C’était à la fontaine de Schkâb que tous les détachements des Oulâd Sliman devaient se réunir pour achever ensemble de gagner le Borkou, l’abondance d’eaux dans l’Egueï et dans le val suivant, le Bodelê, permettant désormais la concentration sur un seul et même point de troupes considérables de chameaux. Ce n’était pas, je l’ai déjà dit, que l’avoir de la tribu en chameaux fût aussi grand qu’on l’eût attendu de gens dont cette cavalerie était l’unique richesse ; les personnages les plus considérables, tels que Hâzaz, ne disposaient guère de plus de trente têtes de ce bétail ; le chef lui-même, Abd el-Dschlîl, en avait environ cinquante ou soixante, et el-Hidchi, le frère d’Assouad, qui était à cet égard le mieux pourvu de tous, en possédait tout au plus une centaine. En mettant à 20 ou 30 thalers Marie-Thérèse (100 ou 150 francs) le prix moyen de chaque bête, on voit que le capital de la horde était fort modeste. Encore, depuis que mes compagnons vivaient en paix avec les Touareg, les excellents chameaux de ces derniers, leurs chameaux de course principalement (_mehari_), étaient-ils devenus fort rares au Kânem ; les meilleurs animaux que possédassent, lors de mon voyage, les Oulâd Sliman, étaient ceux qu’ils tiraient de l’Ennedi, et qu’on désigne sous le nom de _Mahamid_.

On sait quelle importance les Nomades attachent à ce « vaisseau du désert », dont leur existence dépend le plus souvent ; aussi déploient- ils, à cet égard, une finesse d’observation étonnante. La plupart connaissent à fond chaque individu de leur troupeau : ils s’entendent parfois à distinguer la trace des pieds de l’un de celle des pieds de l’autre, et, lorsqu’une bête vient à s’égarer, ils réussissent à la retrouver au milieu d’un troupeau étranger. Ils devinent aussi, rien qu’à l’empreinte laissée sur le sol, s’il s’agit d’un animal cheminant à vide ou chargé, si sa charge était lourde ou légère, et ils poussent même la sagacité jusqu’à déduire de ce simple vestige les menues particularités physiques de la bête. Notons, au sujet du chameau, un détail curieux : cet animal, qui ne semble pas avoir le sens assez fin pour subodorer les herbes nuisibles, flaire, paraît-il, quand il est sur la lisière du Désert, la pluie tombée à plusieurs lieues de distance, et, pour peu que, la nuit, il se laisse aller à quitter le pâturage pour vaguer dans cette direction, c’est le diable souvent pour le rattraper. J’ai vu des Arabes, en cette occurrence, suivre parfois des jours entiers, sur une piste à peine perceptible, l’animal déserteur, et je dois ajouter que, presque toujours, leur peine était couronnée de succès. Il n’y a que les femelles qui, une fois qu’elles se sont échappées, défient ordinairement les recherches, parce que, filant devant elles d’une seule traite, elles dévorent tout de suite des espaces énormes[84].

Entre l’Egueï et le Bodelê s’étend une plaine en partie nue et à peu près dépourvue d’aiguades, qui va s’abaissant peu à peu au nord-est. Nous y fîmes halte, le 10 mai, au milieu des dunes mouvantes de la hattija d’Oudounga, une des stations du Torô, comme on appelle l’ensemble de dépressions qui se continuent de là jusqu’à Tangour, point où finit le Bahar el-Ghazâl et où s’amorce, au sud du Borkou, la fertile et riante vallée de Djourab. La faune, en cet endroit, commençait à être plus abondante ; un renard du désert (_Fenek_) et un guépard (_Fahad_) furent tués par nos gens ; des algazelles (_Oryx leucoryx_) et des lièvres se montrèrent aussi. Les antilopes particulièrement y étaient si grosses, qu’au moment le plus chaud de la journée, elles avaient à peine la force de se mouvoir et que souvent même il suffisait d’un petit galop de chasse pour les attraper. Quant à l’algazelle, les Arabes de là-bas la nomment _Bakar el-Wahschi_, ou encore _Bou Rakaba_, c’est-à-dire Père au cou, tant à cause de la teinte rouille de son cou, qui tranche nettement sur un corps blanc-jaunâtre, que des mille appropriations auxquelles se prête son cuir cervical, lequel est si dur et si résistant, qu’on en confectionne des sandales ou des semelles sans pareilles, et qu’on la cloue même en manière de ferrure (j’en ai fait personnellement l’expérience) au sabot des chevaux.

A la station d’Oudounga, mon chameau blanc, qui n’en pouvait plus à son tour, dut être débarrassé de sa charge ; comme, malgré cela, il refusa de boire, ce qui est toujours un symptôme fâcheux, je vis bien qu’il avait peu de chance d’en revenir. Il ne put, en effet, se remettre en marche quand nous abandonnâmes le campement, et force me fut de le laisser sur la place, faute de temps pour l’abattre et le dépecer.

Le 15, nous atteignîmes la seconde station du Torô, en arabe Bîr ed- Doûm, pour les Dâza, Bodounga. Plus nous descendions, plus l’eau affleurait de près la surface du sol, si bien qu’en certains endroits il suffisait pour l’obtenir de gratter le sable avec la main. Le lendemain, nous étions à l’aiguade de Kâro, le point le plus bas de notre trajet à travers le Bodelê, et la fontaine la plus salée que nous eussions encore rencontrée. Hazâz prétendait que l’eau en était si débilitante, qu’un chameau qui en buvait trois ou quatre jours de suite devenait incapable de porter le faix. Comme néanmoins elle passait pour être très bienfaisante aux organes digestifs, nous prîmes le parti de rester la journée du 17 à l’aiguade. La halte était d’autant plus urgente que vingt-cinq chameaux des Miaïssa s’étaient enfuis du pâtis, et qu’on eut grande peine à les retrouver, par un vent violent et chargé de sable qui effaçait vite tout vestige de pas. Ce vent, qui, depuis quelques jours, s’était mis à se lever très régulièrement vers huit heures du matin, augmenta, durant les étapes suivantes, jusqu’à prendre des proportions tempêtueuses, soulevant des masses de sable et de gravier qui nous fouettaient la peau et les yeux, et voilaient si bien l’atmosphère, qu’il y avait réellement péril à marcher. Au Désert, en effet, quand le soleil se cache, c’est la boussole du nomade qui se dérobe. Ce n’était qu’entre trois ou quatre heures de l’après-midi, que l’intensité du vent diminuait. Aussi choisissions-nous ce moment pour manger, nous reposant au milieu de la journée, et cheminant de préférence la nuit.

J’avais profité de la dernière halte pour faire appliquer des sandales de cuir aux pieds de mon dernier chameau bornouan, que le sable brûlant et le gravier avaient endoloris outre mesure ; mais cette opération ne remédia pas à la faiblesse croissante de la bête, et je dus, à l’heure du départ, la laisser continuer à vide.

De Karô, nous gagnâmes, en montant un peu au nord-est, par delà des chaînes de dunes fixes, la fontaine de la hattija Ouadanga, puis le val Ankarâo, où nos yeux furent récréés par la vue de nombreux hyphènes ; le 22, nous étions dans l’oued Meibis, et, le lendemain, nous touchions à la station extrême du Bodelê, Jajo el-Srhîr (pour les Dazâ, Kifikifi). Là, avant de poursuivre plus outre vers la fameuse source de Galakka, la première aiguade du Borkou, nos Arabes résolurent, selon leur coutume quand ils doivent fournir l’étape terminale, de s’octroyer un repos de quelques jours. Ils utilisèrent le répit pour tenir conseil entre eux au sujet des razzias projetées, et à ces délibérations vinrent tout de suite s’adjoindre un certain nombre d’habitants des oasis borkouanes, qui, sûrs de perdre quand même leur récolte de dattes, n’avaient plus d’autre espoir que de participer aux coups de main fructueux de leurs incommodes amis, et forgeaient des plans hostiles contre l’Ennedi, le Wanjanga, les Mahamid et le Tibesti. La plupart d’entre eux appartenaient, par la couleur de leur peau, à la catégorie dite _Achdar_ ; d’autres étaient de la nuance _Asmar_.

C’était au son du tambour qu’avaient lieu les convocations d’assemblées générales ; quelques coups isolés, à intervalles réguliers, dénotaient des nouvelles de peu d’importance ; trois coups successifs, séparés par des pauses, plus longues, signifiaient toujours qu’il s’agissait d’incidents de guerre, d’une attaque imminente ou de quelque autre affaire de ce genre. Il n’y avait que deux tambours pour toute la tribu : l’un appartenait aux Djebair et était sous la garde spéciale du chef ; le second était la propriété des Scheredât, par un privilège, sans doute, de leur nombre et de leur état d’indépendance.

Nous passâmes une semaine entière à Jajo es-Srhir, et j’eus pendant ce temps-là le chagrin de voir abattre mon troisième chameau, qui n’avait pu qu’à grand’peine se traîner jusque-là. Ce fut le seul des trois dont nous eûmes du moins la chair en profit. Comme moyen de transport, il ne me restait plus que l’animal que j’avais acheté au Kânem, et Dieu sait de quelle tendre sollicitude je l’entourais.

Au point de vue de la température, cette halte ne nous fut guère favorable. Quotidiennement, dans l’après-midi, le mercure du thermomètre montait à l’ombre au-dessus de 45 degrés centigrades, et le pis, c’était l’humidité de l’air. Le 25 mai au soir, après une journée où le vent avait constamment soufflé de l’ouest, d’épais nuages d’orage arrivèrent du nord-est, et, bien qu’il tombât seulement quelques gouttes de pluie, nous eûmes une tourmente effroyable, accompagnée de tonnerre et d’éclairs, qui nous obligea de replier la tente et de nous laisser ensevelir dans le sable. Déjà, plus au sud, entre l’Egueï et le Borkou, nous avions eu assez fréquemment, quoique sans phénomènes électriques, de ces soudaines trombes de sable, au point que, pour donner à notre tente la solidité suffisante, nous en enfoncions les montants (_drêk_) à plusieurs pieds de profondeur dans l’arène, en l’assujétissant de plus au sol, par sa partie périphérique, au moyen d’un bourrelet de cailloutis. Cette formation de nuages presque quotidienne était attribuée par mes Arabes à des chutes de pluie dans l’Ennedi et dans les vallées situées au nord de l’Ouadaï.