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Dès que Bou Alak eut réuni sa provision de grain, nous nous remîmes en route pour Mâo, et, après une nuit passée dans ce bourg, nous tournâmes à l’ouest, le lendemain 8 décembre, pour nous diriger vers Gala, une des principales localités de l’ancien royaume du Kânem. Chemin faisant, nous décrivîmes un crochet pour aller visiter l’endroit où le voyageur Maurice de Beurmann avait été assassiné.

La chose s’était passée près d’un petit hameau de l’enneri Djougou, longue vallée couverte de dattiers superbes. Bou Alak y connaissait la personne qui, spontanément, avait rendu les derniers devoirs à mon malheureux compatriote. C’était un Dâza, du nom de Derbé, que nous eûmes la chance de trouver dans sa hutte. Cet homme l’habitait déjà à l’époque du tragique évènement, et il pouvait narrer tous les détails de l’affaire.

Non loin de là, dans la cour intérieure de l’Alifa Mousa, se dressait le beau kourna à l’ombre duquel l’explorateur avait installé sa case. Au rapport tout à fait digne de foi de Derbé, l’auteur initial du meurtre n’était point du reste Mousa, mais bien l’Akid Chommi, de l’Ouadaï, qui se trouvait justement au Kânem, et qui, ardemment désireux d’empêcher le Chrétien de pénétrer dans son pays, extorqua le consentement de l’Alifa à cet acte honteux. Il n’avait pas été difficile de trouver les trois exécuteurs dont j’ai déjà parlé ci-dessus. Un jour, à la tombée de la nuit, ceux-ci avaient pénétré dans la hutte de Beurmann, pour le tuer à coups de lance.

La victime avait tâché de vendre chèrement sa vie. Empêché par la soudaineté de l’attaque de faire usage de ses armes à feu, il avait du moins empoigné son épée. Les autres se jetèrent sur lui, et il y eut une lutte corps à corps où le désespoir semble avoir prêter des forces inouïes à l’assailli. Les assassins, désespérant d’avoir raison de lui à coups de lance et de coutelas, et s’imaginant que, par sa magie, il était à l’épreuve des armes blanches, lui jetèrent une corde autour du cou et consommèrent leur crime par strangulation. Aujourd’hui encore, tant le surnaturel trouve de créance aux régions de l’Islam, surtout lorsqu’il s’agit des chrétiens, c’est une idée universellement répandue au Kânem que Maurice de Beurmann était invulnérable aux coups de poignard. Le cadavre fut incontinent traîné hors du village et abandonné en curée aux hyènes et aux vautours du pays. Mais, par un double prodige, ajoutait le Dâza Derbé, pas une bête fauve n’osa y toucher, et la décomposition ne s’y mit pas. Ce fut alors que lui, Derbé, ayant trouvé après de longs jours le corps de ce brave toujours intact au milieu du désert, avait reconnu, à n’en point douter, que c’était un signe que Dieu lui-même réprouvait l’acte ignominieux commis sur l’étranger sans défense, et voulait qu’il eût sépulture honnête. En conséquence, dans la nuit même, il lui avait donné le repos éternel au sein de la terre, et, à peine ce pieux devoir était-il accompli, qu’une pluie dès longtemps désirée était venue féconder la contrée. Derbé m’assura, lui aussi, que les meurtriers avaient tous fait une fin malheureuse, ce qui avait achevé d’éclairer sur cet événement la foule de ceux qui n’y avaient eu aucune part. La place où Beurmann avait été inhumé se trouvait à la lisière de la vallée ; mais, depuis longtemps, la végétation l’avait rendu méconnaissable. Je remerciai le Dâza pour son acte d’humanité, qui, après tout, dénotait de sa part un certain courage, et ce fut pour moi une vraie confusion de ne le pouvoir récompenser à mon gré. Néanmoins, comme il comptait se rendre au Bornou, je lui promis une tobe kororobchi, l’idéal du costume pour un Dâza.

Je quittai mélancoliquement cet enneri Djougou, pour continuer mon chemin vers Gala, où j’arrivai le jour même avec Bou Alak. La ville est sise au val Sara, sur la rive gauche d’un petit lac d’eau douce encombré de roseaux. Toute la région en deçà est glabre et fort peu boisée ; on est loin ici de la flore luxuriante des districts plus à l’est. Comme nous abreuvions nos chevaux au lac, l’officier urbain, qui a conservé de l’époque bornouane son titre de _Dima_, vint pour nous saluer. C’était un jeune homme de bonne mine qui nous fit l’accueil le plus cordial dans sa résidence. La ville de Gala, composée de cent cinquante huttes de chaume, est habitée en majeure partie par des Magomi, tribu kanouri de souche royale. Ces gens s’attroupèrent aussitôt, et ils parurent presque aussi étonnés de me voir que l’avaient été les Danoa. Ils palpaient d’un air émerveillé mes vêtements, comme si c’eussent été des produits mirifiques de l’industrie de mon propre pays, et non des articles du marché de Kouka. Ils tâtaient et examinaient de toutes parts ma peau blanche, comme s’ils n’en eussent point vu de pareille à leurs connaissances les Arabes, et ne se lassaient point d’exprimer, à leur mode loquace et ingénue de kanouris, leur admiration au sujet de mes armes et de mes instruments, dont je dus leur expliquer mille et mille fois le mécanisme.

Ils n’avaient du reste qu’une très vague idée de la religion chrétienne, car ils se crurent tout de suite obligés de travailler à l’édification d’un pauvre païen tel que moi, qui s’en allait à travers le monde sans soupçonner l’existence de Dieu et de son prophète. Je me prêtai, comme toujours, à ces essais de haute moralisation, non sans chercher à prendre ma revanche, en tâchant de leur démontrer à mon tour l’inanité de toutes leurs pratiques, lesquelles étaient purement extérieures, et négligeaient l’objet essentiel, l’amélioration de l’homme. A l’occasion de la prière du Dohor, ils avaient fait tout spécialement des apprêts solennels pour imposer à ma nature de païen endurci. Leur Fakir et leur Iman apparurent, celui-ci coiffé d’un tarbousch rouge, objet rare en ce coin du Kânem, et revêtu d’une tobe rayée de jaune et de blanc, par- dessus laquelle il avait endossé un vêtement bleu foncé d’Haoussa, présent du roi de l’Ouadaï. C’était sur ce personnage que l’on comptait particulièrement pour conjurer en moi le malin. Néanmoins après m’avoir salué tout d’abord avec défiance et indécision, il ne tarda pas à s’humaniser et finit par se montrer fort aimable. Il me dit qu’il connaissait parfaitement les insulaires du Tsâd, et qu’il était allé plusieurs fois les visiter chez eux avec le Dima, tant pour y lever les taxes que pour essayer d’agir par son action spirituelle sur ces farouches malandrins.

Le soir, je me retirai dans la hutte fort propre qu’on m’avait arrangée, et où l’on nous servit un souper très convenable. Ensuite parut toute la population féminine de l’endroit, qui nous régala jusque vers minuit d’un concert de flûtes et de tambours, accompagné de chants et de danses.

Le lendemain matin, 9 décembre, nous remontâmes à cheval pour regagner les cantonnements des Arabes. Nous prîmes d’abord notre course au Nord, au travers d’une vallée quelque peu marécageuse, où j’aperçus le premier spécimen de l’arbre (_kigelia pinnata_) que les Kanouri appellent _bolongo_ et les Arabes du pays _omm schatoura_ ou _bedindjân el-Fil_ (c’est-à-dire _aubergine à éléphant_). C’est une magnifique essence, aux fleurs rouges et campaniformes, avec des fruits oblongs et melonnés qui lui ont valu sa seconde appellation arabe. Infléchissant ensuite vers l’est, nous gagnâmes l’enneri Bagalâja, puis les enneris Adjelim, Berâra et Mafal, ces deux derniers avec un lac central, et de là, continuant notre route par diverses dépressions de plus en plus profondes et de plus en plus riches en eaux, nous arrivâmes à la vallée de Ngaddegui, que nous n’avions vue, en venant, que de loin, et, passant entre les deux Alâli, nous atteignîmes enfin, après une chevauchée de onze heures, les quartiers des nôtres près de l’enneri Medeli.

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CHAPITRE XI

Barka Hallouf et ses alliés les Arabes. — Nouvelles de Mourzouk. — Incidents de ma rentrée à Kouka. — Paquets et lettres d’Europe. — Soucis d’argent. — Mes projets de voyage au Baguirmi. — Apprêts de départ. — Mes nouveaux serviteurs. — Une _Chronique_ introuvable.

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