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Entre Jajo es-Srhir et la source de Galakka, il y a un trajet de trente et quelques heures, sans eau, et à marche forcée, que les nomades ont coutume de fournir en une journée et deux nuits sans plus, vu l’impossibilité d’emporter une provision de liquide suffisante pour alimenter plus longtemps un personnel de chevaux, d’enfants et de femmes. Aussi ces étapes me furent-elles pénibles au suprême degré : depuis mon néfaste voyage au Tibesti, dont j’avais encore des souvenirs tout vivaces, jamais je n’avais souffert à ce point. Notre dernière marche de nuit eut lieu au travers d’un district où il n’existe aucun signe de repère, et où plus d’une fois des Arabes, quelque sens d’orientation qu’ils possèdent, ont péri misérablement. A chaque instant, je m’endormais sur mon cheval, ce qui était d’autant plus grave, que la pauvre bête était incapable de se conduire seule, et qu’elle ne montrait que trop de tendance à se séparer du reste de la troupe. Dès que je sommeillais, elle ralentissait le pas. Une fois, entre autres, passé minuit, je m’étais assoupi de la sorte, lorsque je m’aperçus en me réveillant que ma monture s’était complètement arrêtée. Vainement, je cherchai la trace de mes compagnons : l’incessante tourmente de sable effaçait presque tout de suite les empreintes de pas sur le sol. Sans me casser davantage la tête à ce travail d’exploration, je mis pied à terre, et je m’assis, résigné à attendre le jour pour continuer mon chemin au nord-est, direction suivie par la caravane. Seulement, pour le cas où je succomberais au sommeil, je m’attachai au bras la bride de mon cheval.

Le souci heureusement me tint éveillé. Au bout de quelque temps, je discernai un point sombre qui se mouvait dans les ténèbres, à une distance assez rapprochée pour que je pusse supposer que c’était un détachement de ma colonne. Je marchai à cette ombre flottante, et parvins ainsi à me retrouver. Mais beaucoup des nôtres manquaient à l’appel : ce ne fut que l’un après l’autre, dans le courant de la journée, quelques-uns même le soir seulement, que je vis apparaître les divers feriks des Arabes.

Enfin, le 31 mai dans l’après-midi, nous campions en terre borkouane, près de la susdite source de Galakka. Ce jet d’eau douce sort au pied d’une colline de sable, et, sur un espace d’un kilomètre environ, court dans un lit de quelques pieds de large, pour disparaître peu à peu dans les pâturages luxuriants de la plaine. A l’endroit où elle prend naissance s’est formé un bassin où croissent d’une manière exubérante herbes et roseaux. Il suffit d’élargir l’orifice d’écoulement de la fontaine pour que l’eau jaillisse en grande abondance, et ce fut pour moi un vrai crève-cœur que de voir cette belle masse liquide se perdre au milieu des gramens de toute sorte que sa propre vertu fécondante a créés. On aperçoit cependant des traces de canaux de dérivation, en partie artificiels, qui prouvent que des générations antérieures ont su un peu mieux apprécier ce merveilleux présent de la nature. Tout près de la source, je découvris les restes d’une vieille et solide construction de briques, à quatre pans, dont les côtés, tournés au sud-est et au nord-ouest, mesuraient 235 pas de longueur sur 160 de profondeur, et dont les angles semblaient avoir été munis de tours. Les briques sont bien taillées et bien cuites, et le mortier est très résistant.

Tout l’édifice dénote une science architecturale dont il n’existe d’échantillon, ni au Bornou, ni dans aucune des régions sahariennes par moi visitées. Aux alentours se trouvent d’autres restes de maçonnerie d’une importance moindre, dont je n’ai pu déterminer d’une manière certaine l’ordonnance. Quelques indigènes font remonter cette construction relativement considérable à l’époque où eut lieu l’immigration de la classe actuellement dominante au Bornou ; d’autres, tout en l’attribuant aux rois bornouans, lui assignent une origine postérieure ; ils prétendent, et je crois que c’est l’opinion la plus plausible, qu’elle date du temps où ces princes étendirent leur puissance vers le nord jusqu’au-delà du Fezzan : le bâtiment alors était une mosquée à laquelle le _Kasr_ se trouvait adjoint. D’autres, enfin, en font honneur aux nomades d’Égypte, qui, obligés de s’expatrier sous le règne de Mehemet Ali, s’établirent quelque temps dans cette forteresse. Toujours est-il que depuis longtemps il n’y a plus d’habitants sédentaires près de la source. On disait pourtant que les Snousis avaient choisi ce coin fertile pour y établir une mission.

Dès le premier jour de notre arrivée en ce lieu, les Arabes Mghârba, qui venaient de faire une expédition contre les gens de l’oasis de Gouro, rapportèrent comme premier butin un chameau de belle taille et bien dressé, de l’excellente race des Bidejât, qu’ils m’offrirent d’acheter, mais que je ne pus payer le prix demandé. Le 1er juin, les deux tribus nomades (Oulâd Sliman et Mgharba) se distribuèrent entre elles les vallées de dattiers du Borkou ; celles de Ngourr et d’Elleboë échurent aux premiers, celles de Jin et de Kirdi aux derniers ; quant aux oasis septentrionales de Boudou, de Tiggi et de Jarda, qui produisent une espèce de dattes de qualité supérieure et ne mûrissent que plus tard, on les réserva pour être exploitées en commun. De Woun, oasis placée sous la domination du roi de l’Ouadaï et appartenant à une peuplade plus ou moins ennemie, celle des Nakazza, il n’en fut aucunement question pour l’instant. En compagnie de mon voisin Housein, je me rendis pour ma part à Jin, curieux de voir cette localité, qu’on surnomme, je ne sais pourquoi, le « pays des aveugles » (_Beled el-Amian_).

Cette oasis, située à six kilomètres au nord de Galakka, s’allonge ovalement de l’est à l’ouest, et consiste en un bois de palmiers entrecoupé de collines de sable et partagé en deux moitiés par une ligne de dunes. De nombreux jardins, pour lors abandonnés, où l’on avait cultivé du blé, du sorgho et une espèce de tabac microphylle comme on en produit au Fezzan, témoignaient de l’activité relative des habitants. Une cinquantaine de huttes, toutes pareilles à celles de mes Arabes et des nomades du Tibesti, s’éparpillaient sur les monticules de sable. J’avoue que je fus désillusionné. C’était donc là cette oasis si fameuse à la ronde ! Il est vrai que, peu de temps avant notre arrivée, Jin, de même que Kirdi, Ngourr et Elleboë, avait eu à subir une incursion des Mahamid, qui avaient, dit-on, fait main basse sur tout, et emmené en captivité près de 1,500 personnes. Ce chiffre était sans doute fort exagéré ; mais le fait était que, dans toute l’oasis, il restait à peine une tête de menu bétail, et que des femmes et des enfants étaient les seuls êtres humains qu’on y rencontrât.

L’apparition des Arabes dans ces latitudes a fait du Borkou un pays malheureux. Certes, auparavant, il ne laissait pas que d’avoir souvent guerre avec les peuplades qui l’avoisinaient ; toutefois, parmi ces tribus limitrophes, il pouvait aussi compter des alliés, et jamais il ne les voyait se liguer toutes à la fois contre lui ; mais, depuis que les Oulâd Sliman ont transporté là le quartier général d’où ils exécutent en tous sens leurs coups de main, les Borkouans sont devenus les boucs émissaires de chacune des populations d’alentour. Les nomades une fois rentrés au Kânem, c’est sur eux que tombent les vengeances de tous ceux qui ont été dépouillés. Aussi ces pauvres gens en sont-ils réduits à se réjouir du retour périodique de la horde pillarde, comme d’une occasion de se dédommager par son entremise des pertes et molestes subies.

Bien que les habitants de Jin portent le nom collectif de Jinoa, ils sortent néanmoins de souches très diverses. Les maîtres primitifs de l’oasis ont été, paraît-il, les Aterêta, peuplade errante entraînée vers le sud dans le mouvement d’émigration générale des populations du nord de l’Afrique, et que Denham et Clapperton ont encore retrouvée, formant une tribu assez importante, dans les districts méridionaux de la route du Bornou. Actuellement, ses restes habitent la province bornouane de Kazel. Ce qui en est demeuré dans le Jin s’y rencontre allié aux Jawâna, venus du Kânem, aux Bescha, originaires d’Ouri, aux Jâwarda, aux Tourdo, et autres familles, dont chacune a son chef à part.

L’oasis est si riche en eau, qu’il suffit d’y gratter le sol pour en faire jaillir un filet liquide, et presque partout on trouve des sources.

Le 4 juin, nous nous remîmes en marche pour gagner l’oasis de Ngourr. La maturation des dattes étant encore fort peu avancée, nous n’avions pas besoin de nous presser. Outre l’Oschar, fort beau ici, il y avait une essence très commune dans toute la région, la _Salvadora persica_, dont les baies servent de comestible. Le siwak abondait également, à tel point que les gens de Kirdi et de Ngourr sont désignés par le sobriquet générique de « mangeurs de Koukourda », nom que porte le fruit du siwak.

Comme Jin, Ngourr est divisé en deux parties (_Digré_ et _Ma_) par une intumescence rocheuse qui court du nord-ouest au sud-est. L’une fut assignée en lot aux Miaïssa et aux Djebaïr, tandis que l’autre fut réservée pour les Scheredât. Mon ferik, à moi, s’installa juste au pied du cordon de dunes qui entoure le bois de palmiers, et j’eus cette fois, pour voisin de campement, un Dazâ, du nom de Haran, avec sa famille.

SÉJOUR AU BORKOU

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CHAPITRE VII _bis_

Dans l’oasis de Ngourr. — Mon voisin Haran. — A propos de lakbi. — Histoire d’une razzia manquée. — Ce qui résulte pour moi de la déconfiture des Arabes. — Mon institutrice ennedienne. — Au régime du maigre. — Encore le missionnaire snousi ; comment Hazâz discute victorieusement avec lui. — Excursion vers la partie nord du Borkou. — Retour à Galakka.

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