La population totale de Kouka peut être de cinquante à soixante mille âmes, chiffre assez faible encore, eu égard à l’immense étendue de la ville. Les deux tiers des habitants sont concentrés dans la partie ouest ; dans l’autre, la famille royale à elle seule figure pour un appoint considérable, car non seulement le vieux prince, lors de mon séjour, avait encore des enfants en bas âge, mais son héritier était père de plus de 70 rejetons, et un de ses frères cadets avait déjà dépassé ce nombre.
J’ai dit que mon logis était situé sur le grand Dendal de la ville ouest, non loin de la résidence du Cheik. La description que j’ai donnée des habitations bornouanes en général me dispense de m’étendre avec détails sur la mienne. Mon domestique Sa’ad m’ayant quitté pour retourner à Tripoli, avec la première caravane qui s’était présentée, j’avais engagé à sa place, pour être agréable à Lamino, le Dounkas dont j’ai ci-dessus parlé[68]. Pour la cuisine, ne voulant pas acheter des esclaves, j’avais loué une femme, dont malheureusement j’eus tout de suite lieu de suspecter la gérance. Je ne tardai pas non plus à savoir qu’Ali, qui était d’intelligence avec elle, allait vendre mon grain au marché, tandis que mes chevaux dépérissaient ; bien plus, toute la famille de la cuisinière était quotidiennement repue, avant même que mes gens eussent leur part. Mon vieux Mohammed, lui, était toujours honnête et fidèle ; par malheur, comme, en dépit de ses façons dignes et de son âge avancé, il n’éprouvait aucun éloignement pour les joies de l’amour, il avait pris une « bonne amie », à la famille duquel il se croyait tenu de penser, de sorte qu’il fermait l’œil sur les malversations d’Ali. Quant à Dounkas, qui eût pu m’être utile par sa connaissance du pays, je vis tout de suite qu’il n’était absolument propre à rien. Il s’était déshabitué du travail chez son riche patron Lamino. J’avais eu l’intention de l’attacher expressément à ma personne ; mais il se mit sur le pied d’aller coucher chaque nuit dans une maison qu’il possédait _extra-muros_, n’arrivant le matin qu’à une heure tardive, ou, quand il pleuvait, attendant pour venir que le ciel se fût complètement nettoyé. Il finit même, dans son effronterie naïve, par louer, pour le suppléer, un sous-valet, du nom de Soliman, et vécut dès lors en seigneur. Giuseppe n’avait pas été non plus sans me donner du tracas. Depuis notre départ du Fezzan, il s’était montré d’une humeur massacrante ; il s’était promis monts et merveilles de sa collaboration avec moi, et son âpreté au gain, jointe au mécontentement qu’il ressentait de sa condition servile, avait eu pour effet de lui tourner la tête. Chemin faisant déjà, il s’était forgé un plan qu’il se hâta de mettre à exécution à Kouka. Un jour, à mon insu, il alla trouver le Cheik, pour lui expliquer que, sans m’en rien dire, il s’était fait mahométan, et qu’en conséquence, ne pouvant plus vivre désormais dans la dépendance d’un chrétien, il sollicitait en grâce qu’on lui fournît un gîte et des moyens d’existence, attendu qu’il était décidé à rester au Bornou. Le roi l’adressa à Lamino, qui, de son côté, m’envoya demander si je consentais à lui céder mon domestique. Je ne pus que répondre une chose : c’était que Giuseppe était libre, et pouvait agir selon sa conscience et ses intérêts. Le jour même, ledit Giuseppe, sur le dévouement duquel mes amis de Tunis et moi-même avions tant compté, décampait de chez moi sans un mot d’adieu, remplissant la ville du bruit de sa conversion mirifique, sans préjudice d’odieuses calomnies qu’il se mit à débiter contre moi. Dans un pays de fanatisme, tel que par exemple l’Ouadaï, cette apostasie de mon domestique eût pu avoir de fâcheuses conséquences ; mais au Bornou, où l’on est tolérant, personne ne prit le change sur les vrais motifs de la soi-disant évolution religieuse de Giuseppe, le Cheik moins encore que tout autre, et, bien des années après, il était de notoriété que ce sévère croyant n’avait jamais touché aux mets que Giuseppe, ou plutôt _Mahommed-el-Mouselmâni_, — tel était son nom nouveau par devant le Prophète, — lui accommodait de temps à autre, de sa main d’artiste.
Comme je passais pour un grand ami de bêtes de toutes sortes, chacun s’était fait un plaisir de m’envoyer un échantillon quelconque de la faune locale, si bien que ma maison ressemblait à une vraie ménagerie : autruches, canards du lac Tsâd, oies au plumage de tout genre, pintades, calaro (_Buceros abyssinicus_), brebis naines, hyène tachetée, jeune chacal, faucon, mangouste (_Herpestes fasciatus_), civette, tortue de terre, guenons, rien ne me manquait. A grand’peine avais-je pu empêcher le Cheik de joindre à ce choix varié d’animaux un contingent de lions, de léopards, de lynx et autres carnassiers de taille respectable, dont la ration quotidienne en viande eût de beaucoup dépassé mes faibles ressources. Il possédait pour son compte tout une collection de ces fauves, qui occupaient, près de la porte de l’Ouest, des huttes de chaume, à la garde d’Ahmed Ben Brahim et de quelques esclaves. Ces bêtes y étaient tout bonnement enchaînées à des pieux et il fallait voir avec quelle insouciance les gens logeaient à côté de ces cages que rien ne barricadait.
Je passais d’ailleurs le plus agréablement du monde mes journées, m’occupant à étudier la langue kanouri et à faire des observations de toutes sortes. Ce ne furent pas non plus les nouvelles connaissances qui me manquèrent. Kouka est toujours pleine d’étrangers, tant marchands que pèlerins et aventuriers. Le renom de piété et de générosité dont le Cheik Omar jouit à la ronde attire de nombreux visiteurs, soit de la Mecque, de Médine, du Maroc, soit de Tunis, de l’Égypte, de Timbouctou ou du Sénégal, qui, presque tous, arrivent misérables et prétendent s’en retourner les mains pleines. Entres autres personnes avec lesquelles je me liai, je mentionnerai particulièrement : 1o mon proche voisin Mo’allim Adem, un Ouadaïen assez instruit, qui, à ce point de vue, me fut très précieux, mais dont le fanatisme religieux outré ne laissa pas de se traduire envers moi par mainte tentative pour me convertir ; 2o un chérif de Médine, appelé Ahmed, qui connaissait toutes les contrées du littoral nord de l’Afrique, avait visité la Syrie et la Palestine, s’était familiarisé à Malte avec les chrétiens, et aimait à parler des bons traitements dont il avait été l’objet, en sa qualité de Chérif de la ville sainte de Médine, de la part des autorités françaises en Algérie. Il vivait depuis de longues années à Kouka, où l’avait d’abord retenu la magnificence du Cheik, et où il avait fini par se fixer et par se créer une famille. Cet homme, qui avait été un ami intime de Rohlfs, reporta sur moi l’affection qu’il avait vouée à ce dernier, et, tout le temps que j’habitai la ville, il resta mon conseiller le plus sûr et le plus expert.
J’étais également entré en relations d’amitié avec un membre du Conseil qui demeurait vis-à-vis de moi et qui s’appelait Ali Malija. Sa famille était originaire du Tibesti, mais, pour son compte, il n’était jamais allé dans son pays. Il était, dans le Conseil, un des représentants officiels des Toubou (Tedâ et Dâza), en assez bonne odeur auprès du Cheik, quoique sans grande influence effective, vu son manque absolu d’astuce et de talent pour l’intrigue. Lui, sa femme et ses enfants formaient un intérieur plein d’union et de tendresse, qui me rappela plus d’une fois la vie de foyer dans ma patrie.
VOYAGE AU BORNOU (SUITE)
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CHAPITRE IV
Vie et mœurs du Bornou. — Le marché de Kouka. — Le magasin aux esclaves. — Constitution politique du pays. — Forces militaires. — La fin de l’année 1870. — Comment les Bornouanes se marient. — Nouveaux projets de voyage.
Dans mes relations avec le monde extérieur, je tâchais de m’accommoder de mon mieux aux us et coutumes du pays. Mon premier soin fut de renoncer à mes habits européens, qui commençaient d’ailleurs à faire assez triste figure, pour adopter le costume local, où je me trouvais beaucoup plus à l’aise. Au gilet et à la chemise de flanelle qui me causaient des chaleurs et des démangeaisons à la peau, je substituai dès l’abord, pour rester chez moi, une chemise Shirting, ample et blanche, avec un pantalon de même sorte. Pour sortir, je mettais par là-dessus une ou deux des pièces d’habillement dont le Cheik m’avait gratifié. Si je ne pus me résoudre, par méfiance des rasoirs bornouans, à me faire tondre entièrement le chef à la façon des gens du pays, je me coupai du moins avec des ciseaux les cheveux aussi court que possible, et me mis à aller chez moi tête nue, et dans les rues coiffé d’un tarbousch, afin de me garantir du soleil. De plus, comme j’étais assez mal monté en bas, je pris l’habitude de n’en mettre que pour rendre visite au roi ou à quelque personnage tout à fait de qualité, me contentant, en dehors de cela, des commodes chaussures de peau de chèvre, teintes en jaune, qu’on importe au Bornou de Kano (états d’Haoussa). Je me fis sans peine à cet accoutrement ; j’appris bien vite à rejeter prestement par dessus mon épaule les longues manches de mon large vêtement, et me trouvai on ne peut mieux de la ventilation à laquelle se prête ce genre de vêtement, qu’il faut, il est vrai, soigneusement retrousser quand on se livre à quelque travail corporel.
J’ai dit que le costume bornouan par excellence était la _tobe_. Ce vêtement, quand il se fabrique dans le pays, au lieu de venir tout fait des États d’Haoussa ou de la Nigritie, consiste en un assemblage de larges bandes de coton blanches ou teintes à l’indigo, avec une grande poche sur la poitrine, et diverses broderies de soie ou de coton fin. Plus diversifiés de qualité et de façon sont les tobes, fort en vogue, qui viennent des pays à l’ouest du Bornou. Les noms du costume varient du reste à l’infini, d’après l’étoffe, la coupe, la couleur et les enjolivements. Il y a, par exemple, « la chemise des pauvres » (_gomâdchi talagabê_), vêtement grossier avec des manches courtes et étroites ; la « chemise de la classe moyenne » (_g. tâschilâfia_) ; puis la « chemise d’éléphant », ainsi nommée de son ampleur et du développement de ses manches énormes : celle-ci est le costume des dandys et des gros personnages. On ne la confectionne pas dans le pays, et elle coûte parfois jusqu’à 20 et 40 thalers Marie-Thérèse. Quant aux cotonnades écrues et à trame lâche qui arrivent d’Europe ou d’Amérique, elles ne servent qu’à l’habillement du menu peuple et sont bien moins estimées que les articles fabriqués dans le pays. Souvent, en revanche, les gens aisés portent une chemise et un pantalon de fine cotonnade importés des régions civilisées.
Bien que les Bornouans aillent la plupart du temps nu-tête, il n’en existe pas moins une coiffure nationale, dans le genre de la _takija_ arabe, et qu’on nomme _Djôka_. Les chaussures, je l’ai dit, sont faites de peau de chèvre, et teintes en rouge ou en jaune ; la semelle en est de préférence en peau de buffle. Les pauvres toutefois marchent pieds nus ou chaussés seulement de larges sandales, dont les plus élégantes, principalement à l’usage des femmes, proviennent des États d’Haoussa, et sont ornées d’une rosette en plumes d’autruche noires, avec de larges bandes de cuir au-dessus du coup-de-pied. On se sert aussi, pour monter à cheval, d’une espèce de chaussure légère et sans semelle, qui est, soit en forme de soulier, soit en forme de demi-botte.
Pour les femmes, on sait déjà qu’elles se revêtent du châle _tourkedi_ en mettant parfois en dessous une courte chemisette brodée, de diverses couleurs. Chez les Kanouri, la chevelure est tressée aux tempes et sur l’occiput en petites nattes courtes et pressées. Le front et les tempes sont toujours rasés assez haut. Moins du reste que les Arabes et les Fezzanaises, elles abusent des parfums et du beurre. Les Kânembou, elles, se rasent non seulement la région du front, mais encore les parties latérales et postérieures de la tête, et arrangent le reste de leur chevelure en deux ou trois groupes de tresses, les unes par devant, les autres par derrière, qui ne vont pas se débouclant à l’extrémité comme celles des Kanouris. Tels sont, à quelques différences près, les genres de coiffure en usage chez toutes les femmes du Bornou. N’oublions pas de mentionner en passant le luxe obligatoire de bracelets à l’avant- bras, à l’articulation huméro-cubitale, à la cheville du pied, non plus que les appendices de corail à l’aile droite du nez, les colliers de perle, de verroterie, d’ivoire et d’agate.
Comme je m’étais fait au costume bornouan, je me fis au régime alimentaire du pays : bouillie de farine de sorgho, riz sauvage, volailles, poissons du Tsâd, haricots, tomates, sauces à décoctions végétales avec mélange de viande fraîche ou sèche. Les bœufs, au Bornou[69], étant surtout utilisés comme bêtes de somme, c’est la vache qui fournit la principale chair de boucherie, celle que consomment de préférence, à raison de son prix modique, les classes inférieures. On mange aussi du mouton, de la chèvre, du chameau, et beaucoup de pigeon rôti. En fait de venaison, j’ai goûté non seulement du buffle, mais encore de la girafe, et je dois convenir que ce dernier gibier, jeune bien entendu, est singulièrement exquis ; puis du lion rôti, du léopard, de la chair de hyène, du surmulot, de l’hippopotame, du crocodile, du lézard waran. Les sauterelles se prêtent également à toutes sortes d’accommodements culinaires ; on leur enlève les ailes et les pattes et on les fait rôtir dans le beurre ou à des sauces spéciales. Il en est de même des grenouilles, qui sont de trois espèces, l’une de grande taille et jaunâtre (_bertetegué_), l’autre plus petite et de couleur verte (_ardjadcha_), une troisième, grise, à front tacheté, que l’on nomme _koko_.
Parmi les principaux fruits d’alimentation, je citerai celui de l’_hedjilidj_, un peu plus gros qu’une datte ordinaire, avec une coque gris-jaunâtre peu résistante, qui se relie par une matière mucilagineuse et filandreuse, à un fort noyau dont le contenu, dégagé à l’eau de son principe amer, et séché au soleil, se mange indifféremment cuit ou cru ; le fruit de l’arbre kourna, à peu près de la grosseur d’une cerise, dont le noyau est entouré d’une pulpe visqueuse et aigre-douce, dont on fait une pâte, très courue du peuple, ayant un peu le goût de pain d’épice[70]. Pour les dattes, peu abondantes, on les tire du Kânem ou de Kawâr, et leur prix élevé les range dans la catégorie des friandises. Enfin les produits jardiniers les plus en usage sont les fèves, les noisettes de terre (arachides), la sésame, la courge, le concombre, le melon, la pastèque, la patate et la dioscorée.
Les femmes et les enfants mangent à part ; ce n’est que lorsque ces derniers sont grands et qu’il n’y a point d’hôtes au logis, en dehors des personnes tout à fait intimes, que le père parfois daigne leur accorder la faveur insigne de dîner avec lui. Quant aux femmes, elles évitent soigneusement de paraître devant leurs maris pendant que ceux-ci sont en train de manger, et aussi de se faire voir à eux quand elles mangent elles-mêmes. Si, à l’heure du dîner, il se trouve céans des visiteurs, ils peuvent, sans qu’on les invite, prendre leur part du menu. Même chez les gens du commun, une certaine étiquette préside aux repas. Chacun, préalablement, se passe de l’eau sur les mains, puis s’accroupit à une certaine distance des plats en disant le _Bism Illâhi_ (au nom de Dieu). On tiendrait pour essentiellement incivil quiconque aurait l’air, en mangeant trop vite, de vouloir devancer les autres convives. Du bout des doigts de la main droite (la gauche est mal vue), on appréhende une certaine quantité de bouillie, on plonge dans la sauce, puis on pétrit le tout dans le creux de la main en un bol alimentaire qu’il s’agit ensuite d’avaler prestement, de manière à ne pas perdre une seule goutte de sauce. Comme il m’arrivait souvent, avec mes doigts insuffisamment aguerris, de ne pouvoir pêcher dans la masse de bouillie demeurée trop chaude, mes voisins de plat ne manquaient jamais de pousser l’obligeance jusqu’à me pétrir ma bouchée et la déposer devant moi. L’écuelle une fois vide, on se lèche les doigts ; puis, pour témoigner qu’on en a tout son soûl, on lâche un renvoi aussi accentué que possible ; après quoi, on se lave derechef les mains.
L’eau est à peu près l’unique boisson au moyen de laquelle on se désaltère ; une addition de grains de sorgho concassés en fait un breuvage très rafraîchissant et très agréable. Dans les bonnes maisons, on use en outre volontiers, comme je l’ai dit à propos de Lamino, d’une boisson extra, composée d’eau de riz, de lait, de miel, de poivre et autres substances aromatiques. Quant au café et au thé, c’est à peine si l’on en fait usage au Bornou, où ils sont supplantés presque complètement par la noix de Gouro. On appelle ainsi le noyau d’une _Sterculia_, à peu près de la grosseur et de l’aspect d’une forte châtaigne. Ce fruit, dépourvu d’écorce séparable, présente une masse homogène et dure, dont la couleur, brune à l’extérieur, varie au dedans du jaune-blanc au rose. On le trouve dans l’Afrique occidentale, du Sénégal au Niger, et par toute la région équatoriale. La seule espèce prisée au Bornou vient de la Nigritie. Le noyau, dans les bonnes variétés, se divise en deux moitiés, si intimement agrégées ensemble, qu’il est souvent difficile de les séparer sans avoir recours à un instrument. A l’intérieur se trouve un principe excitant, qui a fait donner par les Arabes à la noix de Gouro le nom de _café du Soudan_ (_Kahoua_), et que Liebig, en effet, assimile chimiquement à la caféine et à la théine.
Je m’habituai si bien à ce stimulant, dont ni mes nerfs, ni mon estomac n’eurent jamais à se plaindre, qu’il finit par m’être plus indispensable que le café, le thé, ou le tabac. Il est d’usage à Kouka d’offrir à tout visiteur une noix ou au moins la moitié d’une noix de Gouro, comme dans les pays arabes on sert à ses hôtes une tasse de café. Relativement toutefois, et malgré l’immense quantité qu’en produisent certaines contrées ouest de l’Afrique, ces fruits constituent au Bornou une denrée encore assez chère, attendu les difficultés du transport, qui ne demande pas moins de plusieurs mois. Il n’est pas donné au premier venu de l’aller chercher au pays d’origine ; c’est là une entreprise qui exige beaucoup de soin et d’expérience. Ladite noix est fort délicate ; il lui faut un certain degré de fraîcheur et d’humidité.
Le marchand l’empaquette dans de grandes corbeilles en paille d’hyphène, préalablement capitonnées d’une couche de feuillage humecté, et ficelle soigneusement le colis avec des cordes bien entrecroisées. Plus il y a de noix ensemble, moins elles courent le risque de s’avarier. S’il y en a des milliers dans la même corbeille, il suffit, à la saison des pluies, d’ouvrir tous les quinze jours le paquet, d’étaler les noix à l’air et d’humecter de nouveau leur enveloppe ; s’il n’y en a, au contraire, que quelques centaines et qu’on soit à l’époque de la sécheresse, il faut répéter cette opération plusieurs fois par semaine, et bien regarder, en ouvrant la corbeille, s’il n’y a point quelque noix gâtée, susceptible par conséquent d’infecter les autres. Il suffit au reste de mettre le fruit fané quelque temps dans l’eau pour qu’il reprenne toute sa consistance. Bref, la manipulation en est si difficile, que c’est une croyance générale au Bornou que les gens qui ont le mauvais œil, et qui sont dissolus ou menteurs, sont incapables de la réussir, et c’est une denrée tellement indispensable aux habitants du pays, aussi bien qu’à ceux des États d’Haoussa, que si, par suite d’une mauvaise récolte ou d’une guerre, l’importation sur les marchés s’en trouve entravée, ce genre de disette constitue une sorte de calamité publique. Il n’y a point de sacrifices qu’on ne fasse afin de se procurer le fruit tant prisé, pour peu qu’on en ait été sevré quelque temps ; le Kanouri vendrait au besoin son cheval ou son esclave favorite, les deux biens les plus chers qu’il ait au monde. Aussi un cadeau de noix de Gouro est-il invariablement un témoignage tout spécial d’amitié, et il n’en faut pas bien des douzaines pour gagner les faveurs d’une demoiselle aux mœurs légères.