L’ensemble du territoire déprimé dont je viens d’indiquer les variations de dessin et d’aspect semble constituer, par le fait, un immense fossé de 100,000 kilomètres environ de superficie, que, par l’intermédiaire du Bahar el-Ghâzal, le Tsâd jadis remplissait plus ou moins. Toute la région depuis l’Egueï, et y compris une portion du Borkou, formait alors, à l’image du Tsâd, une vaste lagune, entrecoupée de quelques districts habités ; mais dès que le Bahar el-Ghâzal se fut desséché et que l’afflux des eaux fut venu à manquer, le climat saharien de la contrée eut vite fait son œuvre de drainage, et les habitants plus ou moins fixes de la région insulaire émigrèrent vers le Borkou et le Kânem. Quant aux causes qui ont pu amener cette cessation d’écoulement de l’onde lacustre, c’est une question que je traiterai à propos du lac.
Le point le plus bas de la dépression tout entière serait, au dire des Dâza le mieux au courant de la topographie, l’hattija Tongour, située à quelques heures au nord-ouest de Kourri Torrâo, point frontière du Bahar el-Ghâzal.
Que si maintenant, ce dont doutent la plupart des savants, le _Gir_ de Ptolémée n’était autre que ce fleuve Schari, dont je parlerai amplement ci-après, le Bahar el-Ghâzal ne serait que le bras oriental du grand cours d’eau de l’Afrique centrale, dont la rivière de Yoô serait le rameau ouest, et il nous faudrait, en ce cas, reconnaître dans les ci- devant lagunes du Bodelê et de l’Egueï ces marais Chelonides des savants Alexandrins, que l’on a placés tantôt près du Nil, à la partie sud- orientale du Désert, et tantôt près du littoral nord.
Les oasis à pâtis de la contrée appartiennent aux nomades du Borkou, que l’on comprend pour la plupart sous la désignation de Boulgedâ, et qui presque tous ont dû se soumettre à l’influence des Arabes du Kânem. Les fontaines et les vallées de ces derniers s’étendent au nord sur la route du Bornou jusqu’à Agadem (17e degré de latitude), et à l’est jusqu’à Birfo. Quant à l’Egueï et à la région de Torô, avant l’établissement des Oulâd Sliman au Kânem, ils étaient la propriété exclusive des Djagada ou Mousou, lesquels ont leur siège au Kirdi et forment une des plus importantes tribus nomades du Borkou. Comme, au temps de l’invasion arabe, cette peuplade avait pour chef un certain Oda, fameux à la ronde, elle est restée depuis lors connue sous le nom de _Nâs Oda_ (gens d’Oda). Pour une raison semblable, les Sangada, maîtres de Korô, et qui, au Borkou, habitent Ngourr Tigré, ont reçu des Oulad Sliman la dénomination de _Dabous Hallâl_, et les Daba, possesseurs des oasis de Tiggi, celle de _Nâs Maramma_. Les autres propriétaires des pâtis régionaux sont les Boultou ou Boultoa, qui occupent Kirri ; les Jiri, que les Arabes surnomment les _coupe-vent_ (_Chejât er-Riah_), et dont les pacages sont au sud-est des aiguades du Bodelê ; les Nakazza, de Woun, propriétaires du Djourâb, et les Nôreâ ou Nawarmâ, qui détiennent les vallées limitrophes du Bahar el-Ghâzal, de Birkiât à Kourri Torrâo, ainsi que Tongour et ses environs.
Ajoutons qu’entre le Borkou et le Bodelê se trouve une serîr, de 60 kilomètres environ d’étendue, située entre deux plateaux plus ou moins rocheux, l’Amanga et le Teimanga, et qui, vu son altitude, n’a pas dû jadis être submergée avec les vallées ses voisines. L’Amanga court au nord-ouest jusque près de l’oasis de Gouri (à trois jours de Jin), et, dans la direction opposée, jusqu’à quatre kilomètres au sud-est du point où nous passâmes, à l’aller. Nous le franchîmes, au retour, on le verra plus loin, en un endroit où il tombe à pic sur la plaine entourant le groupe de Tiggi. Le Teimanga, lui, s’étend également du nord-ouest au sud-est, en s’infléchissant, au-dessous de Jin, dans la direction de Woun, pour former plus loin, sous le nom de Jougguema, l’amorce du Djourâb.
Vers le nord, le Borkou a pour frontières naturelles les monts tibestiens et leurs contreforts. L’ensemble de ses oasis est compris entre les 19e et 20e degrés de longitude est, et entre 17° et 18° 20′ de latitude nord. Sa superficie totale est donc d’environ 16.000 kilomètres. La contrée fait l’effet d’une grande vallée d’érosion nettement encadrée, et que fractionnent de petits reliefs de sable et de rocher. Les vallées sont généralement dirigées de l’est à l’ouest, sauf la principale, celle de Boudou, qui court plutôt du nord au sud, mais en projetant toujours dans le sens ci-dessus ses divers embranchements. Les districts les mieux arrosés sont ceux du sud, où se trouvent, principalement dans le voisinage de Jin et de Ngourr, les plus nombreuses sources d’eau douce ou saumâtre.
Des oasis que je n’ai point visitées, mais sur lesquelles j’ai pu recueillir d’amples renseignements, l’une, Tiggi, est située à une demi- journée de marche de Boudou, dont la sépare l’émi (mont) Koroka ; une autre, Jarda, est à une journée au sud-est de Tiggi, et communique avec celle-ci par un chemin excessivement malaisé ; une troisième, Woun, la plus grande du Borkou, est à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Ngourr, et bornée elle-même au midi par des contreforts du Teimanga qui enserrent également l’oasis d’Oro, sise un peu plus bas. Au delà encore dans la même direction, se place le Djourab.
Bien qu’il pleuve moins au Borkou qu’au Tibesti, le sol pourtant y est plus productif. Les dattiers, je l’ai déjà dit, y forment d’épais bouquets, et y donnent plusieurs variétés de dattes (dattes _martjenno_, dattes _Bou Mija_, en dâza _Koido_) qui, sans valoir celles du Fezzan, n’en sont pas moins de belle grosseur et de qualité remarquable. Le siwâk, l’hyphène, l’hedjilidj (_Balanites ægyptiaca_), l’acacia sajal, le karad, l’haskâb (_acacia verek_) et l’harâza (_acacia albida_), y prospèrent également. Les herbes fourragères sont les mêmes que dans la région limitrophe du nord. Dans les jardins, on cultive le blé, la _penicillaria_, et une espèce de tabac à petites feuilles qui est très renommé et dont le prix varie de 2 fr. 50 à 5 francs le kilogramme (un demi-thaler ou un thaler Marie-Thérèse). La faune locale enfin est à peu près celle du Tibesti. Un fait à mentionner spécialement, c’est la grande quantité de pigeons de toutes les espèces, qui supplée au manque absolu de poules.
Parmi les habitants du pays (_Amâ Borkou_ ou gens du Borkou), il y a d’abord les nomades, Boulgedâ, Nakazza, Noreâ, appoint temporaire de population qui se retire après la cueillette des dattes, et auquel il faut ajouter, dans les districts extrême nord qui s’appuient aux monts tibestiens, les Bidêjat ou gens de l’Ennedi, et les exploitants du val Gouring, lesquels sont Tedâ. Il y a ensuite le groupe sédentaire, compris sous la désignation collective de Dongosâ ou de Dôzâ, et cantonné surtout dans les vallées de Jin, de Boudou, de Tiggi, de Jarda et de Forom. Mélangé de toutes sortes d’éléments, il a fini par former, en s’alliant même parfois aux nomades, une nouvelle peuplade, tenue il est vrai plus ou moins en mépris par les nomades de pure race. L’ensemble de la population du Borkou, avec tous les districts à pâtis, peut être évaluée à douze ou quinze mille âmes ; mais elle va sans cesse déclinant, par suite des incursions périodiques des Oulad Sliman et des Touareg, qui, de plus en plus, découragent la culture et accélèrent la dévastation du pays.
Les Amâ Borkou, qui parlent le dialecte _Midi-Dâza_ des Toubou du sud, leurs voisins, offrent aussi à peu près le même type que ceux-ci, un tantinet plus foncés de teint peut-être, à les prendre en bloc, mais aussi maigres, presque identiques de corps et de visage, s’habillant, se coiffant et se logeant d’une façon analogue. Seulement, comme ils vivent moins retirés du monde, et que, demeurant dans un pays de plaines, ils ont des rapports avec le Kânem, l’Ouadaï et le Bornou, ils sont un peu moins frustes de manières. Ils ont le renom d’être gens sans foi, poltrons, cruels et rusés ; toutefois il ne faut pas oublier que cette réputation leur est faite par des peuplades qui, elles-mêmes, se permettent contre eux toutes sortes de violences et de félonies. Somme toute, je crois qu’au point de vue moral, ils peuvent être assimilés aux Tedâ.
Dans les relations sociales, ils affectent, comme ces derniers, une politesse très cérémonieuse, bien que leurs salutations ne soient pas tout à fait d’aussi longue haleine que celles qui sont en honneur dans le Tou (Tibesti). Le matin, quand ils se rencontrent, ils échangent volontiers cette formule : « _Laha nizzeda ?_ Le soleil s’est-il bien levé pour toi ? » L’après-midi, ils se disent : « _Laha ntougouda ?_ T’es-tu bien trouvé du repos de midi ? » Et lorsqu’ils sont restés quelques jours sans se voir, ils s’enquièrent de la façon dont ils se sont portés pendant les divers moments de l’intervalle, et spécialement durant la nuit. Ce n’est que lorsque l’absence a été un peu longue, qu’on se tend la main et qu’on se demande : « _Laha intscheda ?_ Comment cela va-t-il ? » Souvent aussi, toutes ces questions et formules de souhait s’enchevêtrent les unes dans les autres et se répètent un nombre infini de fois, sans pourtant être accompagnées de ces modulations minutieuses de voix qui, en dépit de la dignité avec laquelle s’accomplit la chose, paraissent si drôles chez les Tedâ.
Même réserve scrupuleuse du reste dans les rapports entre parents et alliés ; même attention à ne jamais désigner par son nom propre un chef de famille. Ajoutons qu’au Borkou comme au Tibesti, les forgerons constituent une caste de parias, et que, grâce aux enseignements réguliers des missionnaires snousis, le fanatisme y est des plus accentués[86].
Pour la vie politique, elle est, dans ce petit pays, encore plus émiettée que dans le Tou. Chaque tribu de nomades obéit à son chef traditionnel, chaque localité vit à part, sans nul lien avec la voisine. Tout au plus, de temps à autre, le chef de l’une des peuplades acquiert- il un peu d’autorité sur les autres groupes ; c’est ainsi qu’il y eut un moment où, sous le titre de _Derdê_[87], Kêdela Agrê, chef des Boultoa, jouit d’une certaine influence personnelle parmi la tribu des Boulgeda, et, conséquemment, parmi une partie des tribus établies au sud du Borkou ; mais c’est un fait qui, depuis longtemps, ne s’est plus produit ; lors de mon passage dans le pays, les personnages un peu dominants étaient, non pas deux chefs de tribu, mais deux fils de chefs de tribu, appelés l’un et l’autre Adama.
La population sédentaire (Dongosâ) a, de son côté, ses _Kodmouls_ ou chefs à turban héréditaires[88], dans les vals Jin, Boudou, Tiggi et Zarda. La dignité de Derdê, au lieu de passer au fils aîné, reste au plus ancien de la famille, ou, à défaut de proches parents, est dévolue à l’élection. Il arrive aussi assez souvent que le Derdê légitime se voit relégué dans l’ombre par un de ses concitoyens plus intelligent et plus énergique, qu’on reconnaît volontairement pour chef effectif. J’en ai cité ci-dessus un exemple, et je rappellerai, à cette occasion, le rôle singulièrement effacé que Tafertemi joue au Tou.