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Si mon excursion au Borkou avait été féconde en privations et avait mis à de rudes épreuves ma constance, j’en avais rapporté en revanche des résultats propres à me dédommager de mes peines. Barth et Overweg, les seuls voyageurs qui m’eussent précédé dans cette voie, avaient donné, sur cette contrée limitrophe du désert sud-oriental et sur l’énigmatique Bahar el-Ghâzal, des indications faites pour rehausser l’intérêt géographique de cette région encore peu connue. D’après ce que Barth avait appris des habitants du Kânem, il semblait hors de doute que le susdit Bahar el-Ghâzal était en communication avec les riches plaines à pâtis de l’Egueï et du Bodelê ; un point restait à déterminer, c’était si cette même vallée fluviale, appartenant, on le savait aussi d’une manière certaine, au bassin du Tsâd, était un affluent ou un émissaire de ce lac.
En Europe on inclinait à prendre ce cours d’eau pour un tributaire de la coupe lacustre ; on ne pouvait se figurer que le Borkou, si rapproché du Tibesti et des chaînes rocheuses que ce pays projette au sud-est, fût plus bas de niveau que le Tsâd. Barth croyait devoir lui assigner une altitude de plusieurs centaines de pieds au-dessus du grand récipient de l’Afrique centrale.
Pour moi, divers renseignements que j’avais recueillis à Kouka, de la bouche de gens connaissant bien le pourtour oriental du lac, m’avaient donné à penser de plus en plus que le Bahar el-Ghâzal devait être, au contraire, un écouloir desséché de la lagune bornouane. Aussi avais-je eu soin d’emporter avec moi, lors de ma tournée au Kânem, outre un excellent anaéroïde, d’autres instruments d’hypsométrie, de nature à me permettre d’éclaircir la question. Il est vrai, et je le regrette fort, que je n’ai pas eu occasion, dans ce voyage, d’explorer le sillon même du Bahar el-Ghâzal ; mais les relevés de niveaux faits par moi entre le lac Tsâd et le Borkou, notamment pour l’Egueï et le Bodelê, n’en militent pas moins d’une manière probante contre l’opinion jusqu’alors reçue.
D’après ma série d’observations quotidiennes, de la fin de juillet 1870 au milieu de mars de l’année suivante, l’altitude de Kouka peut être évaluée, en bloc, à 275 mètres. De là au Bîr el-Barka, à l’est du lac, on monte d’environ 40 mètres ; puis, jusqu’au district de Manga, ou s’élève encore, pour atteindre le point culminant de cette partie du pays (70 mètres au-dessus du lac) à Fidfiddi, station située vers le 15e degré de latitude nord. De cette aiguade à celle de Birfo, qui se trouve à 100 kilomètres plus au nord, le terrain s’abaisse insensiblement, pour revenir à peu près au niveau du Tsâd, et, à partir du seuil de l’Egueï, aux vagues sablonneuses d’amont succède une vaste plaine, entrecoupée de dépressions peu profondes, dont le sol, d’argile ou de calcaire nu, s’incruste, on l’a vu, d’ichthyospondyles. On descend par des espèces de terrasses, jusqu’à la première station du pays, celle de Solado[85], dont le niveau, d’après mes observations, n’est pas beaucoup au-dessous du Tsâd. L’Egueï est, non pas un oued dans l’acception ordinaire du mot, mais une vallée plate, de forme irrégulière, ayant une longueur de plus de 200 kilomètres, et une largeur moyenne de deux journées de marche du nord-ouest au sud-est, sans atteindre pourtant le Bahar el-Ghâzal. Soultoung, l’aiguade extrême du côté du nord-ouest, paraît être un peu au sud du 17e degré de latitude nord, légèrement en deçà du 15e degré de longitude (Greenwich), et séparée d’Agadem (route du Bornou) par quatre ou cinq longs jours de marche au travers d’un espace dépourvu d’eau. Entre Erreding ou Mourrad, la dernière fontaine au sud-est, et Birkiât, la première station du Bahar el-Ghâzal, se trouve une plaine plus haut située et semée d’éminences dont la traversée demande deux jours et demi de marche. Tous les gens que j’ai interrogés, Arabes ou Dâza, s’accordent pour dire qu’on ne peut passer directement de l’Egueï dans le Bahar el-Ghâzal ; ce qui n’empêche point qu’entre Erreding et Birkiât, il existe encore deux fontaines, Gôringa et Farenga. L’emplacement des stations aquifères est partout indiqué par des bouquets de siwaks et de suêdas dont les lignes buissonnantes courent dans le sens du sillon de la vallée.
Le sol, du reste, est des plus variés : ici, c’est un sable meuble, sans le moindre brin d’herbe ; là, dans les bas-fonds, apparaît à nu une argile grise ; ailleurs se montrent des plaines du genre _serîr_ avec des dunes voyageuses ; ce qui domine néanmoins, ce sont des mamelons sableux où croissent en abondance le bou roukba (_panicum turgidum_), l’hâd, l’askanit (_cenchrus echinatus_) et l’akrech (_Vilfa spicata ?_).
La faune régionale n’est point en rapport avec cette richesse d’eau et de végétation herbacée. Le chien hyénoïde, si fréquent au Kânem, ne paraît pas s’aventurer jusqu’ici ; en revanche, on aperçoit assez souvent des guépards, ainsi que des terriers de fenek (renard du désert). Pour les antilopes, j’ai dit plus haut ce qu’il en était. L’autruche seule, en définitive, paraît avoir une prédilection tout à fait marquée pour cette région si bien arrosée.
De l’Egueï aux aiguades du Torô, dans le Bodelê, on descend d’une manière continue jusqu’à Korô, le point le plus bas de toute la vallée, situé, ce semble, à une centaine de mètres au-dessous du lac Tsâd. Plus on va dans cette direction, plus se multiplient les vertèbres de poissons et les débris de coquillages ; il y a telle place où le tuf calcaire en est tout incrusté, et j’ai rapporté en Europe un superbe échantillon de ces reliefs. L’examen des débris de coquilles a démontré, soit dit en passant, l’identité des espèces qu’elles contenaient avec celles qui habitent encore actuellement la région du Nil et les autres parages de l’Afrique orientale. A mesure que le terrain s’abaisse, le nombre des dunes mouvantes diminue ; en revanche celui des dunes fixes (chaînes ou groupes) va en augmentant, jusqu’à former, aux endroits les plus bas, près des fontaines, de véritables montagnes de sable.
A partir de la station de Korô, le sol se relève quelque peu, ce qui n’empêche pas que Jajo es-Srhîr, la dernière aiguade du Bodelê, dans le sens de notre itinéraire, ne soit toujours sensiblement au-dessous du lac Tsâd, de même que le district sud du Borkou, bien qu’entre celui-ci et le Bodelê se dresse comme séparation une plus haute vague de terrain désert.
Du sud-ouest au nord-est, cette région du Bodelê mesure un diamètre maximum de 170 kilomètres environ. C’est la route habituelle des voyageurs qui se rendent au Borkou, à cause du grand nombre de fontaines qu’elle présente, et aussi parce qu’elle traverse la partie le plus au nord-ouest du grand sillon régional. Ses oasis forment, je l’ai déjà dit, plusieurs groupes ; le plus septentrional est celui qui porte le nom de Tiggi ; il est séparé, par des serîrs, de la région avoisinante. Au delà se trouve encore la vallée de Kirri, dont les lignes de siwâks s’allongent au sud du désert pierreux formant ceinture au Borkou et qui a un développement de deux journées de marche. Citons aussi le Djourâb, qui s’étend, riche en fontaines et en herbes fourragères, jusque près de l’hattija Mousou, à deux jours de marche environ au sud-est de Woun, la première oasis borkouane de ce même côté.
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