De Malte je me rendis en toute hâte à Tripoli, où Rohlfs m’attendait ; je causai avec lui de mon modeste équipement et du plan entier de mon voyage, puis je retournai à Malte par le même paquebot pour compléter le dit équipement. Giuseppe, entre temps, était arrivé. J’eus vite fait d’acheter quelques armes à feu, des munitions, des montres, une petite tente, des pièces d’habillement appropriées à la circonstance, du savon, des fournitures de bureau, de l’extrait de viande, du chocolat, du thé, du café, etc., puis je me procurai des thalers d’Autriche à l’effigie de Marie-Thérèse, la principale monnaie de cours dans beaucoup de contrées de l’Afrique nord, et le bateau suivant me ramena à Tripoli. Il y avait malheureusement beaucoup de choses que je n’avais pu trouver à Malte ; par exemple, bien que sir Clarence Paget, qui commandait là-bas la station navale, eût bien voulu se mettre en quatre pour moi, je n’étais parvenu à dénicher qu’un très petit nombre d’instruments météorologiques, et force me fut de m’adresser aux fabricants de l’Europe.
Je dois avouer que je n’eus pas même un regard pour ce merveilleux rocher maltais, si remarquable par ses souvenirs historiques, par son port animé et grandiose, par sa population intéressante et active qui fournit un si important élément de colonisation à la côte septentrionale de l’Afrique ; Tripoli même n’eut pas l’heur de m’attacher : toutes mes pensées étaient dirigées vers le Bornou et vers le monde mystérieux de l’intérieur. Et pourtant quel tableau attrayant que celui qui, à notre arrivée sur la rade tripolitaine (_Tarâbulus_), se déroula progressivement à nos yeux. La masse pittoresque du château-fort, que les reflets scintillants du soleil levant nous avaient d’abord empêchés d’apercevoir, se dessina peu à peu sur la gauche ; puis, au-dessus de la ville, comme autant de colonnes ou de mâts élancés, se dressèrent les minarets des mosquées. Les coupoles aériennes des édifices religieux, les murailles proprettes et blanches de la cité, avec leurs tourelles, puis, dominant tout cela, les charmants bouquets de sveltes dattiers, apparurent insensiblement plus distincts. A main droite se dessina en éperon dans les flots une langue de rocher qui portait des fortifications, et l’on finit par discerner l’une après l’autre les coquettes habitations, avec leurs toits en terrasse, d’où, par dessus les murs d’en bas, les notables Européens ont la vue de la mer. Il faut cependant que le voyageur, quand il visite des cités orientales, s’accoutume aux désillusions. De loin, tout est propreté et splendeur ; entrez-y : tout n’est plus que saleté, misère et ruine. Tripoli, pas plus qu’une autre, ne tient ce qu’elle promet, bien que le cachet du dépérissement ne s’y montre pas au même degré que chez bon nombre de ses sœurs du littoral méditerranéen.
A droite, à la naissance de l’éperon rocheux, se trouve le _Bâb-el- Bahar_ (porte marine), par où l’on pénètre dans l’intérieur de la ville, et le bâtiment de la Marine. A côté du débarcadère est un grand café arabe ; à gauche, près de la porte, l’entrepôt des marchands, tumultueux et grouillant. C’est tout autour de la dite porte que se concentre le principal mouvement de la cité ; là sont les cafés avec leur société variée, les boutiques de barbiers avec leurs débiteurs de nouvelles, les bazars bruyants des Maltais, et l’activité relativement grande du trafic maritime.
Du Bâb-el-Bahar, partent deux larges rues (_Schâra_) : l’une, longeant la mer, entre les murs d’en bas, à mi-hauteur desquels on peut se promener, et les demeures de belle apparence des négociants européens et des consuls, se dirige vers l’est ; l’autre s’enfonce au cœur de la ville. Les chaussées sont propres, exemptes de gravois, de décombres et d’ordures ; on n’y trouve pas non plus de ces cadavres de chats nouveau- nés qui sont l’ornement inévitable de tant de voies commerçantes à Tunis ; elles sont de plus nivelées et bien empierrées. Si nous suivons la rue bâtie à l’européenne qui s’étend parallèlement au rivage sur toute la longueur de la ville, et dont les habitants ont le double avantage de jouir d’une vue magnifique sur la mer et de respirer une fraîche brise, nous arrivons à une petite place où se dresse le monument le plus moderne de Tripoli, la Tour de l’Horloge ; à son rez-de-chaussée se trouvent des boutiques devant lesquelles les dignitaires, les notables de l’endroit, viennent passer leurs heures de loisir en regardant le mouvement de la rue. En haut, un cadran indique la division des heures à la turque. C’est Ali Riza Pacha, gouverneur de la ville à l’époque où je m’y trouvais, qui a doté de ce monument la capitale de la province confiée à ses soins. De cette place, deux artères aboutissent aux portes sud-est, le Bâb el-Chandak et le Bâb el-Meschija, et plusieurs autres à l’intérieur de la ville. Entre la première de ces portes et la mer s’élève le Palais du Gouvernement, construction massive et un peu informe, dont les puissantes murailles ont dû constituer dans le temps une sorte de forteresse imprenable. L’édifice ressemble moins à un palais qu’à un château-fort isolé du reste de la ville. Tous les siècles ont laissé leurs traces architectoniques sur cette masse étrange : ici, on dirait d’une tour sans fenêtres, là, sur une terrasse aérienne, se trouve un harem aux croisées bardées de fer ; puis, revoici une façade avec des fenêtres de toute dimension, pratiquées aux niveaux les plus divers, et du fouillis desquelles se dégage l’immense baie vitrée où le gouverneur susnommé aimait à s’asseoir. L’intérieur du castel renferme, outre les appartements du Pacha et de son entourage, toutes les chancelleries et les ministères, et il ne doit pas être facile de s’orienter dans ce dédale de cours grandes et petites, de corridors et de recoins, d’escaliers et de voûtes. L’ensemble n’est qu’anomalie et disproportion ; l’aspect en est disgracieux, et, en dépit de son énormité, l’édifice est mesquin.
La rue qui mène au Bâb el-Meschija est affectée à la vente des légumes et au négoce des menus artisans ; à côté d’elle est le Souk el-Arbâ, passage voûté où se débitent étoffes et costumes ; c’est là que s’achètent ces couvertures de laine, ces burnous, ces haïks, qui proviennent du Beled el-Djerid tunisien, ou plus fréquemment de l’île Djerba, dont les industrieux habitants sont établis en grand nombre à Tripoli. Une autre voie conduit de la place de la Tour dans la rue principale des Bazars, laquelle ici, comme dans toutes les cités mahométanes de la côte de la Méditerranée, est la mieux tenue, la plus riche et la plus curieuse. C’est le Souk el-Turk, avec ses gros commerçants osmanlis et arabes, qui se tiennent assis, graves et dignes, dans leurs petites boutiques, sans jamais faire l’article ni changer leurs prix. Désintéressés en apparence de toute question de vente ou d’achat, ils passent la journée soit à causer avec les voisins et les visiteurs, soit à lire, soit renfermés dans un mutisme indifférent ou absorbés par une de ces contemplations désœuvrées, auxquelles les Orientaux se plaisent tant. Sans se soucier de la concurrence européenne, qui inonde le marché de marchandises similaires, manquant il est vrai de solidité, mais se rattrapant sur leurs prix modestes, ils vivent dans le monde du souvenir et du rêve. A côté d’eux il y a aussi les Juifs, qui vendent des laines, des soieries, des cotonnades turques et arabes, en même temps que les imitations européennes, et qui, ici, comme partout, ne s’entendent que trop à se surfaire, eux et leur marchandise. Dans cette même rue se trouvent également des magasins où l’on débite du tabac, des tchibouks, des narguilés, des vases de forme gracieuse, des plats, des coupes de cuivre ou de laiton, puis des essences et parfums de Constantinople, et des tapisseries de tous les pays. Çà et là se mêlent à ces boutiques les simples cafés, avec leurs petits foyers-cuisines, leurs petits pots, leurs petites tasses, leurs murailles nues et leurs bancs de bois ; puis les entrées des caravansérails de voyageurs. Ces pied-à-terre qui, ici de même qu’à Tunis, portent le nom de _Fondouks_, consistent en des cours quadrangulaires et entourées d’arcades, sur lesquelles s’ouvrent des pièces basses, étroites et sans fenêtres, où les voyageurs serrent leurs bagages et leurs marchandises. On les loue comme lieux de dépôt aux trafiquants qui ne sont pas domiciliés dans la ville, et parfois même, à l’étage supérieur, il y a des chambres à coucher pour les propriétaires des objets.
Le Souk el-Turk se continue par le Bazar des Tailleurs (_Souk el- Touarzi_), occupé presque exclusivement par des Juifs, et d’où se détache latéralement le Bazar des Tisserands en soie (_Souk el- Harrâra_) : c’est des ateliers de ces derniers que sortent ces grandes couvertures carrées, généralement demi-soie, qui remplacent ici les burnous, peu en usage dans la Tripolitaine, et qui sont connues sous le nom de _harams_.
C’est vers ces bazars que converge, ainsi qu’en tout pays mahométan, le mouvement principal de la vie publique, et si ceux de Tripoli ne sont pas excessivement animés, du moins se distinguent-ils par la variété de leur physionomie. Tripoli est le grand entrepôt commercial des habitants de Ghadamès, qui commandent par leur trafic le désert de l’ouest, sont les correspondants d’affaires des Touaregs, possèdent des comptoirs dans les États d’Haoussa et vont par Touat jusqu’à Timbouctu. Les négociants locaux eux-mêmes ainsi que ceux de la Cyrénaïque et les habitants de Ghârian et des oasis du Fezzan partagent leur activité commerciale entre les États d’Haoussa et le Bornou ; ils se sont aussi mis dans ces derniers temps à aller jusqu’à l’Ouadaï ; réciproquement, on trouve, à côté de ces négociants, leurs correspondants de toutes les régions de l’Afrique centrale, depuis le riche Ghadâmèsi porteur de burnous et d’escarpins jusqu’au Touareg à la face voilée, depuis le Fezzanais jusqu’au nègre du Bornou et d’Haoussa et au Toubou à la taille élancée.
C’est autour de ces principaux bazars que sont les demeures des gens aisés de la ville, demeures qui, au point de vue de la magnificence artistique, n’approchent point des habitations des notables tunisiens, bien qu’elles soient bâties sur le même plan. Elles se composent d’un rez-de-chaussée et d’un étage dont les pièces donnent sur une cour carrée, découverte, dallée ou carrelée, qu’entourent deux étages d’arcades, dont l’inférieur est ordinairement de marbre ou de grès, et le supérieur tout bonnement en bois.
De ce quartier on arrive par celui de Ghârian à la porte-sud ; c’est la seule qui regarde l’intérieur du pays, et elle doit à sa construction toute récente le nom de _Bâb el-Dchedid_. A l’ouest de cette porte s’étend le Hâra ou quartier juif, avec son écheveau de ruelles, son tapage, sa saleté, ses mauvaises odeurs et sa misère qui s’étale sans vergogne ; enfin entre la Juiverie et le rempart méridional se trouve la misérable région où la _Venus vulgivaga_ exerce son triste et peu lucratif métier.
Au Hâra confine la partie de la ville musulmane où les Maltais ont élu domicile et où l’on retrouve partout leur empreinte caractéristique. Dans toutes les cités côtières de la Tripolitaine, de la Tunisie et de l’Algérie, cet élément méditerranéen est abondamment représenté ; il a des relations très étroites avec la population mahométane ; il est d’une activité infatigable, merveilleusement entendu en affaires, extraordinairement économe, doué d’une énergie vitale et d’une élasticité par lesquelles il influe beaucoup sur le développement de la prospérité collective. A Tripoli, presque tous les Maltais sont négociants, et une chose vraiment incroyable, c’est la diversité des objets dont ils trafiquent, et l’exiguité de l’espace où ils savent les loger : bière anglaise, vin, tabac turc, cigares exécrables, mouchoirs de poche, tasses, tchibouks, pantalons de confection, café, thé, cierges, allumettes, chemises, couteaux, oranges, tout se trouve chez ces prodigieux représentants, sortes d’intermédiaires entre l’Africain et l’homme de l’Europe. Les Musulmans, tout en ayant du mépris pour eux, ne laissent pas que de les tolérer ; c’est une croyance populaire dans toute la région nord de l’Afrique, que les Maltais sont des Arabes mâtinés de sang chrétien.
A l’ouest de cette partie de la ville se trouve le misérable quartier moresque qui s’étend jusqu’à un amas de ruines, reste d’un très beau fort détruit il y a un peu plus de dix ans par une formidable explosion de poudre. Là, nous avons achevé le tour de la petite cité, dont les constructions, très ramassées, ne renferment pas de grands espaces vagues, comme c’est par exemple le cas de Tunis, quoique cette dernière ville compte aussi un nombre infini de ruelles étroites. En beaucoup d’endroits, les rues sont surmontées d’arcs qui relient les maisons d’un côté de la chaussée à l’autre. Les voies étroites, comme à Tunis, portent le nom de _Zankas_, les larges s’appellent _Schâras_, et les artères marchandes, on l’a vu, sont désignées sous l’appellation de _Souks_, ou de _Bazars_. La population totale de Tripoli est de 20,000 âmes environ. Les habitants proprement dits (Arabes, Berbères, Mores) y disparaissent presque devant l’élément étranger : l’afflux toujours croissant de ce dernier les a fait se retirer de préférence dans les jardins de la ville, qui forment une localité à part tout près de celle- ci. Ces indigènes n’offrent pas du reste la noblesse et l’énergie d’allures des Tunisiens ; ils en diffèrent aussi par la manière de s’habiller, et, à ce qu’il m’en a paru à la suite de mon long séjour à Tunis, la différence n’est point à leur avantage. Leur culotte peu ample, et qui va ensuite se rétrécissant jusqu’à la cheville, sur laquelle elle tombe, — on appelle ce pantalon _el-Fâresî_, — fut loin de me faire à l’œil autant d’effet que la belle culotte large, régulièrement plissée, et finissant juste au-dessous du genou, que porte le Tunisien. Je fus encore moins flatté de cette coutume de laisser passer le bas de la chemise par dessus le pantalon. La camisole (_Sedrija_), le gilet (_Bedâja_) et la veste (_Rhelila_) ont bien la même coupe qu’à Tunis ; mais ces étoffes de perse légère, versicolore, et à gros ramages, trahissent chez le Tripolitain beaucoup moins de goût que la simple garniture et la sobre broderie qui ornent ces pièces de costume chez son voisin de l’ouest. La _Dchoubba_[3], ce vêtement si bien habillant, que les gens des classes aisées à Tunis mettent non seulement chez eux, mais encore au dehors, est beaucoup moins portée à Tripoli ; il y est, ainsi que les burnous des Algériens et des Tunisiens, remplacé par le châle, déjà mentionné, dont on aime à s’envelopper la tête et les membres. En revanche, l’élégant foulard de laine fine à raies de soie blanche ou broché de fils de soie qu’on porte à Tunis sous le burnous, et qui se fabrique à l’île Djerba ou dans le Beled el-Djerid, plaît également aux Tripolitains qui tiennent à l’éclat de l’accoutrement. La vogue de cette pièce d’habillement s’étend bien au delà du nord de l’Afrique ; je l’ai retrouvée en grande faveur au Bornou sous le nom de _Djeridi_, qu’il emprunte à son lieu d’origine. Les femmes portent aussi un châle analogue, dont elles s’enveloppent soigneusement tout le corps, et qui remplace pour elles le voile en usage chez les habitantes des villes de la côte occidentale.
Un élément de population plus important que celui-ci, ce sont les _Kourouglis_, comme on appelle les descendants des Turcs qui sont établis depuis des siècles dans le pays, et qui y ont épousé des femmes arabes. Extérieurement et pour le costume, ils se rapprochent aujourd’hui des indigènes précités ; ils ont perdu comme eux toute considération et toute influence, et vivent pour la plupart également confinés dans la Meschija, l’oasis déjà nommée qui fait partie des jardins de la ville, n’ayant avec le gouvernement d’autre rapport que ce service de cavalerie irrégulière, moyennant lequel ils sont exempts d’impôts. A partir du moment où les Turcs eurent fondé leur domination sur la côte nord de l’Afrique, le nombre de ces Kourouglis s’accrut naturellement de jour en jour ; au siècle dernier encore, sous la dynastie des Karamanlis, ils formaient le noyau de population le plus considérable et le plus influent. Ils ne laissaient que bien rarement les indigènes proprement dits acquérir crédit et pouvoir, et même aujourd’hui que l’administration à Tripoli est devenue essentiellement turque, et qu’ils sont relégués à l’arrière-plan, ils ont gardé le sentiment orgueilleux de leur supériorité sur le groupe autochtone.
Toute l’autorité appartient actuellement aux fonctionnaires turcs, soumis à un _Vâli_ ou gouverneur-général, qui a ordinairement le titre de _Mouschir_, grade supérieur à celui de général de division. En dépit de leur nombre toujours restreint, ce sont eux qui tiennent désobligeamment le haut du pavé avec leur redingote de drap noir à col droit, leurs inévitables chaussures luisantes à bouffettes, et leur tarbousch, dont la teinte terne, mordorée ou noire, ainsi que les mesquins agréments, m’ont toujours paru abominables comparés aux belles couleurs et à la riche garniture bleue des bonnets tunisiens. Plus avenants d’aspect sont les émigrés de l’île tunisienne de Djerba, lesquels forment à Tripoli une colonie assez importante. Ce sont des gens actifs et intelligents, comme les Berbères, à la race desquels ils appartiennent, bien faits de corps, sachant s’habiller, et propriétaires d’une grande partie des principaux magasins des bazars. Quant aux Juifs, à Tripoli de même qu’à Tunis, ils représentent un bon quart de la population ; mais, autant qu’une comparaison superficielle m’a permis d’en juger, l’avantage, sur ce point encore, demeure à Tunis : rien de supérieur, notamment, à la beauté des jeunes femmes juives de cette dernière ville.
Où Tripoli l’emporte de beaucoup sur sa voisine, c’est par sa population nègre, de sang plus ou moins pur : cela tient à l’importation incessante qui s’y est faite jusqu’à ces derniers temps du pays des Esclaves ou Barr-el-Abid. A Tunis, au contraire, ce genre de trafic a cessé d’une manière si complète, que, dans l’audience de congé que j’obtins du bey et de son premier ministre, ceux-ci me prièrent en plaisantant de vouloir bien leur ramener, si je pouvais, quelques petits _Usfân_[4]. Quand les grands personnages de Tunis veulent augmenter leur personnel de domestiques noirs, d’eunuques ou de femmes de service, ils font venir leurs recrues de Tripoli, où ils les achètent un prix très élevé. La traite, à vrai dire, est également interdite d’un façon sévère dans cette dernière ville, et elle y a certainement beaucoup diminué ; mais cela n’empêche pas qu’il ne s’y fasse encore un commerce clandestin de denrée noire. Aujourd’hui comme autrefois il y arrive chaque année un certain nombre de caravanes d’esclaves ; seulement l’importance en va sans cesse décroissant, et, au lieu de les diriger sur la localité même, on les conduit aux jardins de la Meschija, où l’on s’en défait insensiblement en détail. Dès lors les pauvres expatriés se trouvent délivrés de tout souci ; traités fort humainement, pourvus d’une lettre de franchise (_Ataka_), ils sont quasi dans la situation des affranchis romains à l’égard de leurs maîtres. Leur prend-il envie de se marier, ce qui n’arrive toujours que trop tôt aux nègres, et la maison où ils servent ne leur offre-t-elle pas la facilité de se créer un ménage à eux, ils vont se domicilier au dehors, sans que toutefois les liens qui les attachent à leurs anciens maîtres soient jamais complètement rompus.
Quand vous entendez dire à Tripoli que tel noir vient du Soudan, il ne faut pas prendre ce mot Soudan au sens le plus large, et croire qu’il désigne l’ensemble de la région qui s’étend du Nil au Niger ; non ; sur la côte, comme dans tout le désert, ce mot s’applique, d’une manière plus restreinte, aux États d’Haoussa, situés à l’est du Bornou, et d’où proviennent effectivement la plupart et les plus prisés des esclaves qu’on amène à Tripoli. Au reste, même ici, sous ce magnifique climat, les nègres sont loin de prospérer. Beaucoup y meurent lentement de consomption, et leur postérité n’y est ni abondante ni robuste.
Venons enfin aux Européens, dont le noyau essentiel se compose presque exclusivement de Maltais, les adhérents et les chauds zélateurs de la mission catholique établie à Tripoli sous la direction d’un _Padre prefetto_. Comme dans toutes les contrées du nord de l’Afrique, les Maltais débarquent ici sans un sou, et, par leur esprit admirable d’économie et de frugalité, par leur finesse, leur activité sans pareille, ils arrivent souvent à faire en dix ans une jolie fortune. Le commerce est leur élément principal ; mais ils s’adonnent non moins heureusement à l’agriculture, au métier de marin, à l’élève du bétail. Leur fécondité et leur puissance prolifique sont quelque chose d’extraordinaire.
La classe supérieure des Européens est formée par les consuls et leurs employés et par les riches négociants installés dans la ville. C’est avec eux et avec le gouverneur-général Ali-Riza Pacha que j’eus tout de suite affaire. J’allai immédiatement chez le consul d’Autriche, Luigi Rossi, personnage bien connu des indigènes sous le nom de _Dchidchi_, et qui était également le représentant de l’Allemagne. Il habitait une des plus belles maisons de la rue de la Mer. C’était un homme dans la fleur des ans, fortement constitué, au visage plein et coloré, bien que gris avant l’âge. Il m’accueillit avec cette urbanité aimable qui est si volontiers de mise à l’étranger et où excellent surtout les Italiens et les demi-Italiens. Le consulat n’était pas sa carrière ; c’était un marchand originaire de Trieste dont presque toute l’existence s’était passée à Tripoli et qui connaissait, mieux que personne, le pays et les gens. Entouré de toute une troupe de marmots florissants, ce riche notable vivait alors dans un bonheur et un contentement qui me firent envie. Hélas ! lorsque, après des années, ayant eu la chance d’échapper à mille dangers, je revis les rivages méditerranéens, un destin cruel l’avait cloué sur son lit de douleur, dont il ne devait plus se relever, et il ne me fut pas donné de pouvoir lui renouveler ma visite.