Advertisement
Cependant la situation politique au Bornou n’avait pas changé pendant mon absence ; c’étaient toujours les mêmes symptômes d’affaissement général, les mêmes influences néfastes à la cour, où Ahmed Ben Brahim, mon hôte, continuait de faire la pluie et le beau temps. Le brave Lamino n’avait point eu son remplaçant. Son fils Abâdchi que le cheik, en souvenir du père, avait maintenu dans la plupart des gouvernements de ce dernier, n’avait pas tardé à s’attirer par ses vilenies l’animadversion générale, et le sultan avait fini par apprendre, ce qui était au su de toute la ville, que le personnage était féru d’amour pour une de ses filles, la princesse Mabrouka, laquelle, comme presque toutes les Soudaniennes de la classe privilégiée, faisait en quelque sorte métier de ses charmes, si bien que, pour satisfaire à ses exigences, Abâdchi se livrait aux dissipations les plus folles. Ahmed Ben Brahim se réjouissait en secret de voir sur quelle pente glissait le fils de son ancien ennemi, car, de la sorte, il pouvait espérer se mettre peu à peu en possession de la majeure partie des charges qu’il détenait.
L’année, peu pluvieuse, n’avait été que médiocrement féconde ; l’épizootie n’avait pas encore disparu, les affaires languissaient ; les marchés étaient vides. Les produits régionaux se transportaient à Kâno, où, grâce à l’affluence des marchands du Nord ils trouvaient un débit rapide et avantageux ; de là, en revanche, arrivaient à Kouka, sensiblement renchéris par les frais de transport, les articles d’Europe qui n’avaient pu se vendre sur les marchés de l’Haoussa. Il y avait des moments où l’on ne trouvait pas à acheter sur la place une livre de café ou de sucre, un tarbousch, un burnous, un rasoir, des ciseaux, tous objets de pacotille qui abondent d’ordinaire sur les marchés soudaniens. On cachait soigneusement cet état de choses à Omar ; il va de soi que ce dont il avait besoin, on le lui procurait toujours, en le prenant au besoin chez les grands. De là, au dedans du pays, un mécontentement qui allait s’aggravant. Aux frontières, pour surcroît, régnait une rébellion ouverte. On avait dû, en mon absence, marcher contre la tribu païenne des Mousgos, et bien qu’à la suite de ce coup de main, qui n’avait rapporté qu’un maigre profit, on eût affiché quelques airs triomphants, on se racontait entre soi que le chef même de l’expédition ne s’était tiré d’affaire que tout juste. Pour le moment, on préparait une autre campagne, contre la tribu sédentaire des Bâbir ; mais on s’en promettait d’autant moins de succès que la personne du commandant, le prince Brâhim, n’était nullement propre à inspirer la confiance.
Pour en revenir à mes projets de voyage, je proposai de nouveau au cheik de me laisser partir pour l’Ouadaï ; mais il n’y voulut pas consentir, estimant l’entreprise encore dangereuse. La guerre des Ouadaïens contre le Baguirmi semblait, il est vrai, terminée depuis la prise de Masségna et la fuite du souverain légitime Mohammedou, à la place duquel le sultan Ali avait installé Abd er Rahman ; mais la situation de l’État vaincu était la plus triste qu’on pût imaginer. Ali, en s’éloignant, avait dû laisser au Baguirmi un corps de troupes comme soutien de l’anti-roi, car Mohammedou, fort de l’appui de ses sujets, n’avait pas quitté les rives du Chari et reprenait de temps en temps l’offensive. Il en résultait que le nord du pays était toujours le théâtre d’hostilités, qui dégénéraient maintenant en une guerre civile, tandis que les steppes situés au-dessus, jusqu’au lac Tsâd, étaient la proie de hordes d’Arabes, qui profitaient de l’anarchie générale pour piller.
Au lieu de pousser vers l’Ouadaï, je me résolus donc, de l’aveu du cheik, qui jugeait l’excursion parfaitement praticable, à me rendre dans les régions baguirmiennes qui étaient encore au pouvoir de Mohammedou. Celui-ci, qui s’était d’abord posté à Mandiafah (ou Maiza), avait dû, ensuite, vu le manque de vivres, — car la guerre avait empêché la culture, — se replier plus au sud, vers Bousso. L’occasion pour moi était tentante d’aller lui rendre visite dans cette ville, et d’atteindre, avec son aide, les territoires païens ses alliés, à savoir le Somraï, le Ndam, la région de Sara et autres, et de gagner de là le cours supérieur du Chari.
Mes ressources, on l’a vu, n’étaient pas brillantes. Mes dettes soldées, mes Arabes gratifiés à souhait, il me restait, après un séjour d’un mois à Kouka, cinq cents francs environ qu’il allait me falloir laisser pour l’entretien de ma maison pendant ma nouvelle absence. De plus, je me trouvais sans personnel d’escorte. J’avais payé et congédié mon domestique Soliman, qui était, je l’ai dit, un coureur incorrigible du beau sexe. Mon ex-serviteur Ali de Mandara s’en était retourné chez lui, après mon départ pour le Kânem. Restaient mes Marocains, Hammou et Hadch Housein, car Hadch Brêk, à proprement dire, ne faisait plus partie de mes gens. Je les avais traités en serviteurs, sur leur promesse de m’accompagner jusqu’à mon retour définitif, et à la condition que je ne les payerais qu’à notre arrivée sur un point quelconque de la côte africaine. Or, ils trouvaient à présent que mon retour menaçait de se trop faire attendre. Mon excursion au Borkou avait duré près d’une année, et je parlais maintenant de m’enfoncer vers le sud, dans des contrées païennes habitées, disait-on, par des cannibales. Cette dernière perspective, avec laquelle Houseïn surtout ne pouvait se familiariser, acheva de décider mes deux acolytes à demander leur congé. En toute autre circonstance, je me fusse hâté de les prendre au mot ; mais, dans la gêne pécuniaire où j’étais, leur départ me contrariait sérieusement. Avec la meilleure volonté du monde, il m’était impossible de sacrifier plus de cent thalers Marie-Thérèse. L’offre même, repoussée par eux, de leur payer la moitié de leur salaire, me mettait dans un grave embarras. La solution de la difficulté, à laquelle Bou Aïscha et le chérif de Médine s’étaient d’abord employés sans succès, sortit enfin de la grandeur d’âme ou de la bonne volonté d’Hammou, qui, pour permettre à Houseïn son ami, lequel le dominait complètement, de toucher son dû tout entier, s’offrit à m’accompagner chez les païens anthropophages ; sacrifice que l’autre accepta sans trop se faire prier. Ce fut ainsi que je recouvrai un domestique dévoué, à vrai dire, mais de tous points incapable.
La fâcheuse expérience que je venais de faire des serviteurs « libres », de leurs exigences intéressées, de leur répugnance à s’acquitter de travaux qui, proprement, reviennent à des esclaves, de leur mauvaise grâce à se soumettre aux ordres d’un chrétien, et en outre ma pénurie de ressources me déterminèrent à prier le cheik Omar de me prêter une couple d’esclaves de sa maison. Je lui dis que s’il voulait me céder deux garçons d’âge à me servir déjà utilement et assez jeunes pour s’attacher à ma personne, il pouvait être convaincu, sachant quelles étaient les idées de mon pays, que, plus tard, lorsqu’ils seraient devenus hommes, je les traiterais absolument au gré de leur volonté.
Le cheik déféra obligeamment à mon vœu. Il m’envoya d’abord un garçonnet d’une douzaine d’années, de la tribu des Gamergou, peuplade apparentée aux gens de Mandara et qui habite le sud du Bornou. Celui-ci arriva tout craintif et chagrin au logis du « chrétien » dont on lui avait fait une si noire peinture, et il m’en coûta, le premier jour, bien de la peine pour venir à bout de ses effarouchements. Il s’appelait Billama, un nom fort commun au Bornou (c’est aussi un titre d’officier local) ; il était très petit pour son âge, avec une physionomie intelligente et aimable, en dépit de son prognathisme et de son nez exigu et camard. Ce nez fut pour lui plus tard, quand nous eûmes réussi, non sans mal, à atteindre le Caire, la source de bien des tourments ; les médecins de là-bas, étonnés d’un organe si rudimentaire, étaient toujours à le lui tâter, ce qui lui causait un grand déplaisir ; et je me souviens de la façon indignée avec laquelle un jour le garçon se plaignit à moi de l’incivilité d’un docteur allemand qui lui avait sans cérémonie fourré son petit doigt dans les narines.
Quelques jours plus tard, je reçus le second esclave, un adolescent de seize à dix-sept ans, dont le père était un métis fellata, et dont la mère appartenait à la tribu des Margui. Comme ses parents vivaient libres dans le district de Mâgommeri, Mohammedou — c’était le nom du jeune homme — n’avait eu aucun soupçon de sa condition servile, jusqu’au jour où on l’avait transporté à Kouka. Il ne parlait que la langue kanouri, savait quelque peu lire et écrire, et était un mahométan fanatique. Tandis que, chez Billama le teint était d’un noir gris, il tirait chez lui au rougeâtre. Son prognathisme, sa large bouche lippue, ses grandes oreilles, ne produisaient pas un effet absolument déplaisant, grâce à son corps bien pris, à son front parfaitement conformé et à ses yeux vifs et intelligents. Ces deux garçons étaient en somme ce qu’on appelle au marché de jolis esclaves.
Le cheik me prêta en outre un ancien domestique d’Édouard Vogel, qui était demeuré à son service après le meurtre de son maître dans l’Ouadaï. C’était un homme dans la force de l’âge, natif de Mandara, au sud du Bornou, qui avait d’abord vécu comme esclave à Constantinople, et qui, plus tard, avait accompagné Rohlfs dans les expéditions que ce voyageur entreprit de Kouka. Il s’appelait Almas, c’est-à-dire _la Perle_ : un garçon pratique du reste, entreprenant, plein de courage, connaissant parfaitement les pays d’alentour, et, de plus, excellent cuisinier. Le revers de la médaille, c’est que dans la fréquentation des gens de la cour bornouane, il avait pris leur goût du plaisir, leurs mœurs dépravées, leur infatuation et leur égoïsme.
Je finis également par résoudre la question d’argent, grâce à un marchand de Tripoli, Hâdch Mohammed-el-Tarâboulsi, qui m’avança cent cinquante thalers Marie-Thérèse (sept cent cinquante francs), contre une reconnaissance d’une valeur double. Dès lors, sûr de pourvoir à mon équipement, j’employai le temps qui me restait avant mon départ à lire mes journaux, à rédiger la relation de mon voyage au Borkou et à recueillir de nouveaux documents pour l’histoire de la région où j’étais. Malgré l’exiguité de mes ressources, je payai même, dans cette dernière vue, deux lettrés besoigneux chargés de rechercher particulièrement la vieille chronique bornouane connue sous le titre inexpliqué de _Chronique de Masfarma_. Tout le monde avait entendu parler de ce document ; chacun en affirmait l’existence ; mais personne ne l’avait vu. Le cheik lui-même eut l’obligeance d’écrire, à propos du livre souhaité, à quelques vieilles familles du pays qui avaient été étroitement liées avec la précédente dynastie ; je fis faire, de mon côté, des investigations à droite et à gauche, offrant de payer la découverte le prix relativement élevé de cinq thalers : tout fut inutile. Chacun prétendait n’avoir pas l’ouvrage.
Février touchait à sa fin, quand mes préparatifs se trouvèrent terminés ; mon départ était fixé au dernier jour du mois. Grande était ma joie, à l’idée d’un voyage qui promettait de me conduire dans des régions à peine soupçonnées de l’Europe, car nous avions appris par des envoyés de Mohammedou que celui-ci venait de transférer son quartier général à Bousso, la localité la plus méridionale du Baguirmi proprement dit, et que, de là, il comptait descendre encore plus au sud.
LE KANEM ET SES HABITANTS
* * * * *
CHAPITRE XII
Le Kanem proprement dit et le Manga. — Éléments nomades et fixes de population. — Kadawa, Jouroa, Wandala, Dogorda, Dalatoa. — Les districts de Lilloa et de Mâo. — Caractère des vallées méridionales. — Notice historique sur le pays. — Oulâd Sliman, Kanembou et Kanouris. — Statistique.
Advertisement