Les jours, les semaines, les mois s’écoulaient donc pour moi dans une mortelle uniformité. De la conversation de mes compagnons, dont le thème unique et inépuisable était les prises de chameaux et de butin, j’avais eu bientôt par-dessus la tête. Au commencement, je m’étais hasardé à causer avec les plus intelligents et les plus cultivés d’entre eux du genre de vie criminel qu’ils menaient, et j’avais essayé de leur inspirer une première pensée de résipiscence en les engageant à se faire sédentaires et à se livrer à quelque travail fructueux ; quelques-uns, en qui revivait l’esprit d’Abd el-Dchlîl l’ancien, semblaient en effet tout disposés à se fixer au Borkou et à y subsister des produits de leurs dattiers et de leurs jardins ; ces velléités toutefois demeurèrent sans effet : leur orgueil de nomades l’emportait toujours. « Oui, disaient-ils, c’est la vérité, nous ne vivons que d’injustices et de mauvais coups, mais quel autre moyen avons-nous de pourvoir à nos besoins, sans travailler ? Le travail ! nos ancêtres ne l’ont jamais connu, et ce serait une ignominie et une trahison, si nous dérogions à cette coutume des êtres privilégiés de ce monde. Et pourquoi donc ces maudits Kerâda seraient-ils sur terre, sinon afin de travailler pour les hommes de race supérieure. »

Peu à peu ces barbares me devinrent si odieux, que leur vue seule m’horripilait. Dès le lever du soleil je prenais mes livres et mon écritoire et me retirais dans la solitude du bois de dattiers. Là, assis au frais sur le sable, je passais la journée à rêver, en écoutant le murmure du vent dans la belle frondaison, et rien alors ne m’empêchait de prendre par la pensée pleine possession du temps et de l’espace, d’évoquer tour à tour les heureux souvenirs de la patrie lointaine et le tableau imaginaire des contrées inconnues que je me proposais de visiter par la suite.

Une fois encore mon bon destin m’envoya un peu de distraction. Ne pouvant aller dans l’Ennedi, je voulus du moins obtenir le plus de renseignements possibles sur ce petit pays, et j’empruntai, à cette occasion, d’un certain Abdallah Ben Salim, une esclave ennedienne que ses essais réitérées de fuite avaient fini par faire condamner aux fers à perpétuité. Chaque jour, — c’était la condition, — j’allais moi-même prendre cette femme au logis de son maître, et ensuite je l’y reconduisais. Par malheur, mes études avec elle finirent d’une façon prématurée. Mon institutrice était une grande et solide gaillarde, d’un teint foncé tirant au rougeâtre, et chez qui l’amour indompté de la patrie entretenait, malgré tout, une opiniâtre pensée de désertion. Un matin que, selon la coutume, elle venait de passer quelques heures dans ma tente, elle prit congé de moi en me disant que, par suite d’une querelle survenue entre elle et la femme légitime de son maître, celui- ci l’envoyait pour quelque temps dans un autre douar. Je lui remis quelques cadeaux, et la quittai sans le moindre soupçon. Le soir, j’appris qu’elle s’était sauvée, après avoir brisé ses fers. Toutes les recherches pour la retrouver furent cette fois inutiles, et, si sensible que me fût sa perte, j’avoue que j’accompagnai de tous mes vœux l’énergique et courageuse fugitive.

Peu à peu, cependant, les dattes du Ngourr achevèrent de mûrir, et, bêtes et gens, nous n’eûmes bientôt plus d’autre nourriture, vu la décroissance correspondante de la provision de grain apportée du Kânem, et les difficultés de plus en plus grandes qu’on avait à se procurer de la viande. Une vache que j’avais un jour rapporté de Jin, après l’avoir payée un prix fou, me fut volée, à peine abattue, par des Arabes du voisinage. Les indigènes, plus que tous les autres, souffraient horriblement de la famine. Mon quatrième et dernier chameau avait crevé, sur le pâtis même, pour avoir mangé trop de fourrage frais, ce qui lui avait donné le « gros ventre », et, comme une seconde razzia des nomades, dirigée cette fois contre le Tibesti, n’avait pas eu plus de succès que la première, le bétail était monté à des prix toujours plus exorbitants, au point qu’en échange d’un poulain, superbe il est vrai, je dus donner une tobe surfine, quatre vêtements ordinaires du Bornou, plus trois thalers Marie-Thérèse. Il est vrai qu’Abd el-Dchlîl me restait redevable d’un chameau, en échange de trois costumes d’Haoussa que je lui avais cédés pour qu’il en fît présent à ses amis, les chefs dâza du Borkou ; mais je ne voyais pas d’où je pourrais tirer les deux autres bêtes qui m’étaient absolument indispensables. Une mortalité qui se mit sur l’espèce vint encore rehausser les prix, sans même nous valoir en compensation, vu l’éloignement des pâtis frappés, un surcroît de viande. Vainement, pour avoir les animaux sommiers dont j’avais besoin, j’essayai de troquer mon cheval et ma tente, toutes mes tentatives n’aboutirent à rien.

Le 17 août, la cueillette étant terminée dans le Ngourr, on l’alla faire dans l’Elleboé, oasis située à douze ou quinze kilomètres plus au sud- est. De là, j’eusse volontiers poussé une pointe jusqu’à cette spacieuse vallée de Woun, la seule du Borkou qui se soit maintenue franche de la domination arabe ; mais, outre que je n’avais rien à porter en cadeau aux chefs du pays, mes nomades étaient trop occupés de leur récolte et en trop mauvais termes avec les Nakazza, habitants de la susdite vallée, pour que je pusse tenter l’excursion. On apprit d’ailleurs qu’Assouad, revenant de l’Ouadaï, se trouvait précisément dans le Woun avec le missionnaire snousi qui m’en voulait tant, et il va de soi que je ne tenais pas à faire isolément la connaissance de ce dernier personnage. J’avais du moins espéré pouvoir enfin, à Elleboé, me procurer de la viande fraîche ; mais cet espoir fut aussi déçu, par le manque absolu de chèvres. J’avais une telle envie de manger gras que, le soir de notre retour au Ngourr (21 août), au risque de me faire mourir, je me jetai sur un restant presque putréfié de chair séchée qui provenait de la dernière vache abattue.

On commença enfin à parler de revenir du côté de Galakka, l’usage étant que les hommes seuls procédassent à la récolte des dattes dans les vallées septentrionales du Borkou ; on attendait seulement, pour partir, l’arrivée d’Assouad et du cheik snousi. La rentrée en scène de ce dernier, qui ne tarda pas en effet d’apparaître au douar d’Assouad, à Ngourr Mâ, tandis que nous étions à Ngourr Tigrê, fut pour moi une source nouvelle de tracas. Ce saint homme ne se mit-il pas à exciter publiquement les Arabes à me tuer, en leur remontrant les périls que devait attirer sur eux l’intrusion d’un premier Chrétien dans le pays, et en leur affirmant que ce meurtre leur donnerait un droit assuré aux félicités du paradis ? Le résultat de ces prédications fanatiques fut de me sevrer de la dernière jouissance qui me restât, à savoir mes promenades solitaires dans le bois de palmiers ; du moins, si je m’y hasardais, n’était-ce plus qu’avec une escorte bien armée.

Heureusement que toute vertu hospitalière, j’en eus la preuve en cette occasion, n’était pas éteinte dans le cœur de mes Arabes. Comme le missionnaire refusait, à cause de moi, de venir à Tigrê, Mohammed Ibn Omar et Hazaz, son beau-frère, allèrent, revêtus de leurs plus beaux habits, visiter le farouche Snousi à Ngourr Mâ. Ils le trouvèrent au milieu des nomades, et en train de les morigéner ainsi que des marmots désobéissants.

Hazâz, qui ne l’avait jamais vu, commença par lui dire _ex abrupto_ qu’il regrettait que, pour leur première rencontre, il y eût entre eux un petit désaccord, et, devant la multitude rassemblée il lui demanda de répéter formellement tous ses propos à mon égard. Le pieux docteur ne se contenta pas de les répéter, il les amplifia en outre de toutes ses forces. Sans se laisser intimider, Hazâz, tout en s’excusant de n’être pas assez versé dans les textes sacrés pour pouvoir disputer avec un savant et saint homme tel que le missionnaire, se mit à démontrer au Snousi et à toute l’assistance que les Djebaïr, si durement condamnés par le premier, se trouvaient en somme à mon égard sur le même pied que le Commandeur des Croyants en personne, que la plupart des habitants de la capitale de l’Islam, que le Khédive et les autres princes du monde musulman, y compris aussi les Oulémas du Caire, de Tunis, de Fez et de Bagdad, attendu que partout les Chrétiens se trouvaient en paix avec les Croyants. Que si le cheik, s’adressant à des Dâza ignorants, leur prêchait l’assassinat d’un chrétien comme devant leur valoir les délices du ciel, lui Hazâz, un simple fils du Désert, entendait autrement les préceptes de sa religion : ce n’était qu’en cas de guerre sainte, quand infidèles et fils du Prophète étaient en présence, qu’un tel acte avait la susdite sanction ; mais jamais, au grand jamais, la loi de l’Islam n’avait été que l’on tuât, par trahison et perfidie, l’hôte qu’on avait pris sous sa protection.

Le Snousi essaya bien, à grand renfort de citations et de dialectique, de défendre sa manière de voir ; mais la simple logique d’Hazâz l’accula si bien, qu’il se vit forcé de céder pas à pas et que, finalement, il promit de rendre visite au chef djebaïr. Les Arabes présents à la scène se réjouirent au fond de ce dénouement, non pas par bienveillance envers moi, mais parce qu’ils se sentaient tout fiers du courage et de la science qu’un des leurs venait de déployer, et aussi parce que ce succès allégeait en eux le poids du remords que la conscience de leurs péchés avait éveillé dans leurs cœurs à la vue du saint homme.

Sur l’entrefaite, j’eus enfin occasion de connaître Assouad, appelé que je fus à soigner son enfant, un pauvret de cinq mois, perdu sans ressource. Le chef des Scheredât était un vigoureux homme de trente-cinq ans environ, aux manières rudes et franches, et d’une foi si profonde, que féru de compassion pour l’égarement dans lequel j’avais si longtemps vécu, il essaya, avec une ferveur réellement touchante chez ce malandrin, de me convertir à la vraie religion.

Le 1er septembre, les chevaux arrivèrent du pâtis, et nous nous mîmes à rebrousser chemin vers la fontaine de Galakka, mais en décrivant un crochet par les vallées septentrionales du Borkou, Tiggi, Boudou, Jarda, Aouï. D’une intumescence tabulaire, de cent mètres environ d’altitude relative, qui se dresse au nord de ce dernier val, on aperçoit dans le lointain une longue chaîne de montagnes qui, partant du Tibesti, se continue à l’est jusqu’au Wanjanga. Droit au septentrion, s’en détache un relief considérable, qui n’est autre que l’Emi Koussi, la plus haute des montagnes tibestiennes avec le Tarso. Nous en étions, à ce que me dit Haran, mon Dâza, à quatre jours de marche.

En redescendant dans la direction sud-est, je donnai contre une agglomération de quatre-vingt ou cent huttes, groupées autour d’une roche isolée, aux parois presque à pic, qui pouvait avoir vingt-cinq mètres de haut. C’était le village boudou de Taraka. On voyait aux gigantesques échelles de troncs de palmier qui servaient à faire l’escalade de l’étroit plateau culminant, que celui-ci servait de lieu de refuge. Les habitations étaient toutes proprettes et offraient le vrai type des demeures tibestiennes. A l’aspect insolite de mon personnage, tous les gens de l’endroit se rassemblèrent, et moi, pour gagner un peu leurs bonnes grâces, je leur fis une distribution abondante d’aiguilles, objets très prisés dans ce coin de l’Afrique. L’assistance se composait principalement de femmes et de jeunes filles, aux formes élégantes et bien prises, vêtues et coiffées comme au Tibesti, mais plus aimables et plus réservées que leurs congénères d’au delà du Koussi. Plus loin, en gravissant les hauteurs frontières du côté de l’est, je découvris encore plusieurs petits centres de population enfouis dans un chaos de roches sombres : c’était le reste des villages boudou.

Le 16 septembre, enfin, nous étions à la source de Galakka, et là, pour le prix de 41 thaler Marie-Thérèse, je pus me procurer, à crédit, un chameau. Mais, avant de raconter les incidents du retour au Kânem, il convient de jeter un coup d’œil général sur le Borkou et les oasis situées entre l’Ouadaï et le Tibesti méridional.

LE BORKOU ET LES VALLÉES DU SAHARA SUD-ORIENTAL.

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CHAPITRE VIII

Résultats scientifiques de mon voyage au Borkou. — Le Bahar el-Ghâzal. — Variations d’altitude de la région entre Kouka et le Borkou. — Faune et flore. — État de submersion antérieur du territoire. — Les oasis. — Géographie et ethnique du pays ; les Ama Borkou. — Les contrées limitrophes du Borkou à l’est et au sud. — L’Ennedi ou pays des Baelé. — Discussion historique sur les Bardoa et les Toubou. — Statistique.