou Foumin), court au sud-est dans la direction du Bahar el-Ghâzal, sans toutefois l’atteindre, et revient, de là, sur la gauche, toucher la rive nord-est du lac Tsâd. La région ainsi délimitée figure un pentagone de soixante-dix à quatre-vingt mille kilomètres de superficie environ, englobant, avec les vallées qu’occupe la population sédentaire, les points aquifères et les pâtis que visitent périodiquement les nomades.

Quant à la portion de pays habitée d’une façon permanente, elle se réduit à un tiers au plus du territoire total du Kânem, c’est-à-dire qu’elle a pour limites, au nord, la marge extérieure des districts de Schitati et de Lilloa, à l’est, une ligne courant vers le Bahar el- Ghâzal, et, au sud-ouest, le tracé de celui-ci ; elle dessine ainsi un triangle dont la base s’appuie au lac, et dont la partie sud-est seulement porte, dans la langue locale, le nom que nous appliquons à la contrée tout entière. Au nord de ce Kânem proprement dit et restreint, s’étend le district de Manga, où l’on arrive en montant peu à peu depuis le lac Tsâd, et d’où l’on redescend insensiblement dans la région basse de l’Egueï, au nord-est. Ce Manga constitue une vaste croupe de terrain aplati formant la démarcation naturelle du Kânem pris au sens limité du mot.

A la frontière nord, Birfo est à peu près à la latitude de Belgajifari, station toute voisine de Bedouâram sur la route du Bornou[100] ; les aiguades intermédiaires sont Bîr si Ali, Firkaji, Kêderi et Dira. Entre le district de Manga et l’Egueï se trouve, comme zone intermédiaire, un steppe herbu, mais sans arbres, faiblement mamelonné, d’un développement approximatif de cent kilomètres. Il y a la même distance à peu près entre la fontaine de Kedela Woati (au Manga) et la station éguéïenne de Solado ; la même aussi entre Hadjo, autre aiguade éguéïenne, et Killori, également au Manga. Par la nature de son sol et de sa flore, cette marge de séparation appartient au Désert, tandis que le district de Manga, large de soixante-dix à quatre-vingts kilomètres, présente des accidents de terrain plus vifs et de longs enneris encaissés où croissent quelques acacias ; cette dernière région est coupée de biais par le quinzième parallèle, qui forme à peu près limite entre le steppe pur et les parages boisés, quoique encore participant du steppe, du Kânem proprement dit : c’est, on le voit, de la zone du désert à celle où règnent des pluies estivales, la même transition insensible que nous avons déjà observée sur le chemin de Kawar au Bornou.

Les fontaines nord-ouest du Manga sont visitées au passage par des tribus errantes qui habitent d’ordinaire plus au sud, dans le voisinage de la route de Kouka ; celles du sud-est le sont par les nomades du district de Lilloa ; quelques vallées seulement, où l’eau se rencontre plus à souhait, sont de temps à autre mises en culture par les Danoa. Les pâtis et les aiguades de la région sont aussi, cela va sans dire, fréquentés par les nomades du Schitati, lesquels poussent parfois leurs visites pastorales ou leurs courses guerrières jusqu’à l’Egueï.

Mais les maîtres reconnus du pays, ce sont diverses tribus ou fractions de tribus qui y ont en quelque sorte leur patrie. Tels sont, au nord- ouest, les Gounda, un rameau de la peuplade tibestienne du même nom, lesquels possèdent quelques chameaux, avec un petit avoir de bœufs et de chevaux, et visitent les pâtis voisins de la route du Bornou jusqu’à Agadem, au nord. Ils avaient pour chef, au moment de mon passage, un certain Koussouo Kôremi, dont les Arabes mutilaient le nom en celui de _Kôsa_. Avec eux pâturent, et un détachement des Aterêta, tribu que j’ai déjà mentionnée comme ayant jadis possédé l’oasis de Jin au Borkou, et des fractions de Worda-Kouja et de Worda-Neddia, dont les frères, les Worda-Soukkoma, habitent aux alentours de Mondo.

Plus loin, dans la même partie du Manga, sont établis les Ozima (une subdivision des Jouroa), qui exploitent surtout, comme étant leurs, les pâtis de Louro, de Rehi, de Jounko et de Maderdé, dont je n’ai pu déterminer d’une manière précise l’emplacement, et qui se tiennent le plus volontiers dans le voisinage de Belgajifari ; puis les Jorumma, détachement des Daza Sakerda, qui se disent venus autrefois du Bahar el- Ghâzal et de l’Egueï, et qui se composent de deux groupes, les Tommulma et les Kadjeloa.

Ces tribus précitées pénètrent rarement au Kânem proprement dit, dont nous nous occupons surtout ici, ce Kânem dont le sol privilégié de la nature fournit de quoi nourrir une population sédentaire, ce Kânem qui, jadis, dans l’histoire du centre de l’Afrique, a joué un rôle prééminent, et qui a été le berceau de l’État bornouan. Ce Kânem-là n’appartient que pour sa partie nord (Schitati, Lilloa, etc.) à l’élément nomade ; tous ses districts sud, à partir du 14e degré de latitude à peu près, possèdent un noyau fixe d’habitants ; et ces districts, plus ou moins dépendants de l’Ouadaï, et dont Mâo est la capitale, constituent justement la région que, dans le pays, on désigne spécialement sous ce nom de Kânem.

Advertisement