Advertisement
En résumé, comme on l’a pu voir, ce serait une chose malaisée que d’établir le groupement rigoureux de peuplades plus ou moins parentes l’un de l’autre, et qui, en se pénétrant mutuellement, ont modifié d’une manière sensible leurs types et leurs caractères respectifs. Qu’on ajoute à cela l’action exercée à travers les siècles par les divers pays et par les climats, l’altération ou la disparition successive des idiomes, et l’on comprendra quelle étude complexe exigerait la classification dont je parle.
J’ai dit, à propos du Tibesti, comment Hérodote, parlant des Garamantes, habitants du Fezzan actuel, leur oppose une peuplade d’Éthiopiens troglodytes, dont les traits semblent tout à fait convenir aux Têda, et j’ai montré en même temps comment, par suite de son existence retirée et de la pauvreté de son pays, cette peuplade a dû conserver depuis l’antiquité son indépendance et son type d’origine. Ni chez Hérodote, ni bien après lui, alors que la région primitive des Garamantes eût été réduite en province romaine sous le nom de _Phasania_, le Tou et ses habitants ne sont désignés par un nom spécial. Plus tard encore, après la chute du second empire des Garamantes, c’est-à-dire au milieu du douzième siècle, nous voyons l’écrivain arabe Idrisi faire la description d’un grand royaume des Zoghâwa, qu’on retrouve de nouveau mentionné par Ibn Saïd à la fin du treizième siècle, par Ibn Batouta, au milieu du quatorzième, et par Makrisi, au début du quinzième. De même, les historiens de cette période nous parlent de l’expansion d’un royaume de Kânem, devenu ensuite le Bornou, qui finit par soumettre les Zoghâwa, et ensuite se disloqua à son tour ; mais du Tou, non plus que du Borkou, on ne rencontre pas de mention expresse, et il n’est point probable que ces deux pays aient fait partie d’aucun des grands États qui ont successivement dominé dans le Sahara oriental. Ils ont pu par moments payer le tribut ou subir des incursions périodiques, ils n’ont pas dû être incorporés d’une façon régulière et permanente. Je mets naturellement à part le Kawâr, qui, commandant en quelque sorte la route du Bornou, se trouvait constamment sur le passage des conquérants venant du nord ou du sud. Et cependant ses habitants sont toujours désignés sous le simple nom de « gens de Kawâr », sans que nulle part il soit fait allusion aux autres tribus de la famille toubou. Il est possible aussi que les historiens, qui attribuent par mégarde aux peuplades dominant dans ces contrées une véritable existence en corps d’État, aient implicitement englobé avec eux d’autres tribus plus éloignées, moins connues ou de peu d’importance. Il est certain, dans tous les cas, que Makrisi s’exagérait fort l’extension territoriale des Zaghaï (Zoghâwa), et que Léon l’Africain, d’autre part, commettait une erreur semblable à propos des Koran.
Toujours est-il que dans les documents historiques en question, il n’est fait aucune distinction ethnologique entre les peuplades mentionnées, sauf cependant pour les Zoghâwa qu’Ibn Chaldoun range parmi les berbères _voilés_ du désert (_Moulat-temoun_)[92], et que toutes sont simplement mises en opposition, au point de vue du caractère national, avec les habitants du Soudan. Ce n’est qu’au commencement de notre siècle, chez l’écrivain Mohammed et-Tunisi, qu’on trouve pour la première fois une peinture de ces Koran, que l’on ne connaissait encore que vaguement, par ce qu’en avait dit Léon l’Africain, à savoir que c’était un peuple foncièrement barbare, nomade de mœurs, parlant une langue incompréhensible, et habitant la partie sud-est du Sahara[93].
Le même Léon l’Africain, dénombrant la population du désert de Libye, étendu, selon lui, de l’Océan atlantique au Nil, citait comme la tribu la plus orientale celle des Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Birdeva, Berdeva), qu’il rangeait avec les Targa (Touareg) parmi les peuples numides. Il disait que leur territoire touche à l’ouest le pays des Lemta, voisins des Touareg, au nord le Fezzan et Barka, à l’est le désert d’Oudjila, et au sud celui du Bornou : d’où il résulte qu’il identifiait entièrement leur pays avec celui des Toubou actuels. Leur siège principal était, selon lui, à 500 milles environ de l’Égypte, en un district où les découvrirent des voyageurs qui, partis de ce dernier pays, se croyaient fourvoyés du côté d’Oudjila[94]. Dans les mêmes parages, Makrisi avait déjà signalé une tribu berbère du même nom, et c’est d’après ces témoignages que le monde savant prit l’habitude de considérer les Toubou, sur le territoire desquels devait nécessairement se trouver située la région des Bardoa, comme des parents des Touareg, comme des Berbères plus ou moins mélangés. Et ce qui confirma cette idée, c’est que les anciens colonisateurs du Kânem, le berceau du futur royaume bornouan, passaient pour avoir émigré du nord à travers ce désert libyen où étaient les cantonnements des Bardoa, et que les hommes instruits du Soudan, ceux qui étaient au courant de l’histoire, assignaient à la dynastie bornouane une origine berbère. Léon l’Africain dit expressément que le roi du Bornou était de la souche libyenne des Bardoa.
Plus tard, lorsque Barth, à la suite de ses études linguistiques, eut cru devoir affirmer la très proche parenté des Kanouris et des Tedâ, on s’empressa de rattacher ces derniers à la race nègre, dont on ne doutait pas que les habitants du Bornou ne fissent partie, et Barth lui-même, pour concilier son assertion avec celles de Léon l’Africain et de Makrisi, supposa qu’au temps de ces écrivains une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du désert libyque au pays des Toubou et s’y était fixée à demeure. Mais c’est là une hypothèse qu’il ne paraît guère possible d’admettre.
Il n’y a que trois endroits où l’on puisse placer le siège des Bardoa ; à Koufarah, au Borkou ou au Tibesti. Or Koufarah est un point par trop excentrique, pour qu’une peuplade ait pu dominer de là, à travers la plus grande partie du Sahara de l’est, jusqu’au Soudan. Le Borkou et le Tou sembleraient un peu mieux placés ; mais il ne s’y retrouve aucune trace de l’établissement en question. J’incline à penser, pour ma part, que la soi-disant tribu berbère des Bardoa n’était autre qu’une tribu Teda établie sur la pente orientale du Tarso, dans l’enneri _Bardaï_[95], et qui, plus tard, a rayonné de là vers les oasis de Koufarah, dont nous savons que, jusqu’à notre siècle, les occupants ont été des Teda. Si Léon l’Africain et bien d’autres ont donné aux habitants de la contrée en question ce nom de Berbères, c’est sans doute par l’unique raison que ceux-ci ne ressemblent ni à des Arabes, ni à des nègres, mais présentent le type toubou-touareg, que les auteurs dont je parle ne connaissaient pas suffisamment pour pouvoir le distinguer nettement de ce type berbère qui leur était beaucoup plus familier.
Une chose certaine, c’est que les Toubou comme les Touareg, si semblables entre eux à tous les égards (extérieur, mœurs et coutumes), diffèrent profondément des Bornouans. Il est vrai que le climat et le genre de vie, dans le Sahara central, ont pu imprimer aux tribus qui l’habitent une sorte d’effigie d’uniformité ; mais, entre le désert aride et les fertiles contrées du Soudan, la transition n’en reste pas moins assez ménagée, et l’on ne passe point d’un bond d’un type ethnique à un autre. De même qu’il est impossible d’établir nettement la démarcation des Égyptiens du nord aux Berâbra et de ceux-ci aux nègres du Nil, de même, grâce au climat et aux mélanges du sang, il n’y a pas un saut brusque des Touareg du sud-est, des Dâza et des Zoghâwa aux populations soudaniennes.
Que si maintenant nous observons les idiomes, nous voyons que la langue des Toubou n’a que fort peu d’affinité avec celle des Berbères, tandis qu’elle en a au contraire beaucoup avec celle des Kanouris. Cela vient sans doute de ce qu’à une époque reculée il s’est produit une certaine poussée des tribus du désert vers le riche et pluvieux bassin du lac Tsâd, et que le Tibesti a dû être, selon moi, le point de départ ou de ralliement des premiers immigrants connus du Kânem. La séparation des deux idiomes kanouri et têda paraît toutefois être bien antérieure à ce mouvement d’invasion, et date peut-être de l’époque où les vieux Kanembou, occupants primitifs du pays précité, mais venus eux aussi du nord, comme j’essayerai de le démontrer en son lieu, ont établi leur siège au Bornou[96].
Somme toute, nous trouvons actuellement les Toubou, en leurs deux branches Tedâ et Dâza, maîtres exclusifs de l’immense territoire saharien qui s’étend, d’une part, entre le 24e et le 25e degré de latitude nord, et, de l’autre, entre le 12e et le 20e degré de longitude est (méridien de Greenwich). Ils débordent même ce cadre vers les quatre points de l’horizon : au Fezzan, où ils forment la majeure partie de la population du district méridional de Gatroun ; dans l’Ennedi, dont ils occupent les vallées ouest ; puis, au Kânem, au Bahar el-Ghazâl, dans le Bornou septentrional, et en plus d’un point de l’Ouadaï.
Voici, approximativement, comment leurs contingents se répartissent :
1o _Tedâ_.
Dans le Tibesti ou Tou 12,000
Dans le district fezzanais de Gatroun 2,000
A Kawâr 4,000
Dans le nord-ouest de l’Ennedi 2,000
Au Kânem, au Borkou et dans les oasis voisines de 8,000 Kawâr Total 28,000
2o _Dâza_.
Au Borkou et dans ses districts fourragers, y 13,000 compris l’élément Daza des Nakazza
Au Kânem 15,000
Dans le Bahar el-Ghazâl 10,000
Dans le nord-ouest de l’Ennedi 3,000
Au Bornou et dans le nord de l’Ouadaï 10,000 Total 51,000
Soit 80,000 âmes, comme chiffre d’ensemble. Les Baelé, eux, tant dans l’Ennedi (15,000) que dans le Wanjanga, le Gourô et le Woun, peuvent être au nombre d’une vingtaine de mille.
RETOUR AU KANEM
* * * * *
CHAPITRE IX
L’Amanga et la « ville fantastique ». — Trombe de sable. — Comment mon domestique Hammou disparut, et comment Houseïn Ngomati le retrouva, sans le voir. — Marche de colimaçon. — Où Houseïn Ngomati et moi nous sommes sur le point de prendre les devants. — Rêves de razzia toujours déçus. — Au val Zommèze. — Nouvelles notions sur le sillon du Bahar el-Ghazâl. — Offre de Bou Alak de me conduire au sud du Kânem.
Advertisement