Vers la fin de l’année 1862, obligé par une affection de poumon d’aller sur la côte septentrionale de l’Afrique, je résidai d’abord en Algérie, principalement dans la province de Constantine ; puis, l’année suivante, la curiosité me conduisit à Tunis, où j’achevai de me rétablir.

Comparé au monde algérien, sur lequel la conquête française a mis l’empreinte européenne, Tunis, cette reine des cités barbaresques, a une originalité qui m’avait séduit tout d’abord. Les richesses naturelles de ce petit pays, son heureux climat, les vicissitudes de son histoire, qui fut jadis si brillante, et dont le temps n’a pu effacer les traces, m’en avaient rendu le séjour aimable et intéressant. Un sentiment de gratitude pour ma santé recouvrée, les amis que je m’y étais faits, et la position notable que j’y avais acquise comme médecin, achevèrent de m’y attacher.

Je suis resté, à cette époque-là, bien des mois sur les ruines de Carthage, à évoquer en mon esprit, non sans une certaine impression de tristesse, en comparant ce qui est et ce qui a été, les images d’un passé grandiose : c’était lorsque, chaque année, j’allais passer l’été dans la maison de Sîdî Moustapha Chasnadâr, en ce temps premier ministre du bey. Cette maison est située près de l’emplacement du vieux port punique. Aujourd’hui la chapelle de Saint-Louis se dresse au haut de la colline que couronnait autrefois la fière Byrsa. Les murailles puissantes, les orgueilleuses constructions de l’antique ville qui osa disputer à Rome la prééminence, tout s’est écroulé, et à peine en reste- t-il des débris. La domination romaine a couvert par la suite ce coin de terre fertile de cités et de châteaux dont les ruines font partout ressortir d’une façon saisissante le contraste de cette période et de l’âge présent. Les restes gigantesques du palais Gordien, ceux du superbe amphithéâtre de Tysdrus, qui, à El-Dchemm, semblent regarder en pitié les pauvres huttes bâties à leurs pieds, n’expriment-ils pas au plus haut degré l’opposition humiliante qui existe entre ces temps de puissance et de gloire et la décadence actuelle ? Qu’est devenue aussi la prospérité de Tunis _El-Chadrâ_[1] au moyen âge ? Quels souvenirs visibles en reste-t-il ? Tout n’est plus, aujourd’hui, que dénuement et misère, ce qui n’empêche pas que, pour le monde de l’Islam, Tunis _la Verte_ n’ait gardé le prestige de son ancienne magnificence, et qu’au centre de l’Afrique maint pieux Mahométan instruit par les livres ne regarde d’un air d’envie quiconque a vu de ses yeux ce résumé des splendeurs terrestres.

Ce fut après mon arrivée sur le sol classique de la Tunisie que se consomma avec une rapidité déplorable la ruine de cette petite contrée si richement dotée de la nature. L’administration de dignitaires fourbes, sous un prince débonnaire, les exactions de spéculateurs et d’usuriers européens, et par surcroît une disette de plusieurs années mirent le pays au bord de l’abîme. Jusqu’au commencement de 1860, il n’avait pas un sou de dette ; ce fut quelques mois plus tard qu’il entra dans la voie scabreuse des emprunts européens, et, en peu d’années, grâce à un gouvernement sans scrupule, il eut contracté des obligations écrasantes. Les habitants se virent pressurés de la manière la plus révoltante ; le rendement agricole diminua presque des neuf dixièmes. Les Nomades se retirèrent sur les territoires déserts de l’Algérie, pour se piller et se battre entre eux, puis ils finirent par s’allier contre le gouvernement.

En 1864 éclata au centre de la Régence une révolution qui mit la dynastie entière à deux doigts de sa perte. J’en ai suivi toutes les phases, depuis le début jusqu’à la fin, au cœur même du pays, où j’accompagnais la colonne expéditionnaire envoyée contre les rebelles, sous les ordres de Sîdî Rustam, alors ministre de l’intérieur, et qui, venu tout enfant à Tunis en qualité de mamelouk tcherkesse, y avait monté l’échelle des honneurs. Lui et deux autres fonctionnaires également Circassiens d’origine, — à savoir Sîdî Keireddin[2], qui fut plus tard à la tête du gouvernement, et Sîdî Huseïn, qui par la suite fut aussi ministre, — formaient, avec Sîdî Mohammed Chasnadâr, un ex- mamelouk grec, alors au département de la marine, un petit groupe d’hommes honnêtes qui voyaient d’un cœur navré, et sans pouvoir y porter remède, le rapide affaissement de leur patrie adoptive. A la tête de l’insurrection, qui englobait presque toutes les tribus du centre de la Tunisie, s’était mis un chef arabe, de la tribu des Mâdcher, nommé Ali Ben Ghadâhum. Il n’y avait que les quelques villes de l’intérieur, Kaïrouwan, Badscha, El-Keff, et les localités plus peuplées de la côte orientale, Susa, Mehedîja, Monastir, Sfâkès, Kâbès, qui tenaient effectivement ou en apparence pour le gouvernement. Le désert tunisien, le Beled el-Djerid ou Pays des Dattes, était trop éloigné de la région moyenne de la Régence, pour pouvoir participer au mouvement ; quant aux populations montagnardes du nord-ouest et de la frontière tripolitaine, bien qu’elles eussent peu de relations avec les Arabes insurgés, elles n’en avaient pas moins montré en tous temps de l’hostilité contre le pouvoir.

Ce fut donc sous les auspices les plus déplorables que l’on entama l’expédition, avec environ 5,000 hommes, soit un bataillon d’infanterie formé de deux milliers de zouaves, ou Berbères des monts algériens, qui depuis longtemps servaient en qualité de troupes irrégulières les princes de Tunis, et un noyau également irrégulier de cavaliers arabes. Encore que la tâche, à la fois politique et militaire, de Sîdî Rustam parût à peu près désespérée, il sut néanmoins, tant par son esprit de conciliation, sa patience, sa ténacité prudente, que grâce à l’incapacité politique des rebelles, la mener à bonne fin. Quand la ruse et les intrigues du gouvernement tunisien eurent semé la désunion parmi les tribus révoltées, notre colonne défit leur chef et ses bandes, d’abord près de la fontaine Bâbouch, au sud d’El-Keff, puis près des ruines d’Haidra, non loin de la frontière algérienne, à cinq lieues environ de Tebessa. A la suite de ce dernier combat, Ali Ben Ghadâhum ayant franchi la susdite frontière, l’insurrection se trouva terminée, et, juste un an après notre départ du chef-lieu, nous y rentrâmes en vainqueurs.

Malgré ce succès, le gouvernement ne laissait pas que de sortir affaibli de la révolution, et il ne s’en précipita que plus vite à sa ruine. Son malheur voulut que la victoire relevât momentanément son crédit en Europe ; de nouveaux millions lui affluèrent de l’étranger, et pour faire face aux obligations qui en résultaient, il acheva d’épuiser sans ménagement les dernières ressources des provinces. De plus, des années sans pluies amenèrent de mauvaises récoltes, et, pour comble de malchance, en 1866, une épidémie cholérique ravagea le pays, et découragea la population pauvre. La misère, dans l’hiver qui suivit, fut épouvantable ; le fléau de la famine succéda à celui de la sécheresse, et emporta tout ce que les troubles civils et le choléra avaient épargné. Chaque matin on ramassait les morts dans les mosquées et les hôtelleries et on les chargeait sur des tombereaux pour les porter à la fosse commune ; sur les chemins on ne rencontrait que cadavres tuméfiés et difformes qui étaient demeurés sans sépulture, et, en certains lieux éloignés du chef-lieu, on alla jusqu’à tuer des enfants et à les manger. Le typhus de la faim sévit durant l’hiver de 1867-68 ; on eût dit que le ciel ne voulait point refermer l’écluse du malheur sur ce pauvre pays aux abois ; les habitants furent décimés, tout bien-être périt, le crédit national sombra et le poids de la dette devint effroyable. Les hommes qui, par leur intelligence et leur probité, eussent été capables de sauver l’État, se retirèrent à l’écart, abandonnant la scène aux personnalités malfaisantes qui se remirent dès lors à travailler avec leur ancienne ardeur à la ruine générale.

Rebuté par la malhonnêteté et l’impéritie dont j’étais témoin, et désespérant de voir renaître ce magnifique coin de terre je me disposais à retourner en Allemagne, quand Gerhard Rohlfs toucha à Tunis, au cours de son voyage vers la Tripolitaine. Il était porteur des présents que Sa Majesté le roi Guillaume, non encore empereur d’Allemagne, avait décidé d’envoyer au cheik Omar, sultan du Bornou, comme témoignage de reconnaissance pour le fidèle appui et l’aide matérielle que ce prince n’avait cessé de prêter si généreusement aux voyageurs allemands Barth, Vogel, Beurmann et Rohlfs lui-même. Au cas où il ne se trouverait aucun de nos nationaux en mesure de se charger de cette mission, c’était au vieux serviteur éprouvé de Barth et de Rohlfs, Mohammed de Gatroun (au Fezzan), que l’on devait confier les présents pour qu’il les portât au Bornou.

Plus d’une fois je m’étais senti pris d’un vif désir de pénétrer un peu plus avant dans ce mystérieux continent, sur la côte nord duquel ma destinée m’avait conduit, et qui, en dépit du rôle marquant qu’il a joué dans l’histoire et de sa proximité de l’Europe, n’en est pas moins demeuré pour nous une sorte de sphinx ; mais la conscience de mon peu d’aptitude pour ce rôle d’explorateur scientifique m’avait toujours fait chasser cette idée. Il me manquait l’expérience des voyages, et, de plus, je ne possédais à fond aucune branche spéciale des sciences naturelles, défaut qui n’a que trop enlevé de leur valeur aux résultats de ma longue et pénible pérégrination ultérieure. Néanmoins, malgré le sentiment de mon insuffisance à cet égard, je résolus de saisir l’occasion qui s’offrait à moi de faire, en mettant les choses au pis, une excursion au moins riche en souvenirs, d’autant plus que mon intention était de quitter quand même la Tunisie. Je crus conséquemment de mon devoir, si quelque personne plus apte que moi ne se présentait point, de tirer profit de la circonstance, ma qualité de médecin, la connaissance que j’avais de l’arabe parlé et des mœurs mahométanes, promettant de me faciliter la mission.

Je me décidai donc à faire le voyage, et, peu de semaines après le passage de Gerhard Rohlfs, presque au lendemain de Noël 1868, je courus après lui. Cédant aux instances de mon vieux serviteur israélite appelé David, que, suivant l’usage de tous les médecins de Tunis, j’avais attaché à ma personne sous le titre ronflant d’interprète, je lui accordai la permission de m’accompagner ; puis, comme je m’embarquais pour Malte à Halk el-Wadi, — c’est le nom du port de Tunis, que les Italiens appellent _la Goletta_, — un autre homme vint me solliciter de le prendre avec moi : c’était un Piémontais du nom de Giuseppe Valpreda, un ancien boulanger, que j’avais connu comme cuisinier et domestique dans une maison amie. Cet homme, que je savais fort adroit de ses mains, habile à toutes sortes de travaux mécaniques, me plaisait mieux que mon David, qui était tout jeune, et qui, en sa qualité de Juif, ne me paraissait pas très bien à sa place dans les contrées mahométanes, d’un fanatisme tout primitif, que j’étais appelé à parcourir. Je fis néanmoins tout ce que je pus pour dissuader Giuseppe de son projet ; mais, à peine fus-je arrivé à Malte que des dépêches de mes amis m’informèrent que le Piémontais demeurait ferme dans son idée de me suivre, de sorte que je me décidai à renvoyer le juif pour le prendre à sa place.