Je me proposais, pour mon compte, d’accompagner le Cheik dans cette campagne, s’il se décidait à l’entreprendre, ou, sinon, de visiter les îles du lac Tsâd. Déjà la saison des pluies (_Ningueli_) touchait à sa fin ; la dernière chute d’eau eut lieu le 24 septembre. Le malheur est qu’il s’en suivit, sur tout le territoire inondé de Kouka, une épidémie de fièvres intermittentes des plus meurtrières ; les nègres même, qu’on prétend réfractaires, furent atteints en grand nombre par la malaria. Rien que dans la maison de mon hôte, six personnes moururent en quelques semaines, et nuit et jour, dans le voisinage, on entendait des gémissements de femmes. Aussi les docteurs de la loi avaient-ils fort à faire. Du matin au soir ils n’étaient occupés qu’à libeller des versets du Coran, des formules de salut, et l’attirail de sachets protecteurs, dont les Bornouans abusent déjà, en temps ordinaire, avait pris des proportions monstrueuses. Mais, ni pieuses pratiques ni incantations ne servaient de rien. La mortalité allait son train dans les provinces aussi bien que dans la ville. Pour surcroît, la péripneumonie se mit à décimer le bétail, tandis qu’une autre maladie s’abattait sur la gent chevaline.
Au milieu de tout cela, le temps pour moi passait assez vite. Quand je ne souffrais pas de la fièvre, qui, malheureusement, ne m’empoignait que trop souvent, j’occupais mes matinées à enregistrer mes observations météorologiques, à étudier la langue kanouri, à recueillir des notions sur le pays et ses habitants, et à me préparer à mon prochain voyage dans l’Ouadaï ; puis, l’après-midi, j’ouvrais mes portes toutes grandes aux malades. Par malheur, ma maigre provision de quinine ne me permettait pas de me montrer prodigue de ce médicament envers les fiévreux. Puis mes clients ne laissaient pas que de se méfier de moi. Même des indigènes intelligents à tout autre égard ne pouvaient s’ôter de l’esprit ce soupçon, qu’en ma qualité de sectateur du Christ, je devais, en haine de l’Islam, éprouver l’envie de les empoisonner. Aux yeux de tous ces peuples, un Chrétien passe pour exercer sur la nature une sorte de pouvoir magique : « Qui nous répond, me disait-on, que le poison que tu nous administres n’est pas un toxique à long terme, n’agissant qu’au bout de plusieurs années, et dont l’action latente ne se déclarera que lorsque tu auras depuis longtemps regagné ton pays ? » Un jour même qu’à une séance publique du Conseil je venais de remettre au Cheik Omar, avec une note lui indiquant la façon de s’en servir, une petite provision de médicaments des plus simples et des plus usuels, il s’éleva dans toute l’assemblée un murmure qui éclata bientôt en vociférations de toute sorte. Le prince héritier, qui était présent, protesta, il est vrai, avec énergie : « Croyez-vous donc, dit-il aux Kôkenawa, que les Chrétiens sont comme les Juifs, et qu’ils emploient la trahison pour satisfaire leur haine de l’Islam ? » Mais je doute fort que ses paroles aient produit le moindre effet de conviction, et je suis même au fond persuadé qu’en dépit de la bonne opinion que, personnellement, il avait des Chrétiens, le Cheik n’a jamais touché aux médicaments qui lui venaient de moi.
Entre temps, je voyais mes connaissances de la ville, et, le soir, je me rendais chez Titiwi, lequel tenait chaque jour table ouverte, ou bien j’allais fumer une pipe devant la porte du chérif de Médine. Il advint aussi que mon voisin Ali Malija maria une de ses filles au sixième fils du Cheik Omar, ce qui me fournit l’occasion d’être témoin d’une grande partie des cérémonies qui accompagnent au Bornou une noce de bon ton.
La fête nuptiale (_Nika_) dure environ une huitaine de jours. Lorsque quelqu’un, dans la haute société, demande la main d’une jeune fille à son père, celui-ci, avant de donner son consentement, fait d’abord vérifier, par une vieille femme de la famille ou de l’entourage, l’intégrité virginale de ladite fille : si l’on découvre quelque chose de fâcheux, le père refuse de dire oui, et se met en quête d’un épouseur pauvre, dans une situation dépendante, qui ne puisse que s’estimer trop heureux de prendre femme dans une bonne famille et de palper une riche dot. Le cas se présente assez souvent à Kouka, où les jeunes filles jouissent d’une liberté sans limites, s’en vont le soir n’importe où à la danse, restent absentes aussi longtemps qu’il leur plaît, et peuvent même, à l’insu de leur père, découcher toute la nuit. Vu la fréquence des accidents qu’entraînent de toute nécessité ces mœurs indépendantes des jeunes gens, on ne fait pas d’ordinaire grand bruit de la chose, et plus d’un époux désillusionné garde un silence qui se comprend de reste. Il n’en est pas moins vrai que le sentiment de la délicatesse exige entre gens bien élevés la susdite constatation préalable.
Si le père se croit en mesure de pouvoir donner son assentiment, les choses s’emmanchent, comme dans presque tous les pays de l’Islam, sans que la jeune fille soit nullement consultée. Le mariage une fois arrêté, le fiancé verse au futur beau-père le « prix de la jeune fille », en arabe _Hakk el Bneïja_, lequel varie naturellement suivant les ressources des contractants, et consiste en argent, esclaves, chevaux et objets semblables ; puis, dès que le jour de la noce est fixé, l’épouseur envoie en outre aux parents de la fiancée la quantité de riz, de miel et de beurre requise pour la confection du gâteau nuptial ; le beau-père, de son côté, évalue l’importance de ces fournitures, et y ajoute de sa poche, soit un certain nombre de thalers, 10, 20, 50, soit des vêtements du pays. Les femmes de sa maison confectionnent le gâteau pour le jour fixé, et le remettent au fiancé pour qu’il le distribue entre les parents et les amis de l’une et de l’autre partie, sectionné en autant de plats qu’il le faut (de 20 à 100).
Le lendemain, second jour de la fête, le beau-père gratifie son gendre d’un cheval, d’un esclave, de quelques pièces d’habillement, et en outre d’une somme d’argent pour les premiers besoins du ménage. A la nuit, les envoyés du fiancé arrivent, avec un cheval et un burnous, pour chercher la jeune fille. Celle-ci, assise en atours d’hyménée sur une natte, se lève et se rassied par sept fois, au milieu du cercle de ses parents et amis ; on lui touche la tête avec le Coran, et un _Fatiha_ solennel lui donne la consécration nuptiale. Alors seulement, tandis qu’elle fait mine de résister, on l’enveloppe dans le burnous, on la hisse sur le cheval, et, au chant des femmes et des jeunes filles, on l’emmène à la maison conjugale. Là, elle passe la nuit au milieu de la musique et de la danse, en compagnie de son escorte de femmes, qui se régalent de leur mieux.
Le troisième jour a lieu le banquet proprement dit. Dès l’aurore, tous les parents de la fiancée apportent sur des chameaux et des ânes une énorme provision de farine ; l’époux, de son côté, tue plusieurs bœufs, et fournit le beurre, le miel, le sel et le bois nécessaires à la préparation du repas. Les compagnes de la jeune fille, auxquelles incombe cette besogne culinaire, prient le fiancé de fixer le nombre des plats ; toute la journée, les fourneaux marchent, et l’on fait bonne chère, sans oublier les voisins, les connaissances et les pauvres. Si l’épouseur est un homme aisé, il est tenu de donner ce jour-là aux demoiselles d’honneur une bonne provision de noix de gouro, sans préjudice d’autres cadeaux en vêtements de prix à la jeune épouse. La nuit qui suit cette grande journée se passe encore pour cette dernière en compagnie de ses demoiselles d’honneur : ce n’est que le quatrième jour que le mari se débarrasse peu à peu à force de présents de toutes les intruses du sexe, aussi bien que des artistes en cuisine, des friseuses, habilleuses et duègnes surveillantes, qui lui encombrent inutilement sa maison : il ne reste que deux matrones chargées de parer leur pupille pour la nuit nuptiale. Elles lui passent un beau vêtement blanc, et abandonnent ensuite le couple à lui-même, mais sans cesser de monter la garde à la porte de l’appartement : car ce sont elles encore qui, pendant la nuit, dépouillent l’épouse de son blanc costume, pour aller dès l’aube le porter triomphalement au beau-père. Le cinquième jour a lieu l’emménagement des meubles de l’épousée ; le transport s’en fait en cérémonie, par un défilé de femmes et de jeunes filles dûment attifées, que précède une troupe de musiciens. Les deux journées qui suivent sont encore marquées par des réjouissances, et ce n’est que, cette série de fêtes une fois terminée, que le couple tenace de matrones évacue enfin la demeure conjugale, laissant le mari et la femme tête à tête.
La mortalité générale diminua en novembre ; mais la fièvre ne disparut pas. Mon vieux Mohammed lui-même, qui était toujours resté à l’abri de cette sorte de mal, fut obligé de s’aliter. Quant aux Marocains, dont je n’ai pas parlé depuis quelque temps, ils avaient éprouvé de vilains déboires et subi des pertes cruelles. Cinq ou six d’entre eux avaient succombé. De plus les espérances qu’ils avaient fondées sur la générosité du Cheik, lequel n’aimait pas beaucoup les acrobates, s’étaient trouvées complètement déçues. Leur troupe d’ailleurs était allée se disloquant de plus en plus ; tantôt l’un, tantôt l’autre avait faussé compagnie au vieux chef. Un jour enfin, quand le sol inondé par les pluies fut redevenu suffisamment sec, Hâdch Salih se présenta chez moi, l’air tout affligé, pour me dire adieu. Il me fit, sur le pas de la porte, une peinture mouvementée des maux qu’il avait soufferts au Bornou, et chercha à m’entraîner avec lui. Finalement il s’éloigna, en proférant toutes sortes de malédictions contre le pays, contre moi-même, et contre ceux de sa bande qui l’avaient quitté pour suivre « un chrétien ». Il n’était pourtant pas au bout de ses peines, car je sus plus tard, au Darfor, que le reste de sa bande avait si bien fondu par les chemins, qu’il n’avait plus, arrivé à la Mecque, qu’une escorte de deux ou trois acolytes.
Pour moi, après les grandes fêtes du Ramadân, qui marquèrent à Kouka la fin de l’année 1870, je commençai à m’ennuyer fortement, et à ressentir le besoin d’entamer de nouvelles pérégrinations. Pour surcroît, l’expédition militaire projetée par le Cheik n’eut pas lieu, le prince de Zinder ayant fait sa soumission entre temps, et ce, à la grande joie des Bornouans et nommément des Kokenawâ qui n’avaient guère l’humeur aux combats. Je revins donc à mon projet de visiter les îles du Tsâd, puisque le Cheik, jusqu’à nouvel ordre, ne voulait pas entendre parler d’un voyage dans l’Ouadaï et ne cessait de me représenter le triste destin qu’y avaient rencontré, pour n’avoir pas suivi ses conseils, mes compatriotes Vogel et Beurmann. Déjà d’ailleurs, grâce à une Kânembou intelligente, qui avait habité longtemps avec son mari l’archipel du lac, j’avais réuni sur la région et ses habitants plus de renseignements que je n’avais espéré. En conséquence, Lamino envoya prier le Kachella Kimmé, un des quelques capitaines insulaires qui s’étaient montrés dévoués au gouvernement bornouan, de se rendre le plus tôt possible à Kouka. C’était en compagnie de ce personnage que je devais faire mon tour de lac. Par suite de quels événements ce plan d’excursion vint à échouer, et comment je me retrouvai encore une fois, et pour un long temps, ramené aux solitudes du Désert, c’est ce que je dirai ci-après.
LE COMMENCEMENT DE L’ANNÉE 1871 A KOUKA
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CHAPITRE V
Préparatifs militaires du sultan de l’Ouadaï. — Inquiétude à Kouka. — Premières hostilités entre l’Ouadaï et le Baguirmi. — Mort de Lâmino. — Arrivée d’une caravane d’Arabes Mghârba et Oulad Sliman. — Mes apprêts de départ pour le Borkou. — Notice historique sur la tribu des Oulad Sliman ; sa situation au Kânem.