Durant mon premier mois de séjour à Kouka, j’eus plus d’une fois l’occasion d’assister au Conseil (_Nôkena_), qui se tient chaque jour avant midi dans le Palais, et se compose des membres de la famille royale et des conseillers (_Kôkenâwa_, au singulier _Kôkena_), ceux-ci de deux catégories : les représentants nés libres (_Kambê_) des divers éléments de la population[73], et les capitaines, d’origine esclave (_Kachellawa_, au sing. _Kachella_). Chacun a, dans la salle que j’ai ci-dessus décrite, sa place déterminée, plus ou moins près du maître, selon sa dignité. A côté du divan royal, s’asseoient, par rang d’âge, les fils et les frères du Cheik. En face sont accroupis les Kokenâwa.

Cette assemblée, toutefois, épave de l’ancienne constitution aristocratique du pays, n’est plus aujourd’hui qu’une ombre, et n’a aucune puissance effective. Tout se décide par la volonté du souverain et par l’influence de ses favoris ; un simple esclave, s’il est fort en crédit, est un personnage devant lequel un conseiller ne peut que s’incliner. La plupart des charges de cour, comme sous tous les régimes autocratiques, sont d’ordinaire le lot d’esclaves, en qui le maître a plus de confiance qu’en ses propres parents ou ses quasi-pairs, et sur le dévouement desquels il se croit fondé à compter davantage. Pour les mêmes raisons, le soin de la défense du pays et les postes militaires sont le plus souvent aux mains de fonctionnaires d’origine servile. Quant à leurs frères, les princes bornouans les tiennent toujours un peu en suspicion, et, partant, ne leur réservent pas leurs premières faveurs ; cette méfiance s’étend généralement à quelques-uns des fils, dont on a soin de restreindre l’autorité.

Parmi les fonctionnaires, le plus puissant était autrefois le _Kegamma_ ou chef militaire, dont le ressort principal d’activité se trouvait naturellement à la partie sud de l’empire[74] (du côté du nord le pays confine au Sahara), vers les régions qu’habitent les peuples païens ; actuellement, ce titre de Kegamma tend à tomber de plus en plus en oubli ; mais la fonction existe toujours ; elle était exercée, au temps de mon séjour, par le Kachella Bilâl. En seconde ligne venait le _Jerima_, qui avait pour mission essentielle de surveiller les Touareg et de garantir le pays contre leurs attaques : encore une charge à peu près disparue, bien que le titre en subsiste toujours. Le soin de protéger la frontière appartient maintenant au Digma. Le troisième dans la hiérarchie était l’héritier présomptif du trône (fils ou frère du souverain), lequel portait le titre de _Tchiroma_, commandait les tribus des Djatko et des Mobber, sur la rive septentrionale du Yoô, à quelques journées au nord-ouest de Kouka, et administrait, au sud-est de l’empire, les anciens districts sô (ou sou) de Ngâla, Ndiffou, Kâla, Kebira, Sangaia, Logomâné, Kâza, et la tribu schôa des Beni Schekk. Cette dernière charge, plutôt accrue que diminuée, était lors de mon voyage aux mains du prince-héritier Aba Bou Bekr. Un autre fonctionnaire d’importance était jadis l’esclave royal qu’on désignait sous le titre de _Djerma_ ; il avait la surveillance du haras, et demeurait toujours aux côtés du maître, dont la sûreté personnelle lui était confiée. C’était le chef de la tribu kanouri des Toura, et son cercle administratif était situé sur le Yoô, près de l’ancienne capitale, Kasr Eggomo.

Un dignitaire qu’on retrouve dans tous les États du Soudan ouest, et qui, au Bornou, occupe une place exceptionnelle dans la hiérarchie, c’est le _Ghaladima_, qui, de tous temps, a été moins un fonctionnaire qu’une sorte de feudataire, commandant les districts occidentaux du pays, au-dessous de Zinder, et ayant, comme aujourd’hui encore, sa résidence à _Ngourou_ (territoire de Boundi). Celui-là ne paraît que rarement à la cour du suzerain ; de temps à autre seulement, il y vient présenter ses hommages, et passe alors quelques mois à Kouka. Après lui se classait autrefois le _Schitima Beloumma_, ou collecteur général des impôts, qui gouvernait le territoire de Margui et avait pour centre Moullegui. Cette importante attribution est complètement supprimée aujourd’hui.

Venons maintenant au _Digma_ (ou _Dougma_), dont j’ai déjà mentionné la fonction. Jadis il était chargé du soin de la correspondance du souverain ; toutes les lettres émanant de celui-ci ou à lui adressées lui passaient par les mains. Il était en outre l’introducteur des étrangers près du Cheik ; c’était à lui de traiter les hôtes royaux, de recevoir de tous les points du pays les béliers destinés aux sacrifices solennels et de les distribuer aux familles princières, aux fonctionnaires de la cour et aux étrangers. Ce dignitaire, dont le district administratif s’étendait jadis tout autour de l’ancienne Résidence, ou Kasr Eggomo, a perdu de nos jours une grande partie de ses attributions, et n’a plus guère qu’un titre nominal.

Parmi les autres titulaires d’offices, je citerai le _Ziguibada_, messager royal ou commissaire urbain à Kouka, lequel administre en outre un important district provincial ; l’_Ardjinôma_, fonctionnaire militaire à la suite du Kegamma, qui a le privilège de porter l’étendard devant le Cheik quand celui-ci sort ; le _Fougoma_, gouverneur de Ngornou, la seconde ville bornouane ; le _Zentama_ (employé militaire) ; le _Kazelma_, déjà mentionné ; le _Kagoustêma_, autre chef à la fois provincial et guerrier, etc., etc. N’omettons pas messieurs les Eunuques, dont le premier a le titre de _Jourôma_, avec maint revenant- bon, et la haute surveillance de certains districts. De tous les fonctionnaires de vieille date, ce sont les seuls dont les attributions se soient maintenues sans la moindre éclipse. Quant aux femmes de la famille royale, elles jouent au Bornou, comme dans tous les États nègres de l’Islam, un rôle qui ne laisse pas que d’être considérable : c’est ainsi que la reine mère ou _Maguira_ dispose, par investiture, de nombre de districts et de localités, et que la première femme du Cheik, laquelle porte le titre de _Goumso_, a aussi une grande situation officielle.

Mais les gros personnages entre tous, ce sont ces esclaves auxquels est confiée, avec le titre de _Kachellawa_ (capitaines), la puissance militaire du Bornou. Les principaux d’entre eux siègent, je l’ai dit, à la Nôkena. Bien qu’en cas de branle-bas général de guerre, l’ensemble des tribus du pays forme l’élément de défense nationale, ces chefs ont néanmoins en permanence sous leurs ordres une force toujours disponible qui constitue un noyau d’armée et suffit d’ordinaire à tenir en respect les peuplades païennes du voisinage.

Le premier de ces capitaines, le Kachella Bilâl déjà mentionné, était, lors de mon séjour à Kouka, un vieillard chargé d’ans, qui passait pour le guerrier le plus résolu et le plus brave de l’Empire, et jouissait depuis un demi-siècle de la plus haute considération. Il était chef de la tribu kânembou des Sougourti, et gouverneur d’un vaste territoire dans la partie sud-est du Bornou. Après lui venait le capitaine Abdoullâhi Marghimi, chef des Koubouri. Le Cheik ne s’inquiétait nullement de l’entretien de ses soldats ; c’étaient les Kachellawa qui recrutaient leurs hommes comme ils l’entendaient, et l’abondance de leurs levées dépendait de leur sens militaire comme de leur libéralité. Le Kachella Bilâl avait ainsi à ses ordres 200 lanciers et 25 cuirassiers ; tous ensemble, ils pouvaient disposer de 1,200 cavaliers à peu près et de 240 cuirassiers. Avec les 40 cuirassiers qui formaient la garde d’élite du Cheik, on a un total d’environ 1,500 hommes à cheval, auxquels il convient d’ajouter : 1o un millier de fusiliers, partie à pied, et partie montés ; 2o 200 archers ; 3o une cinquantaine d’écuyers armés de lances ; plus les troupes à la solde de Lamino, celles que possédaient Aba Bou Bekr, le prince héritier, et divers autres que je m’abstiens de nommer : savoir, en tout, 7,000 hommes environ.

Ce chiffre était dépassé autrefois ; le Cheik Mohammed el Amin, le père du prince aujourd’hui régnant et le fondateur de la dynastie actuelle, avait su, paraît-il, il y a cinquante ans, insuffler une nouvelle énergie vitale aux Bornouans déjà démoralisés ; par malheur, la faiblesse de son fils, tout à la merci de conseillers avides, est venue arrêter ce mouvement de réveil. Le Bornou qui, par ses richesses naturelles et l’activité de ses principaux éléments de population, les Kanouri et les Kanembou, eût pu aisément se placer à la tête des États soudaniens, a laissé se perdre tout trafic régulier avec les pays méditerranéens. Le favoritisme y règne sans partage, et paralyse, en dépit du sens juste du souverain, tout essor national. Les païens tributaires et demi-soumis des frontières, comme les chefs des États vassaux d’alentour, ne manquent pas de mettre à profit cet affaiblissement du Bornou. De temps à autre, le Cheik a bien des velléités d’énergie. On projetait, comme je me trouvais à Kouka, une expédition militaire contre Tanemôn, prince vassal de Zinder, qui s’était mis en révolte ouverte, et l’on avait avisé les tribus d’envoyer dans cette vue leurs contingents de guerre ; mais les gens expérimentés ne croyaient guère à l’exécution de ce dessein.