Une grande animation régnait pour l’instant au campement des Oulâd Sliman. Il s’agissait de se procurer de quoi manger pour l’hiver, car, d’abord, la provision de dattes rapportée ne constituait pas, à elle seule, un fonds d’alimentation suffisant, et ensuite il en fallait troquer les trois quarts contre des vêtements et autres objets dont il était impossible de se passer. On a vu que, d’autre part, le sort n’avait pas favorisé mes amis, lesquels rentraient au Kânem sans leur butin habituel de chameaux, ce qui était d’autant plus grave, que les détenteurs de grains étaient résolus à ne livrer leur denrée qu’en échange de bétail. Aussi était-il à prévoir que les nomades, dans leur dénûment, allaient brigander plus que jamais aux dépens des paisibles agriculteurs et éleveurs du pays, et c’est pourquoi, à notre retour, nous les avions trouvés en train de se concerter avec des représentants des Dâza leurs alliés sur les mesures à prendre en la circonstance.
L’orateur principal de la réunion était Barka Hallouf, l’énergique chef des Kadawa et le plus ancien ami des Oulâd Sliman au Kânem. C’était un homme relativement extraordinaire, qui, à une force et à une prestance de corps remarquables, joignait un courage, une décision et un sens intellectuel des plus rares. Il avait lié son sort à celui des Arabes, et, depuis plus de vingt années, leur était resté fidèlement uni. Par eux, il jouait le rôle prééminent parmi les tribus indigènes du Kânem ; par eux, il était assuré contre l’hostilité des Touareg du sud-est ; par eux enfin, il avait réussi à maintenir provisoirement son indépendance en face de l’expansion toujours croissante de l’État ouadaïen. Il était, d’autre part, pour les Arabes un allié indispensable et un auxiliaire maintes fois éprouvé. En sa qualité de chef d’une des plus importantes peuplades du Kânem, il leur prêtait, en cas de guerre, une assistance souvent décisive, et, comme ses Kadawa possédaient abondance de chameaux, de bêtes à cornes et de grains, il était fréquemment venu en aide à ses paresseux amis, qui ne vivaient qu’au jour la journée.
Il est vrai que cette conduite avait eu pour effet de l’isoler, ainsi que les siens, au milieu des indigènes du Kânem. Les autres tribus dâza étaient blessées des façons arrogantes avec lesquelles il cherchait à prédominer sur tout le monde. Les peuplades kanembou (Danoa, Bouddouma, Kouri, Dalatôa, etc.), et les habitants du Bahar el-Ghâzal haïssaient en lui un ennemi irréconciliable qui excitait contre eux ces redoutés Oulâd Sliman, ses complices. Tout cela n’empêchait pas ces derniers, qui étaient des gaillards exigeants, de se plaindre souvent de leur fidèle allié. Il s’était justement produit, un peu avant notre rentrée au camp, un incident qui leur avait échauffé la bile contre Hallouf. Des chevaux et des esclaves, que les Arabes députés vers Ali avaient ramenés avec eux de l’Ouadaï, avaient, paraît-il, disparu, et on les avait retrouvés, partie chez les Kadawa, partie chez d’autres amis d’Hallouf. Aussi celui-ci était-il venu non seulement pour offrir encore une fois son concours aux Oulad Sliman, mais encore pour se remettre en bonne odeur auprès d’eux.
A ce conseil s’étaient également rendus un notable wandala, du nom de Soultan, autre ami dévoué des Arabes, et Kedela Akid, chef des Jouroa ; on attendait en outre l’Alifa Mohammedou, de la tribu des Dagorda. Tous ces personnages me visitaient fréquemment ; mais le plus intéressant, à mes yeux, c’était, à coup sûr, Hallouf, dont je ne pouvais m’empêcher de reconnaître les rares qualités. Je l’entendis un jour, à une grande assemblée chez Abd el-Dchlîl, prononcer une harangue qui était un vrai chef-d’œuvre de clarté, de logique et d’adresse. Il avait d’abord, en manière d’exorde, rappelé aux Arabes comment, à l’époque où, en leur qualité d’intrus étrangers, ils avaient contre eux le pays tout entier, il avait embrassé leur parti, et, durant près d’un quart de siècle, les avait fidèlement assistés dans le péril et le besoin. Depuis lors, entre eux et lui, l’alliance était demeurée constante ; il leur devait de régner dans sa sphère ; ils lui devaient de régner par toute la contrée ; depuis lors, victorieux et redoutés, ils n’avaient plus à craindre d’attaque extérieure. Il avait sur eux la supériorité de connaître à fond le pays et les gens entre le lac Tsâd, le Bahar el- Ghâzal et le nord de l’Ouadaï ; ils avaient, eux, la supériorité de leur armement et un sens guerrier tout spécial. Le nœud qui les unissait devait donc rester indissoluble, car, séparés, ils succomberaient sous la coalition de leurs ennemis. A ces considérations d’ordre politique s’en ajoutaient d’autres tirées de la sphère économique. Ils étaient, eux, les maîtres de l’espace ; mais ils ne possédaient de chameaux, qu’autant qu’ils en pouvaient conquérir : sa tribu, à lui, non seulement était bien pourvue en bétail, mais renfermait un élément sédentaire qui, pendant que le reste de la peuplade s’en allait pâturer ou guerroyer au loin, s’occupait de produire du grain, l’aliment indispensable entre tous. Or, c’étaient là deux sortes de biens qu’il avait toujours, en cas de nécessité, partagés avec ses amis les Arabes, et aujourd’hui encore il était prêt à le faire libéralement. Pour l’instant, il leur promettait cinq cents têtes de gros bétail, et pour l’année suivante un nombre égal, plus une provision considérable de douchn. Quant à cette allégation d’un détournement de chevaux et d’esclaves, c’était là une infâme calomnie, et la meilleure réponse qu’il y pût faire, c’était celle-ci : pour chaque esclave, pour chaque cheval dérobé aux Arabes, et dont la disparition pourrait être imputée à l’un des siens, il promettait d’en rendre deux ; mais il fallait qu’en revanche on lui garantît bonne et sûre alliance et qu’il pût compter sur ses amis contre tous les gens au teint noir.
Ce qui faisait que les Arabes ne se pressaient point de se décider, c’était la nouvelle qu’une colonne de nomades descendus de la Tripolitaine se trouvait à la station de Bou Foumin. Elle se composait, disait-on, d’une centaine d’hommes de diverses tribus (Ferdjan, Hasouna, etc.), sous la conduite de Salim Ben Djabekallah, qui, à deux reprises déjà, avait pénétré jusqu’au Kânem, et, chaque fois, y avait passé quelques années avec les Oulad Sliman. On prétendait que ces pillards avaient rencontré sur le chemin de Kawar une horde de Touareg marchant contre les Tedâ du Tou et qu’ils l’avaient anéantie ; puis qu’eux-mêmes s’étaient dirigés vers le Tibesti ; mais, d’après le petit nombre de chevaux et de chameaux qu’ils avaient avec eux, il ne semblait pas que cette expédition, non plus qu’ensuite une course au Borkou, région épuisée, leur eût procuré un bien gros butin. Toujours est-il que si leur apparition se confirmait, c’était là, pour les Oulad Sliman, une perspective précieuse de renfort, qui leur permettait de tenir la dragée haute à leurs amis et auxiliaires du Kânem, dont ils avaient des lors moins besoin. Il est vrai que, d’un autre côté, ce gros surcroît de bouches à nourrir était de nature à compliquer d’autant la question des approvisionnements.
Sur l’entrefaite, 13 décembre, le Rhamadan vint à finir, et, le lendemain, eut lieu, avec la pompe habituelle, la fête religieuse de l’Id-el-Fatra, que solemnise joyeusement tout l’Islam. Néanmoins, la sainteté du moment n’empêcha point mes compagnons de songer à leurs petits brigandages. La nouvelle étant arrivée, le matin même, que les susdits cousins de la Tripolitaine se trouvaient réellement au val Sommêze, on convint immédiatement, en leur honneur, d’une petite razzia, en manière de sport, et on leur en envoya faire la proposition. Dès le soir, on eut leur réponse affirmative. Le tambour d’Abd-el-Dchlîl sonna aussitôt la convocation, et, à l’entrée de la nuit, toute la horde sauta en selle pour aller surprendre, en compagnie des gens de Djabekallah, un détachement de Hawalla[99] établis dans le voisinage.
Fort heureusement, ceux-ci, avertis (probablement par les Dogorda), avaient eu le temps de se mettre en sûreté avec leur bétail, de sorte que les nôtres revinrent le lendemain avec un butin des plus maigres. L’un rapportait un petit sac de grain, un autre une demi-douzaine de poules ficelées à la selle de son chameau ; un troisième une douzaine de poulets qu’il avait fourrés dans un sac, et qui, naturellement, y avaient étouffé ; un quatrième n’avait déniché que quelques bouteilles de paille vides (en kanouri, _korio_) ; un cinquième enfin avait dû se contenter de quelques nattes sans valeur. La razzia eût donc complètement échoué, si les Tripolitains, en s’en revenant avec les Scheredat, n’eussent découvert une des cachettes des Hawalla, et n’y eussent saisi quelques têtes de bétail et une demi-douzaine d’enfants, en égorgeant dix malheureux qui se trouvaient là. Housein Ngomati, décidément oublieux de ses pieux propos et de sa mésaventure toute récente, était, quoique encore mal en point, parti à cheval, avec quatre chameaux, pour quérir du butin. J’eus la satisfaction de le voir reparaître bredouille, en vilain état, et son cheval boîtant. Je l’accueillis toutefois avec compassion, ainsi que mon vieil ami Otman, du groupe des Miaïssa, qui, bien qu’âgé de soixante-quinze ans, s’était joint, lui aussi, à l’expédition, moins, il est vrai, par cupidité, que parce que, comme il me l’avoua, ayant absolument besoin d’une natte, il n’avait trouvé personne qui voulût à sa place, enfourcher son chameau. Le vieillard était tombé avec sa monture, et le bois de sa selle l’avait si gravement blessé au bas-ventre qu’on l’avait rapporté pour mort. J’allais souvent voir ce pauvre bonhomme, qui aimait à me parler du passé. Son cas était effectivement grave ; mais le genre de vie de ces nomades a le don de cheviller l’âme au corps à ceux d’entre eux qui, tout jeunes, y résistent. Le blessé se rétablit vite, et il eut par dessus le marché le plaisir de recevoir la visite de deux neveux qui étaient venus avec Djabekallah et que leur vieux père avait chargés de lui ramener en Tripolitaine son frère cadet Otman, dans le cas où il serait encore vivant. Le vieillard, à la vérité, ne put se résoudre à obtempérer au désir de son aîné : il voulait terminer ses jours au milieu des compagnons qu’il n’avait point quittés depuis un demi- siècle ; mais c’était néanmoins chose touchante que de voir avec quelle profonde émotion il accueillait, au terme de ses ans, ce message vivant de la patrie lointaine et la chair et le sang de sa famille.
Un de ces neveux avait, peu de temps avant son départ pour le Kânem, fait un séjour à Tripoli, et j’espérai un moment avoir par lui des informations un peu plus précises touchant les événements militaires de l’Europe : mais il ne put me renseigner en rien, et cela ne m’étonna pas. Les classes illettrées, même dans les villes du littoral, demeurent dans une ignorance profonde relativement à tout ce qui se passe en pays chrétien. Je me souviens qu’un jour un capitaine tunisien, en compagnie duquel je faisais la traversée de Tunis à son port natal, causait avec les autres passagers de la guerre de Crimée, à laquelle il avait pris part, et parlait des merveilles de Stamboul, de la puissance des Turcs et de leurs victoires. Un loustic de la compagnie s’étant mis à dire que c’était chose vraiment surprenante, que le Sultan, pour réduire la Russie (_Moskou_), eût eu besoin des Anglais (_Inglis_) et des Français (_Fransîs_), croira-t-on que le personnage, censé connaître à fond, _de visu_, les choses de l’Europe, répondit fièrement : « Imbécile, ne comprends-tu pas que l’_Emir-el-Moumenin_ (Commandeur des Croyants) était bien forcé de faire appel à ses vassaux, afin d’épargner autant que possible, dans cette guerre contre les rebelles moscovites, le sang des Fidèles ? » Si tel est le langage d’un capitaine civilisé de la côte, que pouvais-je attendre d’un Bédouin ?
Je sus du moins que le procès entamé à Mourzouk au sujet du meurtre de Mademoiselle Tinne était terminé, au détriment des chameliers arabes, sur lesquels les Touareg avaient eu l’adresse de se décharger entièrement. Six d’entre eux avaient été condamnés, et l’on avait acquis la présomption que c’était Hadch Brahim Ben Aloua qui les avait incités au meurtre. Aussi ce dernier avait-il été mandé à Tripoli avec son père, et tous deux avaient reçu leur châtiment, puis avaient péri à peu de temps de là, empoisonnés, disait-on. Cette nouvelle de la mort de mes meilleurs amis de Mourzouk me causa une profonde émotion ; on me la donnait en termes si précis, qu’il ne m’était point possible d’en douter, encore que, pas un instant, je ne voulusse croire à leur culpabilité.