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Triste temps que celui que nous eûmes pour notre installation à Ngourr. A une chaleur presque constante de 40 degrés centigrades, s’ajoutaient ces ouragans de sable dont je n’avais déjà que trop fait l’expérience. Sous la direction de Haran, nous entourâmes, il est vrai, notre tente d’une clôture en feuillage de palmier, qui nous garantissait de la tourmente ; mais, en revanche, l’agglomération de sable que le vent amena contre ladite haie eut pour effet de transformer notre gîte en une espèce de fournaise brûlante. Heureusement que Haran mon voisin était un homme intelligent, fort au courant de la topographie et des races de toute la contrée toubou, et en état de me faciliter mes études du dialecte dazâ. Il chercha de plus à me procurer une jouissance matérielle en saignant, pour en tirer du _lakbi_, un certain nombre de palmiers non fruités qui se trouvaient dans le voisinage ; mais, en dépit de tous ses efforts pour m’assurer régulièrement le produit alcoolique en question, il ne put arriver à ses fins : ce qui peut-être fut heureux pour moi, car qui sait si, pour me distraire de la monotonie de mon existence, je ne me fusse pas adonné outre mesure à ce genre de boisson ?
Deux ou trois fois seulement, mes gens réussirent à se mettre en possession du jus végétal que le tronc avait distillé dans la nuit ; car sitôt que des amateurs venaient à découvrir l’arbre mis en perce, adieu le contenu de notre récipient. A quelque heure matinale qu’on s’y prît, impossible d’attraper les coupables. Que dis-je ? j’avais beau faire coucher un domestique au pied du palmier, presque toujours les larrons trouvaient moyen de perpétrer leur vol. Un jour enfin que, bien avant l’aube. Hâdch Housein s’était embusqué aux environs de l’arbre, il surprit en flagrant délit une dame arabe de distinction : sur quoi tout le monde s’accorda pour dire que, du moment que des femmes même ne se faisaient nul scrupule, non seulement de boire la liqueur prohibée, mais encore de se la procurer par fraude, il fallait renoncer à toute tentative pour avoir du _lakbi_.
Afin de tuer le temps jusqu’à la récolte, on résolut de faire une razzia du côté de l’Ennedi. Mon désir eût été de me joindre à l’expédition, qui m’eût permis de voir une partie du désert oriental non encore connue de moi. Comme le district en question était situé à sept jours de marche, et qu’on voulait que les participants au coup de main fussent aussi nombreux que possible, il fut décidé qu’on l’exécuterait avec des chameaux. Encore, en défalquant du contingent de guerriers montés que la tribu pouvait fournir les Arabes partis pour l’Ouadaï et ceux qui, pour une cause ou une autre, étaient hors d’état de prendre part à la chevauchée, ne restait-il qu’une force militaire assez faible contre les vallées bien peuplées de l’Ennedi. Je fis néanmoins, à tout hasard, revenir du pâtis où il était au vert le jeune chameau dont j’étais possesseur ; malheureusement on me le ramena avec un pied malade, de sorte que je dus renoncer à donner suite à mon projet.
Après le départ de la colonne guerrière, composée d’une centaine d’Oulâd Sliman et d’autant de Borkouans, auxquels s’adjoignirent en chemin un certain nombre de Mghârba et de Dâza, la vie au campement devint encore plus monotone que devant. Mon voisin Haran, qui, faute d’un chameau assorti à la circonstance, ne pouvait non plus être de la campagne, demeura ma seule et unique ressource. Heureusement que, de temps à autre, la pratique de mon art médical me conduisait à Ngourr Mâ, chez les Scheredât. El Assouad, le chef effectif du groupe, se trouvant encore auprès du roi de l’Ouadaï, je ne pus, à mon grand regret, faire sa connaissance ; mais du moins fis-je celle de son frère El-Hischi, qui avait pour femme une sœur d’Abd-el-Dschlîl. Cette dernière était bien la personne la plus intelligente, la plus aimable, et la plus aimée de toute la tribu ; elle frayait librement avec les hommes sans que sa considération en souffrît le moins du monde, et exerçait sur son mari l’autorité la plus absolue. Cette subordination de l’homme à la femme ne parut du reste être de règle chez les Oulâd Sliman, et c’était vraiment chose curieuse que de voir l’effacement domestique de ces fiers et redoutés coupe-jarrets dont l’existence, au dehors, n’était qu’une suite de luttes et de périls.
Une quinzaine de jours s’était écoulée, sans que nous eussions eu de nouvelles du corps d’expédition, quand, l’après-midi du 1er juillet, éclata dans notre voisinage un concert de lamentations qui nous remplit de sombres pressentiments ; bientôt apparurent, se tordant les mains et hurlant, des femmes du village d’à côté. Les nôtres de se précipiter aussitôt à leur rencontre, si bien qu’en un clin d’œil tout le campement se remplit de douloureuses clameurs, dont l’expression semblait se modeler sur une sorte de cadence voulue par l’usage. Les pleureuses, s’abordant tour à tour l’une l’autre, s’étreignaient tantôt avec les hauts cris, tantôt avec de petits gémissements ou une espèce de récitatif musical ; puis elles se mettaient à danser ou à battre la mesure avec les pieds, sans jamais cesser, même en tournoyant fiévreusement et en s’arrachant les cheveux, de se conformer à un certain rythme.
On fut assez longtemps avant de pouvoir leur arracher une parole précise, et encore ce qu’elles dirent ne signifiait-il pas grand’chose. Un bruit vague s’était répandu que nos guerriers s’étaient fait battre dans l’Ennedi ; d’où venait ce bruit, quel en était l’auteur, personne ne le savait. Nos hommes montèrent à cheval pour aller aux informations chez les Scheredât, et bientôt ils revinrent nous dire la chose telle qu’elle semblait être. Les Oulâd Sliman et leurs alliés dâza s’étaient dirigés en droite ligne à l’est, vers la vallée ennedienne la plus proche, l’enneri Nikaoulé (ou Kaoulé), tandis que les Mgharba, avec leur appoint respectif de Dâza, avaient marché vers l’enneri Mourdo, oasis située au nord-est de l’autre. Les premiers, ayant de prime-abord capturé un troupeau considérable de chameaux, l’avaient laissé à une station d’eau sous la garde de ceux de leurs compagnons qui étaient les moins valides et les moins solidement montés ; puis ils étaient repartis à la recherche d’un nouveau butin. Qu’avaient fait alors nos gens de l’arrière-garde ? Au lieu de demeurer à leur poste, ils s’étaient immédiatement mis en devoir de rentrer au Borkou ; mais, en route, ils avaient été surpris par l’ennemi, qui avait tué la moitié d’entre eux, et emmené les autres en captivité. Quant au gros des Oulâd Sliman, il n’avait fait que des prises insignifiantes, et on les disait en train de revenir. Les Mgharba, de leur côté, ne semblaient pas avoir été plus heureux.
Quelques jours après, en effet, eut lieu le retour des membres survivants de l’expédition, lesquels confirmèrent l’affligeante nouvelle, et incontinent l’on dépêcha vers l’Ennedi un messager chargé de s’enquérir du sort des hommes disparus et de traiter spécialement du rachat des prisonniers de guerre, négociation à laquelle les Bidejât, soit dit en passant, se prêtèrent avec une facilité que n’eussent pas, à coup sûr, montrée à leur place les Oulâd Sliman.
Cette déconfiture de mes compagnons m’ôtait tout espoir de pousser une pointe vers l’Ennedi, et comme la perspective de rester au Borkou jusqu’à l’achèvement de la récolte des dattes n’était point de nature à me sourire, je me mis à presser Hazâz pour que, suivant sa promesse première, il me ramenât du côté du Bornou. D’abord il me pria de patienter jusqu’à l’arrivée de son père Bou Alak, qui devait bientôt revenir de l’Ouadaï avec les autres Arabes députés au sultan Ali ; puis, comme un jour, à l’improviste, on apprit que ledit Bou Alak, après avoir salué le prince ouadaïen près du lac Fitri, avait rabattu en droite ligne vers son pays, le val Schitati, force fut bien à mon guide de s’engager à me faire partir tout au moins avant la dernière cueillette, celle des oasis Tiggi et Boudou. Malheureusement, ce brave Hazâz avait compté sans les femmes de notre douar qui étaient absolument décidées, avec ou sans sa permission, à effectuer intégralement leur récolte de dattes et de sel. Quitter les familles dont l’absence de son père le constituait le chef, il ne le pouvait, et quant à me renvoyer sous l’escorte d’une autre personne, c’était chose dont il ne voulait point entendre parler, soit qu’il eût à mon égard le sentiment sérieux de sa responsabilité, soit aussi peut-être qu’il spéculât sur les présents que je lui pourrais faire, une fois de retour.
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