Notre voyage n’exigeait point de grands préparatifs. Bou Alak n’était rien moins qu’un raffiné, et il était sur, en sa qualité de membre d’élite de la redoutée tribu des Oulâd Sliman, de trouver partout réception à son gré. Néanmoins, comme, au plaisir de me faire faire une promenade, il entendait joindre une visée pratique, à savoir un acquêt de grain pour les siens, il emmena deux chameaux à vide. Je me bornai, de mon côté, à n’emporter que les provisions de bouche essentielles, avec quelques couvertures de nuit, dont Hammou chargea mon unique monture.
Nous partîmes le 29 novembre, et traversant d’abord, au sud-ouest, les enneris Afi et Medeli, puis un autre val, voisin de l’oued Djabor, dont mon guide ne savait pas le nom, nous atteignîmes, au bout de trois heures, le groupe d’Alali, composé de trois vallées en éventail que séparent d’étroits reliefs de terrain. Nous campâmes dans la principale, celle qui se trouve au sud. Sur la hauteur médiane, située entre les trois dépressions, j’aperçus des murs de terre, restes d’un ancien village kanouri. Cette triple oasis, perdue au milieu des steppes d’alentour, était bien le coin le plus ravissant qu’il fût possible d’imaginer, et ce qui en rendait l’aspect encore plus enchanteur, c’est que l’éden se déployait brusquement à l’œil, sans que rien en eût annoncé l’approche. Le voyageur qui chemine au désert distingue d’ordinaire de fort loin la ligne récréante de l’oasis, qui monte peu à peu au-dessus de l’horizon ; ici, au contraire, nulle espèce d’indice, nul avant-goût des îlots de verdure : on ne les aperçoit qu’au moment où on les a tout entiers sous ses pieds dans leur magnificence tropicale.
Dans une autre vallée voisine, celle de Ngadeggi, je vis encore un village abandonné de Kânembou. Plus loin enfin, nous pénétrâmes dans le principal district dattifère du Kânem, lequel appartient à l’intéressante tribu des Koumosoalla, et se divise en deux parties, le Delfea (ou Delfeanga) au nord, et le Jigi au sud. Dans l’un commandait le chef Brahim, dans l’autre le chef Tjôwandê. A la végétation, de plus en plus belle, se joignait une faune de plus en plus abondante. Dans le fourré de dattiers pourvu d’une épaisse sous-futaie apparaissaient de place en place de superbes tamariniers à l’ample crinière, et dans les clairières s’ébattaient d’innombrables cercopithèques au corps roux et gris. De la hauteur terminale au sud, nous aperçûmes devant nous un groupe de trois villages ; le plus considérable, où nous allâmes coucher, était la résidence du chef de tribu, dont le titre est _Koumo_, mais que les Arabes, dans leur manie d’estropier tous les noms, appellent _Kaigamma_. Il se composait d’environ quatre-vingts huttes de chaume sans haie de clôture, comme en habitent les Bornouans peu aisés. Au centre de la localité, se dressait un vaste toit-abri sous lequel les gens de l’endroit ont coutume de se rassembler et aussi de loger les étrangers.
A peine y étions-nous installés pour la nuit, que le Koumo parut, avec un grand nombre d’indigènes du sexe mâle, tant pour nous saluer que pour satisfaire leur curiosité. Ces hommes avaient en général le teint foncé et tirant au rouge des Toubou du sud, couleur assez fréquente d’ailleurs chez les Kânembou ; mais leurs physionomies comme leurs personnes présentaient une très grande variété. Il va sans dire que nous fûmes accueillis avec toute la déférence due par le chef d’une petite peuplade au représentant d’une puissante tribu. Dans l’espoir d’obtenir de ces gens un souper un peu plus confortable, car nous étions en temps de carême, je tâchai de me faire bien venir d’eux en leur exhibant patiemment et les merveilles mystérieuses de mon révolver, et celles de ma carabine qui se chargeait par la culasse, et celle de ma montre et de mon compas ; mais j’en fus pour mes essais de captation, car, au coucher du soleil, c’est-à-dire à l’heure où le musulman civilisé et le riverain de la Méditerranée ingurgitent leur café ou leur limonade en mangeant un morceau, à l’heure où le nègre islamisé s’octroie la jouissance d’une bouillie quelconque, on se contenta de nous apporter de l’eau, et encore, vu la distance où se trouvait la fontaine, n’en eûmes-nous pas notre suffisance. Un peu plus tard, au moment de l’_ascha_, on ne songea nullement à réparer cet oubli, car l’unique mets que l’on nous servit fut une pâtée de douchn grossière, qui n’avait pour sauce que du lait outrageusement additionné d’eau. Les indigènes s’excusèrent en alléguant leur pauvreté et une péripneumonie qui leur avait enlevé les trois quarts de leurs bêtes à corne.
Le matin suivant, 30 novembre, nous nous remîmes en route, et, après avoir franchi le val Firi, enneri très boisé, mais où il n’y avait ni habitants ni dattiers, puis une autre dépression riche en céréales, dont j’ignore le nom, et enfin une plaine de deux heures de long, nous arrivâmes au groupe d’oasis de Lougguera. Là encore se trouvait un hameau environné de quelques cultures ; mais la végétation y était bien moins belle que plus haut. Une demi-heure plus loin, nous apparurent deux autres villages, habités par des Oulad Salim, branche sédentaire de la tribu des Daza. De là, continuant au sud, nous dépassâmes une troisième agglomération de huttes, et atteignîmes les enneris Watchami et Youno, dont le premier, très riche en dattes, appartient à la peuplade des Moallemin[97], et dont le second est habité par des Dâza purs.