La mise en marche d’une tribu nomade avec ses femmes, ses enfants, et tout ce qu’elle possède, donne toujours lieu à quelque embarras. Si simple que soit l’attirail ménager, il ne se compose pas moins d’une multitude d’objets, matériaux de huttes et de tentes, ustensiles de cuisine, pierres meulières, outres, cordes, munitions de guerre et de bouche, qu’il s’agit d’arrimer bien en équilibre sur les bêtes de somme. Ce fut à quoi s’employèrent mes compagnons durant toute la nuit du 24 avril ; puis, à l’aurore, la colonne s’ébranla, les jeunes gens, le menu peuple et les esclaves des deux sexes cheminant à pied, les vieillards montés à chameau et les hommes de marque à cheval, ceux du moins qui avaient des chevaux. Quant aux femmes des familles aisées, elles ont coutume de s’installer sur des selles de bois en forme de corbeilles, qu’on assujettit par-dessus la charge de l’animal, arrangée tout exprès pour cela, et qui ont assez de hauteur pour qu’on puisse s’y asseoir les jambes croisées, avec une largeur suffisante pour qu’on s’y étende les genoux repliés. Cette sorte de cage, dont la baie d’entrée se trouve à l’avant[82], est confectionnée parfois avec beaucoup de soin ; on la peint en noir, et on l’orne de tentures de laine et de soie plus ou moins variées. Si celle qui l’occupe est une princesse, c’est-à-dire une personne de la lignée d’un chef de tribu, elle a le droit de surmonter chaque côté de l’esselle d’une hampe de bois d’un mètre de hauteur qu’on décore également d’étoffes versicolores et dont l’aspect excite l’envie des autres femmes. Il va sans dire que le chameau porteur de cet édifice est toujours pris dans les bêtes d’élite.

Les divers _fériks_ (groupes de familles) dont se composait notre caravane s’avançaient en laissant entre elles une certaine distance. Pour moi, je fis quelque temps société avec un de ces lettrés errants, comme il s’en rencontre si souvent dans les régions nègres de l’Islam. C’était un certain Abd-el-Ati, surnommé Mohallim-el-Hâdch, qui s’attribuait le titre de chérif ; mais on doutait fort de son droit à le porter, comme aussi de sa qualité de pèlerin. Chaque printemps, depuis des années, cet homme venait voir les Oulâd Sliman au Kânem : il leur instruisait leurs enfants, leur libellait des talismans et des formules thérapeutiques, rédigeait leur modeste correspondance, puis les accompagnait au Borkou pour la récolte des dattes, et, enfin, aux abords de l’hiver, s’en retournait, avec un ou deux chameaux à Kouka, où, jusqu’au prochain renouveau, il vivait chichement, avec une esclave, de ce qu’il avait rapporté de son voyage. Cheminant seul et sans vivres, il s’adjoignait tantôt à l’un, tantôt à l’autre, et, comme les femmes des Arabes se lassaient assez vite de nourrir des hôtes, il avait tout de suite mis le grappin sur moi. J’accueillis ce brave homme avec d’autant plus d’indulgence que, sans parler de sa pauvreté, il était à moitié sourd et aveugle. Tous les soirs, après le repas, quand chacun était allé se livrer au repos, et que nul bruit ne troublait plus le silence religieux du Désert, notre docteur s’acquittait de ses devoirs en improvisant d’une voix de stentor des prières à n’en plus finir et en psalmodiant sur le mode chantant habituel aux maîtres d’école orientaux.

Le second jour de marche, nous sortîmes du district de Schitati pour entrer dans celui de Manga, et le 30, — j’omets les _bîrs_ intermédiaires, — nous atteignîmes la fontaine de Kedela Woati. Là, mon inoffensive personne faillit donner lieu à de nouvelles disputes entre les Arabes. Un homme de l’oasis de Djâlo, fervent adepte des Snousis, qui était venu se joindre à la caravane, essaya de ranimer contre moi le fanatisme assoupi des Arabes ; heureusement que mon lettré vagabond Mohallim-el-Hâdch, au moyen de textes choisis du Coran, sut calmer les susceptibilités renaissantes de ces consciences de nomades, et remettre les choses en leurs joints ; mais l’homme de Djâlo demeura mon ennemi irréconciliable.

Vers Birfo, la station suivante, où l’on quitte le territoire du Kânem, les arbres devinrent plus rares et plus rabougris ; le sol sablonneux n’enfantait plus que des gramens et des herbes fourragères, parmi lesquels apparaissait pour la première fois la plante du Désert que l’on nomme el-Hâd (_Cornulaca monocantha_). Aux vallées succéda une sorte de steppe ondulé, analogue à celui de Tintoumma, entre l’oasis de Kawâr et le Bornou, et aux vents, jusque là variables, un régime atmosphérique fixe, à savoir l’alizé du nord-est, se levant et se couchant avec le soleil. Nous sortions de la zone des pluies estivales pour rentrer dans la région du Désert.

De Birfo, en deux jours de marche, dans la direction est-nord-est, nous atteignîmes la vallée d’Egueï, vaste dépression en forme d’auge, qui s’incline du nord-ouest au sud-est, sans toutefois rejoindre le Bahar el-Ghazâl. Là, je constatai avec déplaisir l’état d’épuisement de mon chameau touareg ; plusieurs heures encore, avec l’énergie naturelle à sa race, il essaya de réagir contre la fatigue ; mais son allure devint de plus en plus faible ; la distance qui le séparait de ses camarades s’accrut à chaque pas, et, finalement, le pauvre animal, avec la résignation de ses pareils, se coucha pour ne plus se relever. Sur l’entrefaite, du haut d’une éminence de terrain, nous aperçûmes à l’horizon une ligne sombre de végétation qui tranchait vivement sur l’immense aire de sable luisant, et qui était la station de Solâdo[83]. Nous ne tardâmes pas à y arriver. Comme presque partout dans l’Egueï, l’eau des puits y est riche en sels purgatifs et, à ce titre, fort prisée des nomades ; ils la considèrent comme ayant des vertus curatives qui excitent à un haut degré l’appétit des chameaux et qui font des pâtis de la région une très fortifiante nourriture pour ces bêtes. Le sable de l’Egueï, fin et meuble, jouit également d’un renom spécial. Les Dazâ, pour y camper, se débarrassent de leur pantalon, persuadés que le contact immédiat de leur peau avec cette arène les rend insensibles à la faim et à la soif ; on attribue en outre à ce sable la propriété de nettoyer à merveille, si bien, dit on, que, dans l’Egueï, personne n’a jamais eu à laver ses habits.

Les pâturages locaux appartiennent à la tribu borkouane des Djagadâ ou Mousou, appelée encore Nâs Oda (gens d’Oda), du nom d’un de ses chefs les plus fameux. Leur droit de possession traditionnel n’empêche pas toutefois les Arabes et leurs alliés, les Dazâ du Kânem, de mener chaque année, pour quelques semaines, leurs chameaux faire une cure en ces lieux. D’autres tribus encore, et celles-là amies des Mousou, y font des apparitions temporaires, de sorte que cette station de pacage a été de bonne heure un but de razzias ; les Oulâd Sliman, au commencement de leur exode vers le sud, y venaient ravir les chameaux des Dâza, et eux- mêmes y recevaient fréquemment la visite des pillards touareg et ouadaïens.

Le 6 mai, en six heures, nous gagnâmes la fontaine de Schkâb, près de laquelle nous trouvâmes incrustés dans le sol des vertèbres de poisson, reliefs d’animaux de taille considérable : ce qui démontre que jadis, et à une époque relativement rapprochée, s’il en faut croire les traditions locales, la vallée a été couverte par les eaux. L’observation prouve en outre que l’Egueï est, comme niveau, au-dessous du lac Tsâd, et qu’il s’incline, je l’ai déjà dit, dans la direction du Bahar el-Ghazâl ; mais je reviendrai plus loin sur ce point spécial et intéressant.

C’est dans cette vallée que nous vîmes pour la première fois des dunes de sable isolées ayant une forme bien définie. Toutes avaient à peu près la même hauteur, quinze mètres au maximum, et présentaient du côté du nord une croupe convexe, du côté du sud un plan concave, et à pic, avec une arête vive de séparation au sommet. Les plaines au loin étaient couvertes d’un nombre infini de ces formations mobiles, diversement espacées entre elles, et qui sont évidemment l’œuvre des souffles réguliers de l’alizé. La rapidité avec laquelle elles se déplacent varie naturellement, selon qu’elles cheminent sur une _serir_ complètement unie, ou sur un terrain dont les inégalités entravent leur mouvement ; elle varie aussi suivant que leur noyau ou leur cause d’origine a été un arbre, un buisson ou un autre objet de moindre importance. Un vieux Dâza intelligent du Borkou prétendait avoir vu dans son enfance, tout près de l’oasis de Jin, une dune de ce genre qui en est à présent à seize kilomètres, et mes compagnons arabes, comme je revenais du Borkou, m’en firent voir une, près de la fontaine de Toungour, qui avait englouti un arbre qui, sept années auparavant, en était encore à vingt pas. Ces dunes mouvantes ont reçu des Arabes le nom de _Ghard_ (pluriel _Ghouroud_), par opposition aux dunes fixes, formant des chaînes et des groupements, que l’on appelle _Erk_ (pluriel _Orouk_) et sur lesquelles le vent n’agit guère que pour en modifier les contours.

Là où il n’y a point de ces intumescences sablonneuses, l’Egueï est riche en fourrages et en eau terrestre. Celle-ci se rencontre tout près de la surface du sol, et, à Schkâb par exemple, la station ci-dessus mentionnée, pas une fontaine n’est à plus d’un mètre. La vallée entière compte un grand nombre de points aquifères, dont les plus au sud-est sont encore toutefois à deux journées et demie de marche de la première aiguade du Bahar el-Ghazâl. Dans l’espace intermédiaire s’étend, paraît- il, une plaine plus haut située que l’Egueï, mais qui pourtant n’a pas tout à fait le caractère de désert.