Pour me faire une idée sommaire des ressources agricoles et industrielles du pays, je ne manquais pas, dans les premiers temps de mon séjour à Kouka, de visiter le plus souvent possible le grand marché du lundi, lequel se tenait devant la porte ouest, et m’offrait un des spectacles les plus curieux que puisse présenter cette cité nègre. Dès avant le lever du soleil affluaient avec leurs produits sur la place tous les habitants des villages situés à l’est de la ville, au bord du lac Tsâd. Depuis le menu trafiquant dénué de tout capital et l’esclave demi-libre, qui se bornaient à venir vendre au marché du fourrage, du bois, ou des pièces de clayonnage et de bâtisse, jusqu’aux fabricants de nattes, aux marchands de chevaux[71], d’ânes, de bœufs, de volailles, tout le négoce local était représenté. Les détaillantes de fruits et de légumes avaient là leur étal à part, comme aussi les marchandes de coupes et de vases de toute forme. Les vanniers, les ouvriers en cuir venaient à la suite, par catégories. Un peu plus loin étaient les cordiers ; puis, ensemble, s’étalaient les cotonnades manufacturées dans le pays, les articles d’Haoussa, ceux d’Europe, et mille produits d’industries variées : flacons d’essence, verroterie, tasses, étriers, anneaux de parure, couteaux, ciseaux, miroirs, aiguilles, etc.
C’était en cet endroit que la foule était le plus pressée, car c’était là que venaient se munir tous les gens prêts à partir en voyage ; c’était là aussi le promenoir de prédilection des barbiers à la flûte criarde, et le lieu où se trouvait la légère baraque de l’inspecteur chargé de la police du marché. Plus loin encore s’alignaient les travailleurs du bois et du fer, menuisiers, forgerons, ces derniers ayant installé, à côté de fourneaux improvisés, des petites enclumes sur lesquelles ils besognaient, tandis que leurs apprentis agitaient à deux mains un soufflet primitif, de peau de chèvre ou de mouton.
A la suite venaient les bouchers qui, non contents de tuer sur place moutons, vaches, chèvres et chameaux, entretenaient des feux de rôtisserie pour l’alimentation des étrangers obligés de rester au marché depuis la première aube du matin jusqu’à la nuit tombante. Il y avait aussi la foire au bétail : chameaux du nord, chameaux du sud, grands bœufs Kouri aux cornes gigantesques, brebis bornouanes. Enfin, à la partie sud-est de l’immense aire de trafic, étaient installés les maquignons de chair humaine, dont on voyait la marchandise entassée dans de grandes boutiques, à l’abri du soleil et de la pluie. Il y avait là des esclaves des deux sexes (_Kindji_), de tout âge, de tout prix et de toute provenance. La variété la plus recherchée en est l’individu mâle (_Sedâsi_) mesurant, de la cheville du pied à la pointe de l’oreille six empans de hauteur (1m,26 cent.), et ayant de 12 à 15 années d’âge, et dont le prix fixe le cours de toute la marchandise. Quand un trafiquant étranger veut s’enquérir du coût des esclaves dans un pays, il se contente de demander : « Combien se vend le _Sedâsi_ ? » et de la réponse qui lui est faite il déduit l’échelle complète des tarifs. Une autre catégorie qui est également d’un bon débit, c’est la classe suivante, celle des _Chomâsi_, comprenant les mâles ou femelles de cinq empans de taille et âgés de 10 à 13 ans, lesquels offrent déjà une certaine capacité de résistance contre les changements de climat et de genre de vie, tout en conservant une extrême plasticité physique et morale. Les _Sebaï_ (sujets de 15 à 20 ans, mesurant sept empans) se vendent aussi assez bien ; mais déjà ils sont moins éducables, et plus enclins à s’enfuir, si leur servitude ne date pas de longues années. Aussi ne court-on pas beaucoup après les mâles adultes (_Gourzem_), à moins qu’ils n’aient fait leurs preuves, ni, à plus forte raison, après les sujets déjà vieux. Parmi le sexe femelle, les individus qui coûtent le plus cher sont les jeunes filles en âge de puberté propres à servir de concubines (_Sourrija_, pluriel _Serrâri_).
De toute la gent esclave, ce sont ces dernières qui ordinairement ont le meilleur lot ; pour peu qu’elles sachent s’y prendre, elles acquièrent le rang de maîtresses de maison, l’autorité et l’influence d’épouses légitimes, principalement si elles ont des enfants[72]. Quant aux eunuques (_Adim_), ils ont une valeur exceptionnelle ; mais il est rare qu’on en voie sur le marché ; c’est une marchandise tellement recherchée des marchands étrangers qui les raccolent pour les gros bonnets du monde mahométan d’Europe, d’Asie et d’Afrique, que l’offre est toujours au- dessous de la demande, et que ce qu’il y a de sujets disponibles s’enlève en un tour de main. La plupart des eunuques qu’on vend au Bornou proviennent du Baguirmi ; mais on ne se gêne nullement pour en accroître le nombre sur place, soit en vue d’un profit immédiat, soit afin de pouvoir faire, de ce chef, un cadeau précieux au souverain. Lamino lui-même m’avait tout l’air d’être de ces fabricateurs de castrats. Ce sont les barbiers qui se chargent de l’opération, dont ils se tirent le plus prestement du monde, sous prétexte de circoncire les enfants. Ajoutons que les sourdes-muettes, bien que cotées moins haut que les eunuques, sont néanmoins très recherchées aussi par les grands seigneurs des régions civilisées de l’Islam, à titre de servantes de leurs femmes. Il en est de même des nains (_Wâda_), qu’on élève autant que possible pour tenir l’emploi de bouffons de cour.