Tandis que j’examinais, d’un rapide coup d’œil, mon logis, Mohammed et Hadch Brêk, avec une loquacité inusitée chez l’un et chez l’autre, me racontaient comme quoi, il y avait déjà longtemps, une caravane était arrivée du Fezzan, et avait apporté pour moi des charges entières de paquets, de caisses et de lettres, plus une grosse somme d’argent ; mais que tout cela se trouvait encore aux mains du porteur, par suite du bruit qui s’était bientôt répandu que j’avais été tué dans une razzia des Arabes contre l’Ennedi. Le cheik Omar, ajoutaient-ils, avait été fort marri de la nouvelle ; néanmoins il avait toujours conservé l’espérance de la voir démentir. Quant à eux, Mohammed et Hadch Brêk, ils se portaient bien ; le chérif de Médine avait soigneusement pourvu à leur entretien, et était, lui aussi, demeuré convaincu que je reparaîtrais sain et sauf. Pour ce qui était du départ de Bou Aischa, et, conséquemment, du leur, c’était chose remise à l’été suivant. Mes bêtes, elles, avaient été moins heureuses ; la mort avait fait des vides parmi elles. Mes singes avaient été atteints presque simultanément d’une laryngite, et en quelques jours ils avaient tous péri. Un des perroquets avait aussi trépassé. Seul, le cheval avait prospéré à merveille, et c’était maintenant une des plus jolies bêtes qu’il y eût au Bornou, le pays des beaux chevaux.

Le soir même, j’allai voir Ahmed mon hôte, que je trouvai, comme toujours, en compagnie de quelques favorites, occupées à masser sa grasse personne. Il envoya aussitôt prévenir le cheik de mon arrivée ; mais, avant que son messager eût eu le temps de faire la commission, il parut un esclave dépêché du palais pour savoir justement ce qu’il y avait de fondé dans le bruit de mon retour. Cet homme, frappé surtout de la vue de mon accoutrement déguenillé, alla faire à son maître, touchant ma personne et celle de ma monture efflanquée, un rapport tellement lamentable, que, dès le lendemain, au petit jour, le factotum de l’excellent prince vint m’apporter trois costumes superfins, pour que je pusse recevoir décemment mes visites. Ce ne fut pas tout. Une heure après, le même fonctionnaire reparut avec tout un complément de garde- robe, y compris une paire de bas gigantesques qui ne pouvaient m’être d’aucun usage, mais qui prouvaient combien le brave Omar prenait à cœur mon heureux retour.

Presque en même temps, mon ex-compagnon de voyage Bou Aischa me fit tenir, en manière de bienvenue, une belle tobe de Nifé, un tarbousch et une paire de chaussures fezzanaises brodées de soie ; après quoi eurent lieu les visites de félicitation de mes amis et voisins, et, enfin, survinrent, à la file, les Arabes arrivés du Fezzan avec la dernière caravane précitée. L’un apportait un paquet de lettres et une grande caisse, l’autre, la missive officielle d’Hâdch Brahim Ben Aloua, le gouverneur de Mourzouk, un troisième une immense liasse de journaux, et ainsi de suite ; mais aucun, à ma grande surprise, ne soufflait mot d’argent à me remettre ; et cependant le chérif de Médine m’avait parlé d’une grosse somme, quinze cents thalers Marie-Thérèse pour le moins, arrivée pour moi.

Surexcité comme je l’étais, j’eus besoin de faire quelque effort pour recevoir et entretenir mon monde avec toute la convenance voulue. Au lieu de pouvoir me plonger dans la lecture des lettres si vivement attendues, je dus prendre le café avec ces messieurs, écouter tout ce qu’ils me dirent du Fezzan et de Tripoli, et pérorer avec eux sur l’état de marasme où se trouvait le commerce du Bornou. Vers midi enfin, je restai seul, et ayant condamné ma porte pour tout le monde, excepté pour mon ami le chérif, je me mis au dépouillement de ma correspondance. Les nouvelles de l’Europe et de la Tripolitaine étaient vieilles au moins d’une année ; elles roulaient exclusivement sur les graves événements de 1870, qui, à la date que portaient les lettres, n’avaient pas atteint leur plein dénouement. L’impression en fut grande sur moi, et, à la pensée qu’en six mois de temps une révolution aussi radicale avait pu s’accomplir là-bas, je ne pus songer sans confusion au peu que j’avais fait, durant les trois années révolues depuis que j’avais quitté Tripoli, et à la déplorable lenteur qui présidait à mes entreprises. Saisi d’une sorte d’inquiétude fébrile, je me mis dès lors, sans plus de retard, à préparer de nouveaux plans de voyage.

Le point sombre pour moi, c’était, momentanément, la question d’argent. De toutes parts, il est vrai, il n’était bruit que des quinze cents thalers qu’on m’avait envoyés, si bien que nos Arabes et mon hôte Ahmed redoublaient d’amabilité envers moi ; néanmoins, à part une lettre de Gerhard Rohlfs qui m’annonçait que la Société de géographie de Berlin m’avait cautionné de cinq cents thalers près de M. Rossi, consul à Tripoli, je ne découvrais dans toute ma correspondance d’Allemagne aucune allusion à un envoi. Encore, vis-je par les lettres de M. Rossi, qu’antérieurement à l’arrivée des cinq cents thalers en question, il avait eu l’intention de me faire passer pareille somme ; mais, finalement, il en demeurait là, et ne me parlait de rien de plus. Bref, sans un ami, qui, avec la collection du _Times_, de l’_Indépendance belge_ et de la _Gazette de Cologne_, pour l’été et l’automne de 1870, m’avait expédié 300 thalers à Tripoli, je n’aurais pas même été en état de payer le chameau que j’avais acheté à crédit.

Hadch Brahim m’informait que le porteur de cette modeste somme était le marchand fezzanais Hadch Bou Bekr Bou Aïma. Celui-ci, chose étrange, ne soufflait mot de sa commission. Au bout de quelques jours, j’envoyai mon vieux Gatrounois le prier de me remettre mon dû. Il me répondit tout bonnement qu’il n’était pas en mesure de le faire ; il convenait bien avoir touché à Mourzouk trois cents thalers qui m’étaient destinés ; mais il prétendait qu’Hadch Brahim l’avait autorisé, au cas où je serais mort ou définitivement parti du Bornou, à considérer cette somme comme un prêt applicable à ses propres affaires. Il ajoutait que, sur l’assurance que tout le monde lui avait donnée de ma mort, il s’était cru le droit de convertir mon argent en esclaves et en marchandises, lesquels, pour l’instant, se trouvaient en route pour Kâno et d’autres marchés. Il concluait en me disant qu’il chercherait, nonobstant, les moyens de satisfaire à mes justes réclamations.

Il y avait de quoi se décourager. La créance générale était toujours que la caravane de l’année précédente avait apporté pour moi de grosses sommes, et j’avais beau interroger chacun des membres de ladite caravane, je ne découvrais absolument rien qui fût de nature à confirmer ce bruit. La chose la plus vraisemblable, c’était qu’un certain Batteïch, fonctionnaire du gouvernement tripolitain, qui était parti avec la caravane, pour aller recueillir au Bornou la succession d’un parent défunt, avait reçu de M. Rossi mandat de me faire toutes les avances que je demanderais. Un passage d’une lettre du consul et certaines paroles que l’on me rapportait de Batteïch militaient bien en faveur de cette hypothèse ; par malheur, cet homme était mort dans l’intervalle, sans laisser aucune indication écrite sur ce point.

Dès le premier jour de mon arrivée, j’avais rendu visite au cheik Omar, qui m’avait reçu plus cordialement que jamais. Tout en lui narrant les ennuis de ma longue pérégrination, je n’avais pas manqué de lui dire de quelle façon vraiment amicale m’avaient traité les Oulâd Sliman, et quel attachement, en dépit même de leurs brigandages, ceux-ci conservaient pour lui dans leur cœur.

Comme les Arabes devaient arriver d’un moment à l’autre, je m’occupai diligemment de régulariser ma situation financière, car mon honneur exigeait que je payasse immédiatement le chameau que j’avais acheté à crédit. Les cent thalers que j’avais laissés, lors de mon départ, aux mains du chérif de Médine, avaient passé à diverses dépenses et à l’entretien de ma maison, durant les neuf mois de mon absence. Mon unique ressource était donc dans le recouvrement des trois cents thalers que me devait le marchand fezzanais Bou Aïma. Ce ne fut qu’à grand’peine que, partie en espèces, partie en pièces d’étoffe, je parvins à lui arracher la somme, sur laquelle encore je perdis deux pour cent.

Le 14 janvier, la caravane de nos nomades arriva à Daouergo, et le lendemain eut lieu l’entrée solennelle du cortège, à laquelle j’assistai, monté sur mon superbe coursier. Le cheik fit à ses incommodes voisins un accueil plus aimable à coup sûr qu’ils ne le méritaient ; il les traita de son mieux, et, glissant avec sa bienveillance habituelle sur leurs coquetages avec l’Ouadaï, il leur dit que, malgré tout, il avait foi dans leur dévouement, dont je lui avais moi-même rendu témoignage. Cette révélation acheva de me gagner l’amitié entière des Oulâd Sliman, et lorsque, par surcroît, j’eus payé mon chameau et distribué à la ronde de menus cadeaux, je fus auprès d’eux en une telle estime, que c’était à qui m’exprimerait son regret de n’avoir pu m’aider davantage à « voir le monde ». Quant à Hazaz en particulier, pour reconnaître sa loyale assistance, je lui donnai mon beau cheval bornouan. Le cheik me dédommagea presque aussitôt de ce sacrifice, en m’envoyant deux bêtes excellentes, et j’eus le bonheur, de mon côté, de pouvoir être agréable au prince en lui faisant cadeau d’une lanterne magique, avec tout son appareil ingénieux, qu’on venait de m’expédier d’Europe.