Du côté de l’est, la limite du Borkou est la route qui mène de Benghâzi, c’est-à-dire du nord-est de la Grande-Syrte, aux districts nord de l’Ouadaï, en passant par les oasis d’Oudjilah (Désert de Libye) ; au sud-est, la frontière est le chemin qui relie l’oasis de Woun à cette même partie du royaume ouadaïen. De ces deux routes, la première n’a encore été parcourue en entier par aucun voyageur européen[89] ; mais, depuis un certain nombre d’années, elle est régulièrement fréquentée par les Medjâbra, habitants de l’oasis de Djâlo, du groupe Oudjilah. Excessivement pauvre en aiguades, elle représente un trajet très long, d’une monotonie extrême, et, vu la platitude du terrain, à peu près constamment en droite ligne, le long du 21e degré de longitude est (méridien de Greenwich).

Entre Djalo et Koufarah s’étend un plateau tout à fait aride, auquel succède jusqu’au Wanjanga une plaine déserte, également dénuée d’eau ; mais à partir de Wanjanga, les points aquifères deviennent plus nombreux, et, à l’hattija Arâda des Mahamid, on atteint le territoire ouadaïen. Le vaste groupe des oasis de Koufarah, recolonisé dans ces derniers temps par les Snousis, et le petit pays de Wanjanga, situé entre le 18e et le 19e parallèle[90], sont donc les principales stations de cette route. Son point terminal au sud est Abesché, capitale de l’Ouadaï, qui semble se trouver au 14e degré de latitude nord[91]. De Jarda, le val borkouan le plus au nord-est, on gagne, je l’ai dit, en quatre jours de marche, la partie nord-ouest du Wanjanga, à savoir l’oasis de Jôa. Les stations aquifères du chemin sont Oguï, Eddeki et l’hattija Omm es-Sôda. De Jôa à Teli, le point le plus au sud-est du même pays, et où se trouve, paraît-il, un lac salé, on compte une longue journée de marche. Ces deux localités sont les seuls centres de population de cette petite contrée, fort surfaite jusqu’ici, et dont les habitants paraissent parents, non point des Toubou, mais des gens de l’Ennedi.

La région, que les Tedâ du Tou appellent _Ennedi_, les Dâza _Eï Annanga_ (rochers de l’Anna), les Oulâd Sliman _Beled el-Terâwia_, les Arabes du Soudan _Beled el-Bidêjât_, et ses habitants, de leur propre nom, _Baelé Bê_ ou pays des Baelé, est située, à l’est de l’Ouadaï, à la même distance à peu près qu’en est le Borkou à l’ouest. Pas un Européen n’y a jusqu’à ce jour pénétré ; moi-même j’ai dû renoncer à la visiter ; mais j’ai pu, par bonheur, me procurer sur elle certains renseignements que je transcris ici.

Pour s’y rendre du Borkou, mes nomades pillards ne mirent pas moins de dix jours, en passant par diverses stations, dont la plus connue est au val Bidâdi (ou Badâdi), situé à quatre journées de marche encore de la vallée ouest la plus fréquentée de l’Ennedi, celle de Nikaoulé. Mais on y va d’ordinaire par Woun et le lac salé de Fôdi (ou Woudi) en sept ou huit jours.

Du val Nikaoulé, on atteint en huit jours, par Teli, la vallée ouadaïenne d’Harâda au sud-ouest, cette station ci-dessus mentionnée de la route qui relie Benghâsi au Soudan, et qui est encore à quatre jours d’Abesché. De Woun au même point, le trajet est plus court d’une journée ; stations par cette voie : Djourâb, Bokâlia, Oschim (arabe Bou Haschim) Harâ et Argâné.

Tout le territoire compris entre les contreforts des monts tibestiens au nord et le district rocheux des Bidêjât à l’est, semble s’incliner à l’ouest-sud-ouest, dans le sens où courent la plupart des vallées. C’est à l’extrémité sud de cette région que se trouvent les cantonnements des Arabes vivant sur la lisière nord de l’Ouadaï, savoir les Mahâmid, les Oulâd Raschid et les Missirija. A l’automne, les deux premières de ces tribus remontent au nord jusqu’à Hârâ et Oschim, et la troisième s’avance au nord-est jusqu’au pays des Baelé. Par contre, à la même époque de l’année, les Nakazza quittent Oschim et Harâ, pour descendre au sud jusqu’au val Arâda.

Pour en revenir, l’Ennedi ou Baelé Bê est situé en bloc entre les 21e et 25e degrés de longitude est (Greenwich), et les 16e et 18e parallèles ; la partie habitée de ce territoire ne dépasse guère, il est vrai, vers l’ouest le 22e degré, et, vers le nord, ne semble pas atteindre le 18e ; mais les Baelé eux-mêmes n’en calculent pas moins l’étendue comme allant du Wanjanga, au nord, jusqu’à la route de l’Ouadaï, au couchant. Vers le sud et l’est, la délimitation de la frontière demeure peu aisée, à cause de la pénétration insensible qui se fait de ce côté entre les Baelé et leurs congénères et voisins, les Zoghâwa ou Zaghâ. La région n’est point du reste connue en détail même des peuples et des tribus limitrophes. Pendant mon séjour chez les Oulâd Sliman, je n’ai pas rencontré un Arabe ou un Dâza qui eût dépassé, à titre d’excursionniste pacifique, la partie nord-ouest du pays, et plus tard, quand je suis allé au Darfour et dans l’Ouadaï, je n’ai trouvé, même chez les gens qui avaient le plus voyagé, qu’une notion toute superficielle des districts sud et sud-est de cette contrée.

Disons pourtant que le val Nikaoulé, ci-dessus mentionné comme étant le plus au nord-ouest de l’Ennedi, paraît avoir une journée et demie de long, sur quelques kilomètres de large. Au milieu se trouve un lit fluvial, de 50 mètres environ de largeur, issu du massif des monts Bêrê, et qui en recueille les eaux à l’époque des pluies. Dans cette vallée, en partie boisée, s’embrancheraient au sud-est les enneris Tebi et Kourdi ; plus haut, dit-on, vers le nord-est, on rencontre l’enneri Mourdo ou Mourdi, long de deux jours de marche, avec un lit fluvial de plus de cent mètres de largeur, venant des roches des monts Adi Ming. De la même chaîne arrivent du sud-est les enneris étroitement encaissés d’Aga et de Goûra. Citons encore, à un jour à peu près par delà les montagnes où s’amorce le val Kourdi, l’enneri Bosso, puis, au sud-ouest de celui-ci, le petit val Beti, et, au sud-est, le val Borô, point où s’arrêtaient, vers l’orient, les connaissances topographiques de ceux qui me renseignaient.

Vers l’extrémité ouest du Nikaoulé, se placerait comme affluent, de gauche, l’enneri Dougguerô, né dans le massif rocheux précité, lequel semble se prolonger au sud-ouest ; plus à l’occident, à deux journées environ du Nikaoulé, s’inclinerait vers l’ouest l’enneri Nou ou Nouï ou Ndouï, long d’une journée et demie de marche à peine, mais très large et pourvu d’une végétation luxuriante. A quelques heures de son point d’origine, mes nomades pillards m’ont dit avoir débouché dans un autre val, assez étroit et de peu de longueur, appelé l’enneri Wou, qu’une intumescence de rocher sépare au nord-est du val Dougguerô. Enfin, à deux journées au sud-est de l’enneri Wou, serait situé l’enneri Nêhi ou Nôhi, très large aussi, courant parallèlement au premier, et sortant d’un massif rocheux qui se prolonge au sud et donne naissance à un autre val, fortement encaissé, l’enneri Arschê ou Aschê.

Mais la vallée maîtresse de tout le pays, celle qui est le centre du trafic des Baelé entre eux et avec les Zoghâwa leurs voisins, c’est l’enneri Billia, qui naît tout à fait à l’est et semble avoir un long développement, vers l’ouest d’abord, puis vers le sud-ouest. Les monts qui l’enserrent à son origine lui forment, paraît-il, un encadrement continu, qui va s’abaissant peu à peu jusqu’à son extrémité occidentale, où une plaine déserte le sépare, d’un côté, de l’enneri Borô, et, de l’autre, des vals Nêhi et Arschê. De l’hattija Bosso, on l’atteint, dit- on, en trois journées de marche vers l’est-sud-est, tandis que, de l’enneri Erdêbé, il faut pour y arriver quatre bons jours de trajet au sud-sud-est.

Les roches noires de son point initial continuent d’essaimer au sud-est vers un district dont on n’a pas pu me dire le nom, mais qui est vraisemblablement la région pétrée des Zoghâwa du Darfour. Ajoutons, pour finir cette notice topographique, qu’à quatre jours au sud-est du val Bosso s’étend, de l’est à l’ouest, un dernier enneri très encaissé, qu’on appelle Schekkelê.

On voit que, comme l’indique du reste la désignation d’_Eï Annanga_ (monts rocheux des Baelé), appliquée par les Dâza au pays, nous avons affaire ici à une région essentiellement accidentée, dont le plus haut relief est à l’est, ainsi que le prouverait d’ailleurs l’inclinaison générale des vallées dans le sens opposé. On est tenté de voir en ce _Hochland_ un prolongement de la puissante chaîne qui montre au Tibesti ses sommets principaux, et dont on peut suivre de là le développement ininterrompu jusqu’à Dimi, point qui n’est qu’à quatre jours de marche des districts septentrionaux de l’Ennedi. Il est vrai que, d’un autre côté, les monts des Baelé semblent se continuer presque tout d’une pièce, quoique diminuant de hauteur et de masse, dans la direction sud- est, pour rejoindre peu à peu, à travers le pays des Zoghâwa, le relief central du Darfour, c’est-à-dire les monts Marra.

Ces intumescences ennediennes, d’une altitude médiocre au demeurant, sauf aux points de naissance des enneris, où elles forment, paraît-il, de véritables montagnes, sont faites de roches nues et sombres, comme celles qui donnent au Tibesti une physionomie si revêche. On y trouve cependant aussi des formations de couleur rougeâtre, telles qu’il s’en présente çà et là au Borkou. Le sol, pauvre en humus, est, dit-on, ferrugineux par endroits ; mais le principal produit régional est le sel.

Si les habitants de l’Ennedi ont été jusqu’alors regardés comme une branche de la famille Toubou, cela tient à deux causes : d’abord à ce que les Arabes, d’où nous sont venues nos informations, désignent volontiers sous le nom générique de _Korân_ tous les gens du Sahara oriental qui ne sont ni Égyptiens ni Arabes ; en second lieu, à ce que les vallées nord et nord-ouest du pays (enneris Nikaoulé, Tebi, Dougguero, Mourdo, Erdêbé) sont effectivement peuplées de Têda et de Dâza. Mais les enneris Kourdi et Nou ont, pour leur part, une population mixte, et tous les autres districts sont au pouvoir exclusif des Baelé. La région entière peut renfermer une vingtaine de mille âmes, dont quatorze mille Baelé.

On prétend qu’autrefois l’Ennedi était assez bien cultivé ; il paraît, en tout cas, n’en être plus de même aujourd’hui. Ses habitants, tant indigènes qu’émigrés, sont tous des nomades, qui se meuvent, il est vrai, dans un cercle de peu d’étendue ; les Baelé en particulier ne sortent guère de leurs vallées, où ils vont errant d’un pâtis à l’autre. L’abondance de fourrage qu’ils doivent à la fréquence des pluies engendrées chez eux par le voisinage de contrées où il pleut régulièrement dans l’été, leur permet d’élever de grands troupeaux de chèvres, de brebis et de chameaux. Leur race ovine, à longs poils, est excellente ; leurs chameaux, je l’ai déjà dit, ont une réputation toute spéciale, et sont, partant, un objet de razzias, non seulement pour les tribus d’alentour, mais même pour les Touareg du sud-est, qui n’hésitent pas à faire mille kilomètres, afin de capturer ces bêtes d’élite, extraordinairement lestes et robustes, habituées au terrain rocailleux, et pouvant supporter le climat du nord aussi bien que celui du Soudan.

Bien que les Baelé aient plus d’un trait de ressemblance avec les Toubou, ils se rapprochent cependant davantage des Zoghâwa, leurs voisins du sud-est. Au lieu de vivre tout à fait disséminés, comme les Tibestiens, ils se groupent par douars, et à leurs huttes, de forme ronde, attiennent toujours des parcs à bétail. Ils sont d’ailleurs plus hauts de taille, plus riches en muscles, plus corpulents que les hommes du Tou ; en revanche, ils sont moins bien proportionnés de corps, plus lourds d’allures, plus épais de visage. Pour leur teint, il est de la nuance _achdar_, comme celui des Dâza.

Au point de vue de la civilisation, ils sont restés en arrière de leurs voisins du Désert et du Soudan. L’Islam paraît bien avoir rallié presque en entier leur tribu ; mais le paganisme y a conservé quelques adhérents, et la masse convertie à la religion du Prophète n’est guère mahométane que de nom ; aussi les Snousis, lors de mon voyage, songeaient-ils à installer dans le pays un établissement de missionnaires.

N’entreprenant point de voyages commerciaux, les Baelé trafiquent, avec l’Ouadaï, surtout par l’intermédiaire des Mahâmid de l’Arâda, et, avec le Darfour, par le canal des Zoghâwa, leurs cousins. On m’a pourtant affirmé qu’à une époque antérieure, l’Ennedi était relié à la région du Nil par un chemin de caravanes. Les membres de l’expédition de Rohlfs dans le Désert de Libye ont cru effectivement retrouver quelques stations de cette route, et il est resté de tradition dans l’oasis de Dachel, à près de mille kilomètres de distance, que des nomades appelés Bidêjât y sont venus jadis faire des incursions.

Quant aux pays situés à l’est de l’Ennedi, tout ce que mes Dâza ont pu m’en apprendre, c’est qu’à sept jours de marche au delà de Billia, dans cette direction, on atteint le territoire des Arabes Hinjai, qui sont, dit-on, ennemis des Baelé. Mais sans doute que le mot _Arabes_ ne doit pas être pris ici dans son sens littéral et usuel ; il suffit que la peuplade en question se compose de nomades, différant à quelques égards des Dâza, des Baelé et des nègres du Soudan, pour qu’on lui applique cette désignation, et il est de notoriété que sur la route de caravanes qui va du Darfour à Soujout en Égypte, la plupart des stations aquifères sont aux mains des Zoghâwa, lesquels souvent infestent la section sud du chemin. Il y a donc lieu de croire que les soi-disant Hinjai sont tout simplement un détachement de cette tribu ; leur nom, en tout cas, ne semble pas connu sur la route de l’Ennedi au Darfour, laquelle traverse le territoire des Zoghâwa ; il n’est question de ce côté que de la puissante et guerrière tribu des Billanga, qui parle, dit-on, un idiome rapproché de la langue des Baelé.

Politiquement, l’Ennedi relève de la suprématie du roi de l’Ouadaï. L’organisation, à l’intérieur, y est des plus rudimentaires ; chaque vallée, je le répète, se gouverne à part, et, pour peu que les habitants de deux enneris voisins l’un de l’autre n’appartiennent pas au même groupe de tribu, non seulement il n’y a entre eux aucune cohésion, mais souvent ils vivent sur un pied d’hostilité ouverte. La dignité de chef est héréditaire, ou du moins demeure dans la même famille. Quant à la justice, elle se rend d’une façon toute patriarcale, comme chez les Tedâ et les Dâza.