Le moment était venu enfin de quitter la source de Galakka pour reprendre le chemin du Kânem. Je prévoyais bien les nouvelles épreuves que me réservait cette série d’étapes, car on m’avait averti que les Arabes, en possession de leur approvisionnement de dattes, ne se montreraient point pressés d’arriver, mais s’occuperaient, par-dessus toutes choses, de mettre à profit pour leurs chameaux les gras herbages nés des pluies de la saison. C’était le 23 septembre que nous devions partir, et, le 22, mes compagnons ne s’étaient pas encore entendus sur la voie à suivre. Les uns voulaient se diriger au sud par Korôdi, Foukkê et Tongour ; les autres insistaient pour qu’on revînt tout bonnement par la même route, parce que c’était momentanément la plus riche en fourrage. J’appuyai pour mon compte le premier avis, qui allait à me faire voir de nouveaux parages et qui m’eût permis de visiter la partie extrême du Bahar el-Ghazâl ; mais j’en fus pour mes frais d’éloquence : on se décida à reprendre le chemin de l’ouest.
Comme Abd el-Dchlîl n’avait pu encore me fournir le chameau qu’il me devait, je répartis, de mon mieux, mon bagage entre les bêtes de mes compagnons, et notre férik s’ébranla. Le 24, nous nous engagions par l’espace aride qui sépare le Borkou du Bodelê ; le lendemain, nous passions le Teimanga, et, continuant de là au sud-ouest, nous atteignions, le 28, l’Amanga. Ce dernier relief, vu du nord-est, ressemblait moins à une montagne qu’à une arête à pic, se laissant choir de trente mètres environ sur la plaine que nous allions traverser. A l’escarpement de cette terrasse s’appuyaient de bizarres formations de tuf calcaire où l’imagination de mes Arabes crut voir une sorte de ville fantastique avec des murs, des files de maisons, des coupoles et des tours. Cette masse sédimentaire était toute incrustée de coquillages et faite d’une infinité de stratifications horizontales, ayant à peine l’épaisseur de la main. Les passages et les brèches qui trouaient cet amas singulier étaient disposés régulièrement en forme de rues, et remplis d’une couche de sable dure et unie à sa surface. On eût dit effectivement, à distance, d’une série de constructions humaines dont la teinte sombre tranchait d’une façon caractéristique sur la claire arène des coupures transversales.
Nous venions de franchir cette étrange fortification pour descendre dans la plaine du Bodelê, quand le vent qui, depuis le matin, soufflait avec force, se changea en une trombe de poussière et de sable. De nouveau, il fallut que chacun s’appliquât à ne point perdre de vue son voisin ; le son de la voix s’entendait à peine ; les traces des bêtes de la caravane s’effaçaient au fur et à mesure sur le sol, et bientôt même nos guides si experts en topographie furent désorientés. Où se trouvait la fontaine d’Edinga, but de notre étape ? L’un voulait la chercher au nord-ouest, l’autre soutenait qu’elle était au sud-ouest. Enfin, au bout de cinq heures de marche, nous nous arrêtâmes harassés, et, renonçant à trouver de l’eau, nous campâmes au milieu du désert.
Là, à mon grand effroi, je m’aperçus de l’absence d’Hammou, mon incorrigible traînard. Le matin, de bonne heure, je l’avais vu faire halte, pour se reposer, au pied de l’Amanga, et je l’avais vivement exhorté à ne point s’attarder dans des parages où il courait tant de risques de se perdre. Des gens expérimentés l’avaient en outre, au moment où s’était élevé l’ouragan, averti de serrer de près ses voisins ; puis, chacun étant occupé de soi-même, on n’avait plus fait attention à lui. Tant que la bourrasque dura, il fut impossible de se mettre à sa recherche ; d’ailleurs, le soin le plus pressant était de trouver de l’eau, et, bêtes et gens, tout le monde avait besoin de repos.
Au bout de quelques instants donc, Housein partit à la découverte. De fontaine, nul vestige. Tout ce qu’il découvrit non loin de nous ce fut une de ces dépressions argileuses (_Rhadir_) où l’eau du ciel se conserve quelque temps. Le breuvage était d’une couleur gris-jaunâtre, un peu fangeux, mais doux au goût, et nos animaux et nous, nous en eûmes parfaitement notre suffisance. Le soir, quand le vent fut tombé, je songeai au sauvetage d’Hammou, et, accompagné de l’esclave mahamid de Bou Alak, j’enfourchai mon chameau et partis au plus vite.
Fouillant de l’œil le crépuscule et nous arrêtant de place en place, nous arrivâmes, par un beau clair de lune, à cette terrasse de l’Amanga où l’on avait aperçu Hammou pour la dernière fois. Il y avait lieu de croire que l’indolent garçon, voyant la tempête, avait passé la journée à dormir là, dans l’espérance que plus tard on le viendrait chercher. Mais nous eûmes beau appeler, tirer des coups de feu, explorer chaque recoin de la « cité fantastique », qui, aux reflets de la lune, produisait une impression encore plus étrange que de jour, tous nos efforts demeurèrent inutiles, et, après plusieurs heures de recherche, force nous fut de retourner au campement, que nous n’atteignîmes que fort tard dans la nuit.
Au matin, les investigations furent reprises par Housein Ngomati, et par un autre de mes domestiques. Tous deux reparurent à midi sans ramener Hammou, mais avec des informations si précises sur l’endroit où il devait se trouver, que c’était comme s’ils l’avaient vu. C’est réellement une chose merveilleuse que le flair de ces nomades du désert, et mon Ngomati, en cette occasion, m’en fournit une preuve achevée. Il avait pris comme point de départ de son exploration l’Amanga : d’abord, du haut de son chameau, il avait examiné avec un grand soin toutes les places un peu à l’abri du vent, en arrière des buissons rabougris et des quelques touffes d’herbes du chemin, et, là, il avait bientôt découvert quelques traces non encore effacées du passage de notre colonne. Dans ce fouillis de pas de chameaux, de chevaux, d’hommes, où l’œil d’un Européen n’aurait rien vu de bien perceptible, son regard perspicace avait démêlé les empreintes du gros pied informe de mon Marocain avec sa façon de marcher en dedans. Une fois sûr de cet indice, il était descendu de sa monture, et s’était mis à étudier minutieusement et par le détail la partie suivante de la route.
Plusieurs fois encore, il y avait retrouvé la trace caractéristique en question, et finalement il avait pu déterminer l’endroit où l’absent avait dû s’écarter de notre voie. Plus loin, en effet, sur un terrain devenu plus favorable, les vestiges des autres membres de la caravane demeuraient reconnaissables, mais on n’apercevait plus les grands pieds d’Hammou. Mon chercheur de piste avait donc dévié de côté, et non seulement il avait eu la chance de retrouver la trace, mais encore il avait pu continuer à la suivre d’autant plus aisément qu’elle était maintenant toute seule et que le vent plus faible de l’après-midi l’avait beaucoup moins oblitérée.
A une certaine distance, l’égaré avait dû rencontrer deux personnes qui menaient un chameau à la longe, et qui, à en juger par la direction peu sûre de leurs pas, n’étaient pas mieux que lui-même au fait du chemin. Tout cela, Houseïn Ngomati l’avait lu sur le sol aussi clairement que si lui-même eût été en quart avec les personnages fourvoyés. Il avait alors suivi ces nouvelles empreintes, qui étaient allées parfois s’effaçant sur un espace assez long, puis tout à coup s’étaient perdues dans le piétinement confus de tout un ferik, dont l’allure indiquait une marche précise et qui devait se diriger vers la fontaine vainement cherchée par nous-mêmes. C’était là encore une déduction sûre que le sieur Housein avait tirée des vestiges multiples d’hommes et de bêtes examinées par sa fine prunelle, et c’est pourquoi il était revenu nous dire catégoriquement qu’Hammou se trouvait sain et sauf, en telle et telle compagnie, à la station que nous avions manquée.
Celle-ci, la fontaine d’Édinga, était, par le fait, au sud-ouest de nous. Nous la brûlâmes, pour aller camper le jour suivant (29 septembre) à l’aiguade de Tangour, située au milieu d’un tel chaos de dunes, qu’il fallait, surtout par le vent régnant, avoir une connaissance achevée du pays pour ne s’y point égarer à chaque pas. Le pis, c’est que loin de se presser, mes Arabes, désireux de se dédommager de leurs razzias avortées du Borkou, rêvaient sans cesse de nouveaux coups de main. Les Oulâd Raschid et les Missirija étaient, disait-on, cantonnés pour l’heure dans les pâtis voisins du Bahar el-Ghazâl, et les gens de Maramma et d’Oda, qui cheminaient avec nous, excitaient les nôtres à les attaquer. Tout cela me rendait fort perplexe. Heureusement que mes nomades ne se sentirent pas suffisamment en force, ce qui fit que, cette fois, j’en fus quitte pour l’appréhension.
Le 3 octobre, le vent du nord-est faiblit ; derechef des nuages s’amoncelèrent vers l’est, et l’atmosphère fraîchit sensiblement. Le lendemain soir, il y eut même un peu de pluie. Deux jours après seulement, nous atteignions la hattija de Galasô, qui appartient encore au groupe de Tiggi. Nous marchions, on le voit, à pas de tortue, faisant des haltes interminables, et ces lenteurs me désespéraient. Rien de plus misérable que l’existence de nomade à laquelle je me voyais condamné. Pour toute nourriture, je n’avais plus que des dattes ; mes vêtements tombaient en lambeaux, et ma tente n’était plus qu’une loque au bout d’un bâton. C’était la faim aux dents et la rage au cœur que je m’étalais le soir sur ma pauvre couchette ; puis, le matin, je me relevais pour prendre ma misérable pitance, et, comme tout le monde, j’attendais dans une muette résignation que, de nouveau, l’approche de la nuit fît trêve à la trombe de sable. Que si, d’aventure, j’insistais auprès de nos compagnons pour que l’on marchât de l’avant, quelque notable de la tribu s’en venait trouver le chef de notre ferik, et lui disait, avec un air de satisfaction que j’admirais : « Voyons, frère, pourquoi tant de hâte ? N’avons-nous pas abondance de dattes pour les gens, et d’excellent fourrage pour les bêtes ? Qu’est-ce que l’homme peut souhaiter de plus ? » Aussi ne décolérais-je plus, et si Hazâz, à l’occasion, n’eût interposé son flegme oriental, il est certain que, mes nomades et moi, nous en serions venus à une rupture ouverte.
Un moment, je me crus sur le point de gagner l’alliance d’Housein Ngomati. Le subtil chercheur de piste était un finaud qui, depuis longtemps déjà, désirait s’emparer de ma personne et me ramener, en qualité de guide, à Kouka. Quoique mon dénuement sautât aux yeux de tous, il estimait encore la tâche suffisamment rémunératrice, et ce n’était que la dépendance où il se trouvait à l’égard d’Hazâz qui l’avait empêché de se mettre en avant. Il s’était contenté de me gagner par toutes sortes de menues prévenances, et avait essayé d’obtenir mon estime, en m’ouvrant son âme à plusieurs reprises, pour me dire qu’il était las de cette vie de brigandage et qu’il aspirait après quelque occupation agréable à Dieu où il pourrait vivre honnêtement de son travail. Enfin, voyant, à mon impatience, que les circonstances devenaient favorables, il se mit à grommeler, lui aussi, contre les stations sans fin et sans but de la caravane. Je tâchai naturellement d’entretenir en lui ces dispositions, car je n’aurais su trouver de meilleur guide pour rentrer au Bornou, et, un jour même, je pus me donner la satisfaction de dire à Hazâz, mon hôte, qu’il pouvait demeurer où il lui plaisait, et que, le lendemain, je me mettrais en route avec Housein. Hazâz daigna à peine me répondre, sachant bien, comme je devais le savoir moi-même, que c’était là un trait d’indépendance que mon complice ne pourrait jamais se permettre. Le matin suivant, en effet, nous commençâmes à charger nos chameaux, sans que personne parût s’inquiéter de ce que nous faisions ; seulement, quand nos préparatifs furent achevés, Hallaba, la femme d’Houseïn s’avança sans mot dire, remit les bêtes nues comme la main, puis se contenta en s’éloignant de lancer à son époux l’épithète d’_imbécile_, à seule fin de le rappeler, je pense, à la subordination qui était son lot, comme mari d’une Oulâd Sliman.
Le 13 octobre enfin, nous nous ébranlâmes derechef, et fournîmes une étape de trois heures et demie, jusqu’à la fontaine d’el-Heimar. Là, je me vis menacé d’une nouvelle station ; car, à peine y étions-nous, que j’entendis le tambour d’Abd el-Dchlîl résonner sur un rhythme qui indiquait des projets belliqueux. Le chef des Dâza venait effectivement d’arriver, apportant la nouvelle qu’un détachement d’Arabes ouadaïens faisait en ce moment route pour le Borkou ; c’était là une occasion de butin que mes compagnons n’entendaient point perdre, et ce, malgré la parole de paix que naguère les députés de la tribu avaient, on l’a vu, donnée au sultan Ali.
Ce manque de foi acheva de m’exaspérer. Je leur fis des reproches les plus amers, en leur remontrant, dans un parallèle injurieux, combien ils étaient maintenant loin de leurs ancêtres, qui, pour rien au monde, ne se fussent parjurés ; mais ce fut, de ma part, peine perdue : à tout, ils avaient pour réponse ce sophisme, que leurs envoyés s’étaient engagés sans avoir pris l’avis de la tribu, et que leur parole n’obligeait qu’eux, de même qu’ils avaient gardé pour eux seuls les présents que leur avait fait le roi Ali. Il y a plus : bien que le hasard eût voulu que, le même jour, un oncle maternel d’Abd el-Dchlîl fût arrivé du Bahar el-Ghazâl, et qu’il eût affirmé sous serment qu’aucune caravane d’Arabes ne se trouvait en route pour le Borkou, nos gens chez qui, après un long jeûne, on venait de réveiller l’appétit du butin, refusèrent de démordre de leur dessein ; supposé qu’il n’y eût point de caravane, on se dédommagerait, disaient-ils, par une incursion contre le Woun. Sur quoi, un ban de guerriers rebroussa chemin à travers le Bodelê.
Juste à ce moment, arriva la nouvelle que les Touareg Kelôwi méditaient eux-mêmes de nous attaquer à l’une des prochaines stations du Bodelê. Qu’y avait-il de fondé dans ce bruit, comme dans toutes les rumeurs du même genre qui se répandent, en ces régions du désert, avec une rapidité inconcevable, c’est ce que nul n’eût pu dire. Toujours est-il qu’on se remit en route, pour gagner la fontaine de Korô, où l’on parvint le 15 octobre. Là, pour autre malchance, une sorte d’épidémie de grippe se déclare parmi nos chameaux, et par surcroît, dès le lendemain 16 octobre, nos pillards revinrent les mains vides et de mauvaise humeur de leur expédition en aval. De caravane d’Arabes ouadaïens, il n’y en avait en effet pas l’ombre, et quant à l’attaque perfide contre le Woun, ils avaient été forcés d’y renoncer, vu qu’elle s’était trouvée éventée.
Nous reprîmes donc notre marche de colimaçons au travers des plaines basses du Torô, pour arriver le 22 octobre à la dernière station du Bodelê. Là, comme je me flattais enfin de l’espérance que mes compagnons en avaient fini avec leurs rêves malheureux de razzias, une nouvelle information alléchante vint ranimer leur soif de butin. On venait d’apprendre qu’une colonne d’Oulâd Raschid se trouvait aux pacages du Bahar el-Ghazâl avec de grands troupeaux de chameaux. Comme on ignorait cependant encore l’endroit exact où elle était, on dépêcha un éclaireur chargé de rapporter des nouvelles précises, et, en attendant, on se remit à pousser tout doucement au sud-ouest, pour atteindre, le 29, l’aiguade d’Aumagguer, où il y eut encore de longs jours de halte. Le 8 novembre seulement, l’envoyé revint : il avait vu effectivement de ses yeux la superbe caravane de chameaux des Oulâd Raschid ; par malheur, ajouta-t-il, les Arabes sus-nommés présentaient une telle force numérique, qu’une attaque contre eux demeurait chose très aléatoire. Là- dessus, on tint une assemblée générale, et, après bien des supputations de toute sorte, on finit par conclure qu’on n’était pas rigoureusement en état de tenter le coup de main.
Le lendemain 9, nous transférâmes notre campement près de la fontaine d’Hâdcha (que l’on appelle aussi Bou Talha), et, de là il fut décidé qu’on irait à marche forcée jusqu’à la première station du Kânem. De razzias, ici, il ne pouvait plus en être question ; de plus, l’espace à parcourir était absolument dénué d’eau ; force était donc d’aller en avant. Il n’était que temps pour moi, car j’étais à peu près épuisé ; sans un plat de bouillie d’_akresch_ que mes compatissantes amies et voisines, Hallaba, Schwêcha et autres, daignèrent par-ci par-là m’octroyer, j’ignore comment je me serais tenu debout.
Le 10 donc, nous sortîmes de l’Egueï, et, le surlendemain, nous atteignions la première station du Kânem dans cette direction, à savoir la fontaine de Bou Foumin, sise dans une vallée que les Dâza appellent Killori. Mon cheval, affamé et tout en côtes, n’avait plus la force de me porter, et j’étais obligé de le mener ou plutôt de le traîner à la bride, sur les derrières extrêmes de la caravane. En dépit de notre ferme propos d’aller vite, un caprice de nos dames, caprice dont je ne pus savoir le motif, mais qui faillit causer une insurrection du sexe mâle, nous fit perdre encore vingt-quatre heures en ce lieu, d’où nous ne repartîmes que le 14. De là, filant toujours au nord-ouest, nous traversâmes l’enneri Menou ou Monou, district couvert d’un gramen nommé Askanit, dont les capsules hérissées d’ardillons nous accrochaient, dès que nous nous couchions, les vêtements et la peau. J’y vis aussi pour la première fois une plante à la hampe charnue que je ne connaissais pas ; on l’appelle _Damous_, et elle pousse après la saison des pluies sous le couvert épais d’autres tiges herbacées de la zone. Cette plante se mange et a la petite saveur amarescente de l’asperge verte qu’on arrange d’ordinaire en salade dans le sud de l’Europe.
Nous étions rentrés dans la région du sanglier, du porc-épic, du fourmilier, et surtout du chien hyénoïde, le « chien sauvage » (_Kelab el-Chala_), comme l’appellent les Arabes. L’enneri Kou ou Zommèze, où ensuite nous campâmes, est une vallée dans laquelle on trouve, en temps ordinaire, de vastes champs de douchn ; mais, pour le moment, elle était dévastée, et les habitants, sans doute à cause des derniers faits de guerre, en avaient abandonné les cultures, sans y avoir même achevé la récolte. L’aspect de ces plantations ne m’en donna pas moins l’espérance de voir enfin cesser la longue diète de notre existence pastorale.
Nos gens, eux aussi, commencèrent à se sentir un peu plus chez eux. Les plus avisés se mirent sans répit en quête des silos (en arabe _matamir_), qui avaient pu d’aventure échapper aux Ouadaïens, et Houseïn Ngomati notamment déployait en cette recherche une si étonnante sagacité, qu’il passait le plus sérieusement du monde pour flairer la provende sous terre. Il faut dire d’ailleurs que les indigènes ont un art extraordinaire pour dissimuler leurs silos, et qu’ils excellent à replacer si bien, sur le trou une fois rempli, la couche de terre correspondante avec toute sa végétation de gramens, que, pour un observateur ordinaire, il ne reste nulle trace de l’opération. Mais Houseïn, lui, découvrait toujours quelques indices accusateurs, qui, pour les autres, ne signifiaient rien : tantôt, c’était une imperceptible différence de fraîcheur entre les herbes ; tantôt, c’était une plante que le fouisseur avait un peu endommagée ou une touffe de chaumes légèrement pincée. Chaque jour le fin limier explorait ainsi le sol d’alentour, taisant soigneusement ses trouvailles, afin de n’avoir, le cas échéant, à partager avec personne.
Comme nous étions au val Zommèze, nous reçûmes la visite d’un de ces marchands importateurs, que, des rives du Nil au Soudan, on désigne sous l’appellation de _Djellâbi_. Doud — c’était le nom de ce visiteur — habitait Mondo, dans le sud-est du Kânem. Il allait faire ses achats au Bornou, dans l’Ouadaï, les États d’Haoussa ; puis, de temps à autre, il portait ses denrées au Caire, d’où il revenait muni d’un stock d’articles d’échange qui lui suffisaient pour plusieurs années. Ses parents et ses amis formaient avec lui une petite colonie de trafiquants, dont la plupart des membres étaient constamment par monts et par vaux. Pour le moment, Doud se proposait d’offrir aux Arabes des marchandises provenant du Bornou, pour tâcher de les troquer contre des chameaux, des dattes et des peaux d’autruches. Par malheur, on l’a vu, mes nomades ne possédaient absolument que des dattes. Quant à moi, je ne saurais oublier jamais l’apparition de cet homme à notre campement, car il était chargé de me remettre, de la part de mon ami et fondé de pouvoirs à Kouka, le chérif Ahmed de Médine, une lettre qui m’apporta la première nouvelle des victoires remportées par l’Allemagne, ma patrie.
Le 22 novembre, après un séjour d’une semaine au Sommèze, nous reprîmes notre route au travers d’un district appartenant à la tribu des Haddad, et où se voyaient de nombreuses traces de culture. Là, Hâzaz et moi, nous nous séparâmes de la caravane, pour infléchir un peu plus au sud- ouest, vers un certain nombre d’enneris à dattiers que je voulais visiter, entre autres l’enneri Baladi, que les Arabes nomment wadi el- Ghazâl. Cette vallée, profondément entaillée, et longue d’une heure et demie environ, est la propriété des Dogorda, mais possède aussi une population sédentaire d’_Hammedj_, comme on appelle les gens du Kânem qui habitent les terres des nomades et qui s’y livrent à l’agriculture en quelque sorte sous l’égide et l’autorité de ceux-ci.
A chaque pas que nous faisions vers le sud, la végétation devenait plus belle et plus variée. Au Baladi, je vis des kournas et quelques dattiers ; plus loin, sur une éminence légèrement boisée, se montrèrent à moi des troupes de gazelles ; plus loin encore, au val Gissegui, je me trouvai en présence d’une flore réellement luxuriante. Le fond de la dépression n’était que dattiers, kournas, bouquets de siwaks, hyphènes, sans compter les inévitables mimosas et les serrahs ; autour se voyaient des plantations de coton et, sur les pentes, des champs de douchn. Nous nous arrêtâmes un instant à l’ombre d’arbres magnifiques tout enguirlandés de plantes grimpantes, où se trouvaient déjà, en train de se reposer, quelques Dâza de la tribu des Wandala, qui portaient justement une provision de beurre à des amis qu’ils avaient parmi nos Arabes. Puis, arrivés au bout de la vallée, nous tournâmes à l’ouest, pour couper en travers l’enneri Ako, et rejoindre notre caravane sur la hauteur qui sépare ce val de celui d’Afo.
Le lendemain, 23 novembre, fut pour nous un jour de fête, grâce à l’arrivée du brave Bou Alak qui nous rallia, avec une troupe de chameaux et d’esclaves, fruit de ses razzias à droite et à gauche. Les devoirs de salutation accomplis envers tous les siens et ce, dans l’ordre obligatoire, car l’Arabe appartient avant tout à sa tribu, cet excellent homme me donna des nouvelles de l’Ouadaï, pays où, l’on s’en souvient, je me proposais de pénétrer par la suite. Ces nouvelles n’étaient rien moins que favorables, à tel point que Bou Alak, après une conférence avec un des hauts officiers locaux, s’était abstenu de présenter à Ali la lettre que je lui avais remise pour ce prince. Le susdit officier l’avait en effet tout bonnement engagé à faire en sorte, s’il était réellement mon ami, de me détourner du voyage en question, non pas tant par la crainte que je devais avoir du sultan, qu’à cause de l’état de surexcitation fanatique des habitants et des dignitaires, auxquels le prince, lui-même, un chaud séïde des Snousis, ne pourrait que pardonner le meurtre d’un chrétien.
Je recueillis, par la même occasion, de la bouche des Arabes qui étaient allés en députation vers le lac Fitri, un certain nombre de détails curieux sur l’itinéraire qu’ils avaient suivi. Ces gens, partis de Mondo dans la direction du sud-est, avaient atteint, le troisième jour, le Bahar el-Ghazâl, en un endroit où d’ordinaire son lit ne présente qu’un marécage couvert de roseaux. Quelle n’avait donc pas été leur surprise de trouver toute la vallée transformée en une nappe liquide qu’ils n’avaient pu franchir qu’à grand’peine, et avec de l’eau jusqu’à la moitié du poitrail de leurs chevaux ? Bien que l’abondante végétation de la plaine riveraine empêchât l’onde fluviale de former un véritable courant, on voyait cependant que le charriage se faisait dans la direction du nord-est, ce qui confirmait l’inclinaison de la vallée dans ce sens. Au mois de mai, quand Bou Alak revint de l’Ouadaï, il ne lui fut plus du tout possible d’opérer la traversée à ce même point, et il dut chercher au nord-est un emplacement plus favorable. Ajoutons que, depuis lors, les eaux avaient gardé leur niveau, de sorte qu’on inclinait de plus en plus à croire que le Bahar el-Ghâzal allait reprendre possession de son ancien domaine jusqu’au Bodelê.
Le jour même de l’arrivée de Bou Alak, mes malandrins avaient conçu l’abominable projet de dévaliser une caravane de marchands bornouans qui était campée dans le voisinage. Bien qu’il y eût avec ceux-ci quelques Oulâd Sliman, les Arabes n’en exécutèrent pas moins leur dessein, et je dois dire qu’Housein Ngomati, malgrés les velléités de résipiscence dont il avait fait montre avec moi, fut un des plus ardents au pillage. En se chamaillant au sujet d’une prise avec un de ses congénères, il avait même reçu quelques mauvais coups qui l’obligèrent à rester dans sa hutte pendant quelques jours, à la grande joie de ceux qui le jalousaient. L’affaire rapporta à mes nomades un stock de plus d’un demi-millier de tobes. A la suite de ce joli coup de main, je me décidai à ouvrir à Bou Alak mon cœur tout entier ; je lui peignis les déboires et les ennuis de toutes sortes que j’avais éprouvés durant le retour, ma déception de n’avoir pu pousser jusqu’à l’Ennedi, les soucis sans nombre que m’avait causés l’insuffisance de mes moyens de transport, et mes vains efforts pour obtenir qu’Hazâz m’aidât à rentrer au Bornou. Je m’exprimai en termes si indignés, que l’excellent homme se fâcha tout de bon, et que, pour me dédommager de son mieux, il s’offrit à faire avec moi une petite excursion dans la partie sud-est du Kânem. J’acceptai la proposition avec d’autant plus de reconnaissance, que ni Barth ni Overweg n’avaient pu atteindre la susdite région, et que je considérais comme un devoir d’aller voir la place où mon devancier et compatriote Maurice de Beurmann avait été traîtreusement assassiné par un officier ouadaïen ; peut-être me serait-il donné de recueillir de nouveaux détails sur sa fin tragique et de découvrir l’endroit où il reposait.
EXCURSION AU SUD DU KANEM
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CHAPITRE X
Le groupe des oasis d’Alâli. — Arrivée à la bourgade de Mâo. — Particularités de ma réception chez l’_Alifa_. — La tribu des Dalatoa. — Jagoubberi. — Excursion à Mondo. — Ngouri et la tribu des Haddâd (Danoa). — Départ précipité. — Détails sur l’assassinat de Maurice de Beurmann au val Djougou. — Tentative des indigènes de Gala pour me convertir. — Retour à l’enneri Medeli.