Mâo, la bourgade maîtresse du Kânem, n’était plus qu’à une heure de chevauchée à peu près (soit six kilomètres) ; nous y arrivâmes par une vaste plaine, contrastant avec le district essentiellement mamelonné que nous venions de traverser, plaine dont, à perte de vue, rien ne semblait interrompre la monotonie. La localité, vue de l’extérieur, ne répondait guère à l’idée qu’on était porté à se faire d’une ancienne capitale des rois du Kânem. La ville, dépourvue d’enceinte, renfermait cent cinquante habitations environ, la plupart de simples cabanes de chaume. Nous allâmes camper au cœur de la place, devant la demeure du chef local ou _Alifa_, lequel s’appelait Mohammedou. Celui-ci, un homme de quelques cinquante-cinq ans, était assis par terre devant sa porte, entouré des siens, à la façon de ces _Kokenawa_ de la cour bornouane, fantômes mélancoliques d’un passé plus brillant. Il nous salua avec d’autant plus d’empressement que, quoique représentant du haut suzerain de l’Ouadaï, le plus gros de son pouvoir reposait sur l’amitié des Oulâd Sliman.
En ce même lieu où, quelques années auparavant, et malgré les plus chaudes recommandations du sultan du Bornou, mon compatriote Maurice de Beurmann avait été indignement égorgé, je pouvais, sous l’escorte de Bou Alak, me présenter en toute sécurité, encore que je n’eusse nul cadeau à faire au maître de céans, et qu’avec mon accoutrement misérable, mon cheval efflanqué, n’ayant pas même de tente avec moi, je fusse bien loin de faire belle figure. Aussi, à l’offre que nous fit l’Alifa de vouloir bien prendre gîte en son propre logis, ne me gênai-je pas pour lui répondre, devant toute la troupe de ses courtisans, que j’aimais mieux coucher sous le plafond du ciel que chez des gens qui, tout récemment, n’avaient pas rougi de tuer en traîtrise un étranger isolé et n’ayant d’autre égide que Dieu et la sainte loi de l’hospitalité. Par cette vivacité de répartie, je n’avais pas, bien entendu, pour objet de me brouiller avec le gouverneur et de me priver, par là, de toute information sur le pays et ses habitants ; je voulais tout bonnement montrer que nous étions parfaitement informés en Europe des détails de ce lamentable événement, et que les Arabes, en cette circonstance, prenaient complètement fait et cause pour nous. L’Alifa me répliqua sans s’émouvoir qu’il ne pouvait être personnellement rendu responsable d’un acte commis à une époque où il ne se trouvait pas en fonctions ; après quoi ses Kokenawa me jurèrent par ce qu’il y a de plus sacré que pas un d’eux avait trempé en aucune manière dans le crime en question ; de sorte que, sans plus résister, je me laissai aller à pénétrer avec les autres dans la modeste résidence du gouverneur.
Le logis consistait en une clôture moitié de terre, moitié de _siggedi_, entourant une construction d’argile et quelques cases de chaume. Le maître de la maison portait une tobe crasseuse, teinte en bleu foncé, avec un bonnet de Kanembou (_djoka_) de même qualité. Ses officiers, tous tête nue, comme c’est l’usage de cour à Kouka, étaient habillés de la façon la plus misérable. Il est vrai que pour le moment la plupart des dignitaires locaux étaient partis faire une razzia contre les Krêda du Bahar el-Ghâzal.
Ces messieurs remirent spontanément l’entretien sur la fin malheureuse de Beurmann ; ils m’affirmèrent et me réaffirmèrent que tous les gens bien pensants avaient sévèrement réprouvé cet acte, et, du reste, ajoutèrent-ils, le Tout-Puissant s’était chargé lui-même de le punir, car les trois meurtriers avaient, à très peu de temps de là, péri d’une mort qui n’était pas naturelle.
Les habitants de Mâo appartiennent à la tribu des Dalatôa, issue d’un gouverneur bornouan du Kânem. Quand le siège du pouvoir royal fut transféré du Kânem au Bornou, les sultans confièrent d’abord aux Toundjer l’administration et la garde de cette province frontière ; mais, ceux-ci ayant laissé voir des velléités d’indépendance, le prince éleva à ce poste d’honneur un esclave d’Haoussa, du nom de Dala, auquel il remit des pouvoirs suffisants pour qu’il pût tenir les Toundjer en respect. Dès lors, l’administration locale resta aux mains des descendants de ce Dala, et les rois de l’Ouadaï eux-mêmes, quand ils se furent emparés du pays, confirmèrent ces droits historiques, en se contentant de substituer au titre bornouan d’_Alifa_ l’appellation ouadaïenne d’_Akid_ ; ce qui n’empêche point que les gouverneurs du Kânem continuent aujourd’hui encore d’être connus principalement sous leur titre initial, et que, après comme devant, les Dalatoa soient de cœur avec le royaume du Bornou. La subordination à l’Ouadaï n’est guère, du reste, que nominale ; chacun, ici, vit dans le passé, et c’est une chose presque touchante de voir les dignitaires quasi en guenilles de l’entourage de Mohammedou se décerner mutuellement ces titres pompeux de _Kaigamma_, de _Djerma_, de _Dougma_, de _Jérima_ et autres, qui leur rappellent une époque de grandeur éteinte.
De Mâo, le 1er décembre, nous reprîmes, Bou Alak et moi, notre chemin dans la direction du sud-est, pour gagner l’enneri Jagoubberi, où mon guide avait l’intention de se munir d’une provision de grain. Cette vallée, où nous arrivâmes par une chevauchée de cinq ou six heures, avait le fond très richement boisé, et j’y remarquai, entre autres essences, l’arbre appelé en arabe _koulkoul_[98], dont le bois sert à bâtir des huttes, et l’acacia _kittir_, que les Bornouans nomment _kouloul_ et les Dâza _tôai_. Nous descendîmes là, chez un chef, hôte et ami de la famille de Bou Alak, qui, de son nom, s’appelait Setta, et portait le titre kanembou de _Fougobo_, lequel correspond à celui de _Kachella_ chez les Kanouris et à celui de _Kedela_ chez les Dâza. Je retrouvai dans cette maison le train entier de la vie bornouane, dont j’étais déshabitué depuis près de neuf mois, et qui me fit quasi l’impression d’une rentrée au pays. La façon dont les femmes s’occupaient au logis, même en présence d’un étranger, le teint foncé des gens de l’endroit, l’emploi exclusif de l’idiome kanouri, tout me transportait à Kouka. Le maître de la maison était parti lui aussi, pour l’expédition du Bahar el-Ghâzal ci-dessus mentionnée ; mais on l’attendait d’un moment à l’autre. Cette absence ne nous empêcha point d’élire domicile sous le grand abri intérieur de sa cour, et ses femmes et ses filles ne manquèrent pas non plus de nous tenir société à la mode tout à fait sans gêne des dames de Kouka.
La bourgade de Jagoubberi comptait une centaine de huttes, plus avenantes que celles de Mâo, et était peuplée presque exclusivement de Dalatoa. Le soir, on nous donna pour souper le plat ordinaire de bouillie de farine, avec un extra de petits pains rôtis dans du beurre, et, comme le Fougobo n’était pas encore de retour, nous nous retirâmes devant la porte de l’habitation, tant par discrétion à l’égard des femmes, que pour veiller sur nos montures, à cause des voleurs de chevaux qui foisonnent, dit-on, dans le district. Pour plus de sûreté, nous attachâmes même les pieds de nos bêtes à des chaînes de fer dont l’autre extrémité était assujettie à nos propres personnes, précaution qui, on le comprend, ne laissa pas que de troubler quelque peu notre repos de la nuit.
Le lendemain, comme on ne savait pas encore si le maître du logis rentrerait, nous poussâmes une pointe jusqu’à Mondo, la bourgade des Toundjer, située à quelques heures au sud-est de Jagoubberi. Toute cette région du Kânem est couverte de champs de douchn qui font d’elle le grenier de tout le pays environnant. Nous reçûmes, dans la hutte où nous descendîmes, un traitement des plus confortables, et ce fut avec un vif intérêt que j’examinai ces Toundjer, originaires, paraît-il, du Kordofan et des rives du Nil, et qui, tout en ne se servant entre eux que de l’arabe, n’en connaissaient pas moins le kanouri, et quelques-uns même l’idiome dâzaga. En revenant à Jagoubberi, nous rencontrâmes un certain Besché, qui était cousin de l’Alifa en fonctions, et qui lui-même avait tenu quelque temps le poste d’administrateur à Mâo. Cet homme nous engagea à lui rendre visite à Metalla, et comme le Fougobo continuait de se faire attendre, nous déférâmes, dès le lendemain 4 décembre, à l’invitation.
Metella est une bourgade dalatoa de cent feux environ, dont les habitations ressemblent à celles de Jagoubberi. Non content de nous recevoir de son mieux, notre hôte nous procura un guide pour que nous pussions aller à Ngouri, village occupé par un fort contingent de cette tribu des Haddâd, qui, seule au Kânem, depuis plus de trente ans, a résisté avec succès aux Oulâd Sliman. La localité est d’ailleurs favorisée à cet égard par son site au milieu de fourrés vierges composés de futaies de toute beauté. A l’approche de l’ennemi, les habitants escaladent ces hauts remparts naturels, et, de leurs casemates de branchage, font pleuvoir des flèches empoisonnées. Un fait digne de remarque, c’est que cette tribu est la seule du Kânem qui use presque uniquement de ce genre d’engin. Son nom arabe d’_Haddad_, qui veut dire _Forgerons_, n’est du reste que la traduction exacte de celui d’_Azoa_ (ou Aza), sous lequel elle est connue des Dazza. Elle-même n’attache aucun sens spécial à cette dénomination singulière ; non seulement elle n’exploite point particulièrement le fer, mais rien, dans ses mœurs et coutumes, ne l’assimile, aux yeux des peuplades voisines, à la caste méprisée des sidérurgistes. Quant au nom de _Danoa_ (ou _Danawa_) qu’elle se donne à elle-même, il n’y a rien à en conclure, attendu qu’elle se sert exclusivement de la langue kanouri.
Ngouri, sa localité, se compose d’environ six cents huttes. Nous trouvâmes, en y arrivant, toute une partie de la population mâle, tant Haddad que Kanembou leurs cohabitants, rassemblée, à l’ombre d’un majestueux kourna, autour du chef Hasan, lequel porte le titre kanouri de _Kachella_ (capitaine). Comme pour le moment, la tribu se trouvait en paix avec les Oulâd Sliman, on nous fit une réception amicale. Le sieur Hasan portait un arc avec un grand sac de cuir rempli de flèches ; d’autres avaient leurs traits dans un carquois également de cuir, et de la forme que représente le dessin ci-contre. Comme type physique, rien de caractérisé chez ces gens, qui ressemblaient, soit à des Dâza, soit à des Kânembou, soit à des sang-mêlé d’Arabes, et étaient vêtus, les uns du costume bornouan, les autres d’un simple tablier de cuir. Leurs arcs, de quatre pieds de long environ, étaient faits de morceaux de bois de nabak recourbés et munis de grosses cordes en boyau de bœuf. Leurs flèches, de deux pieds de longueur, étaient des hampes de roseau garnies de grandes pointes de fer, ayant ordinairement des crochets. La matière toxique employée est ou le suc laiteux de la _calotropis procera_, ou la sève vénéneuse d’une euphorbe qu’en bornouan on appelle _gourourou_. Les Arabes ont grand’peur de ces armes.
Bien que les Haddad ne fussent pas peu surpris de voir pour la première fois un de ces chrétiens, desquels, comme peuple et comme secte, ils avaient ouï dire tant de mal, ils m’accueillirent d’abord avec une politesse empressée, et le Kachella Hasan répondit d’un air placide et intelligent à mes questions touchant la peuplade et ses centres d’habitation. Il me dit, reprenant une tradition dont j’avais déjà entendu parler à Métalla, que les Danoa étaient parents des Manga, mais qu’en eux se mélangeait un autre élément, dominant d’ailleurs, qui devait être le sang des Boulala. Bien que restée presque indépendante de l’Ouadaï, la tribu avait subi une première sujétion, en ce sens que son chef recevait l’investiture de l’Alifa de Mâo, représentant de l’État limitrophe. Cette amabilité communicative du Kachella disparut soudain, quand il vit que j’insistais sur cette question des rapports politiques avec l’Ouadaï, et que, tout en prenant quelques notes, je l’interrogeais sur la situation des vallées et sur le nombre des guerriers. Il devint soupçonneux et se tut ; puis, comme je continuais à le presser de questions, il se mit à échanger avec les siens des regards tellement significatifs, que Bou Alak dut intervenir pour tâcher de remettre les choses en expliquant d’une façon essentiellement fantaisiste les raisons de ma conduite. Il dépeignit au chef la puérile manie que les chrétiens ont de voyager, leur curiosité à l’égard des peuples et des pays ; mais il dit en même temps quelle était leur puissance, et comme quoi ma patrie particulièrement entretenait les meilleurs rapports avec le grand seigneur de Constantinople, le haut commandeur des Croyants. Il réussit par là à tranquilliser quelque peu le Kachella ; mais c’en fut fait de mes questions innocentes et des réponses ingénues du Haddad.
J’eusse désiré gagner Dibelontji, localité importante des Nguidjem, située à trois heures plus au sud-ouest, tout près de la rive du lac Tsâd ; mais je ne pus réaliser mon projet. Cette ville, d’un millier de huttes environ, est séparée de Ngouri par six vallées, dont les trois plus septentrionales appartiennent aux Dânoa, et les trois autres aux Nguidjem, restes probables des Boulala mêlés de nombreux éléments kanembou. Hasan, Bou Alak et moi, nous allâmes à cheval jusqu’à la frontière du district en question ; mais, là, mes deux compagnons refusèrent de pousser plus avant. D’un seuil assez élevé de notre route, ils prétendaient apercevoir le lac Tsâd ; pour mon compte, je ne discernai rien.
De retour à Ngouri, j’allai faire un tour au marché, qui se tenait juste en ce moment, et où il y avait bien une affluence de cinq cents visiteurs. Là, je fis la connaissance d’un chef insulaire du Tsâd, qui m’invita à venir visiter ses îles, sans me montrer pourtant moins de défiance que les Danoa présents. Ces derniers semblaient me regarder d’un air de plus en plus soupçonneux, si bien que je finis par craindre que ces façons ombrageuses ne se transformassent en hostilité. Pour détourner le cours de leurs idées et les placer, en ce qui me concernait, sur un terrain quelque peu pratique, je leur dis que j’étais médecin. Le biais fit merveille pour l’instant. Incontinent, l’on me mena chez diverses personnes malades, dont l’une, entre autres, une femme atteinte d’une inflammation suppuratoire du thymus, présentait un cas fort avantageux pour la renommée d’un docteur de passage. L’ouverture d’un abcès, qui n’est pas trop superficiel, au moyen d’une belle incision, est chose qui manque rarement son effet. J’essayai également de regagner les bonnes grâces du Kachella, en lui promettant une recette contre l’action vénéneuse des flèches, — car il paraît qu’entre certaines fractions de la tribu il existe des haines à longue portée ; mais je ne parvins pas, malgré cela, à ressaisir complètement le personnage. Bou Alak lui-même finit par se sentir mal à l’aise, et il me confessa son inquiétude à l’oreille, de sorte que, le plus vite qu’il se put, sans risquer de trop attirer l’attention, nous allâmes au pâtis où étaient nos chevaux, et, sautant en selle, nous prîmes congé en beau style et d’un air tout à fait cordial de nos problématiques amis. Une fois à Metalla, nous dîmes également adieu, au passage, à Besché notre hôte, et galopâmes de là vers Jagoubberi, où nous trouvâmes le Fugobo Setta rentré de la veille, complètement bredouille, de son expédition contre les Kreda.