Tout cela me faisait désirer encore plus vivement de rentrer à Kouka. J’avais arraché à mon hôte la promesse qu’il m’y ramènerait après l’Id- el-fatra, et de fait, nous devions partir le septième jour après la fête ; mais, cette date n’ayant point paru, après discussion, être suffisamment propice pour le commencement d’un voyage, nous ne nous mîmes en route que le dimanche 23 décembre. Au val Tchinti, le surlendemain, nous fûmes rejoints par les Mghârba, qui voulaient se rendre avec nous au Bornou. Là, nous apprîmes que les Wandala, dont nous avions atteint la frontière, avaient pris, eux aussi, la même direction, émigrant avec leurs familles, pour échapper à la tyrannie de Hallouf.

Dans l’enneri Tchanga, nouvel arrêt, pendant lequel nous reçûmes la visite des dames du douar des Wandala que nous avions rejoint. C’étaient des créatures de belle corpulence, et quelques-unes jolies de visage. Leur teint variait du noir au brun foncé. Chez beaucoup d’entre elles le cylindre de corail, à l’aile du nez, était remplacé par un petit clou d’argent épointé, et leurs colliers de fausses perles rouges étaient entremêlés de perles d’ambre, selon la mode des femmes choas. Tout d’abord, ces belles curieuses se contentèrent d’admirer mon petit stock d’objets européens, montre, brosses, miroir, photographies, etc ; mais ensuite, devenant plus hardies, elles s’attaquèrent sans trop de gêne à ma personne ; elles m’ôtèrent mon tarbousch, palpèrent mes cheveux, y passèrent les doigts, et se mirent à m’inspecter la peau, particulièrement aux endroits où, sous le vêtement, elle avait gardé sa teinte naturelle. Bien que cet épiderme avec sa finesse et la transparence bleuâtre des veines leur fît l’effet de quelque chose d’inachevé, et leur rappelât l’aspect embryonnaire du jeune animal qui n’a pas encore de poils ou de plumes, elles ne furent pas, en somme, trop mécontentes de leur examen. Non seulement elles aboutirent à cette conclusion que, bizarrerie à part, je n’étais pas le moins du monde un échantillon aussi repoussant de l’espèce humaine qu’on le leur avait dit, mais encore l’une d’entre elles poussa son empressement auprès de moi jusqu’à me faire des propositions d’hyménée, et l’autre me déclara que, dans ce cas, elle n’éprouverait aucune répugnance à partager le sort de sa compagne.

Le 31 décembre seulement, nous reprîmes notre voyage. Après avoir cheminé, six heures et demie durant, au travers d’un district irrégulièrement accidenté, nous arrivâmes à l’enneri Borodi, — le Bir Seboul de mes Arabes. Cette vallée a cela de remarquable que son sol depuis fort longtemps, est en ignition. Le foyer d’incendie se trouve à sa partie nord-ouest, non loin d’un petit étang desséché. Le terrain, grisâtre à la surface, se colore en noir dès la couche immédiatement inférieure, où la température augmente d’une manière sensible ; un demi- pied plus avant, la chaleur devient considérable ; la fiente sèche se carbonise instantanément ; enfin, si l’on descend d’un pied, du bois mort se consume non moins vite. Çà et là se sont formées des crevasses qui dégagent, avec une faible fumée, une très forte quantité de calorique, et le sol d’alentour est très noir. A certains points superficiels où se trouvent des amoncellements de sable, il pousse des plantes herbacées. Il paraît que cet embrasement souterrain dure depuis six années, et, un peu plus à l’ouest, dans le val Kourna, on observe depuis plus longtemps encore le même phénomène.

Le 4 janvier, après avoir coupé diverses anses et de petits épanchements du lac Tsâd (_ridchoul_), nous nous mîmes à côtoyer de tout près le bassin, dont on apercevait les reliefs insulaires. Comme nous venions d’établir notre campement de nuit près d’une large baie, nous vîmes passer quelques cavaliers koumosoalla, qui revenaient de faire une razzia au nord du Bornou, et que suivit bientôt toute une troupe armée. Cette apparition jeta l’alarme parmi nous. Mes compagnons s’imaginant avoir affaire aux Touareg, dont la présence avait été signalée dans le pays, se hâtèrent de rentrer les chameaux, et tout le monde de sauter en selle et de prendre les armes. Mais on ne tarda pas à reconnaître dans la troupe en question d’inoffensifs habitants de Nguigmi que les Koumosoalla venaient de molester, et qui, fort ingénûment, s’étaient mis à pied à la poursuite de l’escadron de pillards. Leur ardeur de vengeance ne tint pas longtemps contre la fatigue ; ils repassèrent au milieu de la nuit, rebroussant chemin, et dans un tel état d’épuisement, qu’ils nous supplièrent de leur donner gîte et restauration.

Le lendemain 5 janvier nous gagnâmes notre précédent campement au nord de Nguigmi, et, le 6, nous atteignîmes cette localité. J’allai aussitôt chez mon hôte le Sôma Mohammedou pour reprendre ma chienne Saïda, que je lui avais confiée en venant. Dès l’entrée du logis, mon œil la découvrit, au milieu d’un parc, avec des chèvres et des moutons ; la pauvre levrette, jadis si fringante, était dans l’état le plus lamentable. Ses camarades d’enclos eux-mêmes semblaient non seulement avoir perdu tout respect devant elle, mais on voyait que cette malheureuse bête efflanquée leur faisait pitié. Elle était étalée tristement, et ce ne fut qu’en nous apercevant que, soit la joie de nous revoir, soit le pressentiment d’un sort plus humain, elle retrouva la force de quitter son lit de douleur. Le maître de la maison, accouru en hâte, ne se contenta pas de m’expliquer par une grave maladie le fâcheux état de sa pensionnaire ; il vanta par surcroît la sollicitude qu’il avait déployée envers l’animal, énumérant les sacrifices de beurre et de viande devant lesquels il n’avait pas reculé, et, pour achever de forcer ma reconnaissance, il me fit cadeau d’un mouton maigre. Faute de mieux, et provisoirement, je lui donnai en retour ma marmite de fer, qui, lors de mon premier passage, lui avait déjà tiré l’œil, et je lui promis qu’à sa prochaine visite à Kouka je le gratifierais par-dessus le marché d’un foulard (_tourkedi_) ; après quoi, ladite brebis devant moi sur ma selle, je rejoignis la caravane.

Nous nous remîmes à côtoyer le lac, dont les eaux étaient à peu près aussi hautes qu’au mois de mars de l’année précédente, et je trouvai plus de charme que jamais à regarder grouiller sur ses bords et les grands troupeaux d’antilopes et les innombrables oiseaux aquatiques. Quant à la gent des hippopotames, elle était visiblement atteinte d’une épidémie qui avait déjà fait force victimes, et qui ne semblait pas le moins du monde être en décroissance. Presque chaque jour nous rencontrions des cadavres frais, ou à demi réduits en squelettes, de ces bêtes énormes ; chaque jour aussi nous apercevions de ces amphibies atteints par le mal, et qui, couchés sur les îlots de sable émergeant du bassin, paraissaient attendre, entourés de leurs parents et amis, l’heure de la guérison ou de la mort. Des que je poussais mon cheval dans l’eau pour marcher sur eux, le groupe se disloquait aussitôt ; le gros du tas, à mon approche, plongeait au sein de l’élément liquide ; mais un certain nombre d’individus, sans doute les plus proches parents du malade, se postaient au devant de celui-ci comme pour le défendre, en ouvrant d’un air de menace leurs énormes mâchoires.

Le 8, à midi, nous campions sur la rive sud de la rivière de Yoo, non loin de Beri, et à l’est de Joa Kourra. Là, j’achetai en toute hâte un peu de grain pour mon cheval, et, escorté d’Ali ez-Zedani et du Jitima de Joa Kourra, je piquai des deux vers Kouka, car plus j’approchais de cette ville, moins j’étais maître de mon impatience. Il y avait deux ans que j’étais sans nouvelles de l’Europe, où il se passait de si graves événements ; aussi, tout en causant avec mes deux compagnons, je me régalais en imagination des monceaux de lettres et de journaux qui devaient m’attendre là-bas. Obligé toutefois de coucher à Arêgué, j’en repartis le lendemain dès avant l’aurore pour fournir ma dernière étape, et le soir, à l’heure de l’_Ascha_, j’entrais par la porte nord de la cité ouest, dans la capitale du Bornou.

Il me semblait me retrouver chez moi. Près d’une année s’était écoulée, depuis que j’avais quitté la ville ; aussi le cœur me battait-il pendant que je galopais vers ma demeure. J’avais appris, de différentes parts, que Bou Aischa n’était pas encore retourné au Fezzan, et je pouvais par conséquent compter retrouver chez moi et mon brave Mohammed de Gatroun, et le fidèle Hadch Brêk, et mon jeune cheval qui promettait tant, et tous mes singes, et mes perroquets.

Il était nuit noire lorsque j’arrivai, et tous les hôtes du logis étaient déjà partis se coucher, comme ils avaient coutume de le faire, après le repas du soir. J’eus beau frapper à ma porte habituelle, point de réponse. Enfin un voisin qui rentrait chez lui m’informa qu’Ahmed le propriétaire avait, en mon absence, repris, pour son usage personnel, cette partie de la maison, et qu’on avait percé dans la cour où s’élevait l’hedjilidj une nouvelle porte donnant sur le _Dendal_ (Grande Rue). J’allai donc heurter de ce côté, et, cette fois, Bouï Mohammed entendit aussitôt. Il vint ouvrir avec le phlegme que je lui connaissais ; mais, en s’apercevant que c’était moi, il sortit de son calme ordinaire, et poussa de tels cris, que Hadch Brêk s’éveilla à son tour et que le cheval lui-même se mit à hennir. « Grand Dieu ! c’est le médecin (_tabib_) ! (_El Hamd Lillah !_) Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! » Et le bonhomme, si taciturne d’ordinaire, ne se lassait point de répéter cette exclamation.