L’ancienne Kouka ayant été détruite, il y a une trentaine d’années, par Mohammed Cherif, roi de l’Ouadaï, le cheik Omar l’a fait reconstruire en deux moitiés séparées, l’une, la ville de l’Est, habitée par lui et ses fonctionnaires ; l’autre, la ville de l’Ouest, affectée surtout au menu peuple et aux étrangers. Ce n’est que du côté nord que la banlieue a l’aspect désert que j’ai eu occasion de décrire ; encore, près de la porte qui s’ouvre dans cette direction, le chemin présente-t-il une bordure de hameaux et de maisons champêtres qu’enveloppent des bosquets tout grouillants d’oiseaux. Vers les autres points cardinaux, la nature offre les attraits les plus riants. Le sol, sous une couche superficielle de sable, recèle de l’argile, puis une terre sablonneuse mêlée de calcaire, au delà de laquelle on rencontre l’eau à 12 ou 16 mètres de profondeur.

Au pied des murs d’enceinte se trouvent un grand nombre d’excavations d’où l’on extrait le lehm qui sert à bâtir. Çà et là aussi, les environs de la ville présentent de vastes emplacements à sépultures qui prouvent le peu de souci que les Bornouans ont des morts. Les trous sont si peu profonds qu’on voit poindre hors du sol un coin des nattes dont le peuple a coutume d’envelopper les cadavres. Les tumulus, très peu élevés, presque à fleur de terre fort souvent, ont tout au plus pour ornements un bâton avec des lambeaux de drap ou de calicot, ou quelques tessons. Le tout est laissé, sans clôture protectrice, à la merci des ravages nocturnes des hyènes.

Des deux villes dont Kouka se compose, la plus grande est celle de l’ouest (_Billa foutêbê_), qui forme une sorte de quadrilatère de deux kilomètres environ de côté, avec une porte au milieu de chaque face. Elle est séparée en deux moitiés, nord et sud, par la principale artère commerçante (_Dendal_), à l’extrémité ouest de laquelle est la place du marché (_Dourriâ_). Les maisons en bordure, basses et de peu d’apparence, occupent souvent en revanche une énorme surface. Au tiers du Dendal, en se dirigeant vers l’est, se trouve un élargissement de la voie, où s’élèvent, d’un côté, confinant à une mosquée, la résidence du Cheik dans ce quartier de la ville, et, de l’autre, l’habitation de mon hôte Ahmed Ben Brahim. En dehors de cette chaussée centrale, il n’existe que peu de voies régulières. Les nombreuses artères de négoce sont plutôt des sentiers tortueux, un fouillis de maisons campées au hasard, qui ne laissent pas toutefois que d’avoir leur charme aux yeux de l’étranger.

La ville de l’est (_Billa gedibê_), séparée de l’autre par un espace de terrain d’un kilomètre environ d’étendue, que sillonnent plusieurs larges chemins le long desquels essaiment des groupes désordonnés de maisons, offre à peu près le même caractère ; elle est seulement un peu plus étirée en longueur, et a six portes, deux à l’ouest, deux à l’est, et deux au midi. Le _Dendal_, beaucoup plus large, au lieu de traverser toute la ville, se termine, aux deux tiers à peu près de son développement, par le Palais du roi proprement dit et la mosquée qui lui fait face. Les habitations, la plupart en terre, avec des murs nus et gris manquant de fenêtres, ont une monotonie que corrige cependant çà et là quelque gauchissement de la rue, qui va s’évidant tout à coup pour laisser place soit à une ample ficoïde à la verdure sombre, soit à un kourna élancé, soit à un gigantesque calebassier ou à un hedjilidj branchu.

L’argile dont sont bâties les maisons n’offre d’ailleurs guère plus de résistance à la pluie que celle dont sont faites les demeures fezzanaises ; après chaque averse un peu abondante, il en faut réparer le toit et les murs. Le type d’habitation le plus commun est un enclos divisé en plusieurs cours dans lesquelles s’élèvent des huttes en chaume et quelques bâtisses de terre cuboïdes, renfermant une chambre unique avec un réduit contigu tout au plus, de sorte que les deux tiers du logis se composent d’espaces non couverts.

Dans les constructions en terre (_Sôro_), on place sur les murs pariétaux, qui en général ont une grande épaisseur, des solives longitudinales grossièrement équarries, qui servent de soutènement à une infinité de traverses plus courtes et plus faibles, jointées elles-mêmes au moyen de pièces d’un bois léger et de coupe cylindrique. Au-dessus de cette charpente on étale une forte couche d’argile délayée avec de l’eau et mélangée de gravier, de paille hachée et de fumier. Quand la pièce est un peu grande, on étaie au besoin la toiture à l’aide d’un gros pilier médian, de forme carrée. On comprend que, dans certains cas, la pluie arrive à percer un toit de ce genre ; aussi, dans les habitations confortables, les boiseries de raccord sont-elles remplacées par des nattes de branchage d’hyphène ; néanmoins, et quoique, à la fin de la saison sèche, on ait soin de réparer à fond la couverture de terre qu’a fendillée l’action du soleil, il arrive fréquemment que l’intérieur du logis est inondé, et qu’il faut prendre la précaution, lorsqu’il pleut très fort, d’empaqueter son avoir dans des caisses ou des sacs de cuir.

Généralement, l’ensemble des ustensiles de ménage se trouve empilé dans les huttes des femmes ; l’unique meuble qui se retrouve à peu près constamment dans la pièce d’habitation, c’est un large banc de bois, garni de nattes et de tapis, qui sert de reposoir. Les murs sont nus du reste, et par terre, quelquefois, s’étalent des nattes plus ou moins fines. On a vu déjà que le siège du maître de la maison est une natte, une peau d’antilope, ou bien un tapis du Nord. Parfois, en outre, il y a une sorte de console en bois, pour poser tel mets qu’on tient à mettre à l’abri des rats, sinon des fourmis qui abondent surtout à l’époque des pluies. Chez les grands du pays, dont le logis renferme souvent un jardin fleuri et légumier (_Fâto_), les cours extérieures sont affectées aux esclaves mâles, tandis que les femmes et les esclaves femelles habitent les huttes de l’intérieur. Dans une des cours tout à fait à part, et soigneusement close, toujours pour éviter le mauvais œil, se trouve l’écurie (_Mouli_) tenue avec un soin merveilleux, et confiée à l’esclave qu’on nomme _Moulima_[66].

La hutte, de paille ou de jonc (_Nguim_), est en forme de cloche ou de cube, avec une flèche culminante, ornée souvent de quelques œufs d’autruche, appendice destiné, paraît-il, à assurer la fécondité des femmes qui l’habitent. Un banc circulaire, plus ou moins ouvragé, fait à la fois pour s’asseoir et poser les ustensiles de ménage (vaisselle, corbeilles, etc.), en constitue l’ameublement principal. Au dehors, devant la porte, à l’ombre et au courant d’air, sont placées les larges cruches à eau en terre cuite ; à côté est le foyer ; dans un coin de la cour, souvent, est un pigeonnier à plusieurs étages ; puis, presque toujours, un arbre plus ou moins ombreux où perchent des cigognes, des hérons, des oiseaux chanteurs ; ce qui fait que la ville, vue de loin, offre l’aspect gracieux d’un bois clair.

La vie publique se concentre principalement sur le _Dendal_ ; la place du Marché, qui est à l’un des bouts de cette artère, est le rendez-vous de la partie affairée de la population, tandis que l’extrémité opposée, où est le Palais, attire surtout les oisifs, les ambitieux, les spéculateurs. C’était pour moi une distraction toujours nouvelle que de me promener à cheval par cette voie, tant la foule y était variée et intéressante, sans parler des scènes curieuses d’intérieur que, du haut de ma selle, je découvrais à droite et à gauche. Là défilent, devant l’étranger, tous les types de la population bornouane, depuis le Kanouri ou le Kânemma aisé à pied ou à cheval, qui plie sous le poids d’un accoutrement que ne justifie guère la température locale, et dont l’ampleur prodigieuse lui donne l’air d’une machine colossale, jusqu’au vieux noble, représentant de l’ancienne aristocratie, qui chemine, tout de blanc vêtu, la tête rasée, portant à la main le lourd bâton à pomme en forme d’olive, qui est son attribut historique et traditionnel. A côté, voici le marchand tripolitain, qui chevauche fièrement, en costume arabe, et le rouge tarbousch sur le chef ; voici également l’habitant du désert, reconnaissable au _litham_ qui lui enveloppe le nez et la bouche. Puis, ce sont des femmes et des jeunes filles désœuvrées qui flânent par la rue, pour montrer leurs charmes, drapées dans le châle bornouan, dont une longue traîne balaie le sol entre leurs deux pieds, tantôt portant une chemisette blanche ou bleue, à broderies de soie, qui s’arrête à la naissance de la cuisse, ou bien, quand ce vêtement manque, montrant volontiers, sous leur châle négligemment enroulé, une épaule ou un sein à nu. Un appendice d’argent en forme de demi-lune couronne les innombrables et courtes nattes de leur chevelure, et un petit morceau d’isis leur agrémente l’aile droite du nez. Ainsi se prélassent ces belles du terroir, dandinant les hanches, tortillant les épaules, décochant à droite et à gauche des œillades provocantes, riant et jacassant de manière à montrer leurs dents noircies au _gorgo_[67].

Parmi les coquettes et les oisifs va et vient le menu peuple des travailleurs. Les fontaines, entourées d’une clôture d’épines, sont assiégées par des groupes babillards de femmes et de jeunes filles qui, tout en échangeant des nouvelles, remplissent leurs grandes cruches d’argile, pour les remporter ensuite sur leurs têtes. Et il faut voir avec quelle vigueur et quelle adresse des fillettes de dix à douze ans vous balancent parfois une charge de vingt litres ! Regardez aussi ces esclaves, vêtus tout bonnement d’un tablier de cuir, travailler, sous l’œil d’un architecte ou d’un surveillant, à la réparation ou à la construction d’une maison. Mais, qu’aperçois-je ici sous le vestibule d’une habitation ? C’est un instituteur primaire (_Magarendi_) qui a installé céans son école, et s’égosille à inculquer à ses élèves les versets du Saint-Livre. Ailleurs, c’est un lettré qui, lisant à demi- voix des feuillets jaunis, tout en tournant machinalement les grains d’un rosaire entre ses doigts, travaille du même coup à son instruction et à son salut, ou bien s’en va arpentant les rues, sans interrompre ses exercices, avec l’ostentation d’un Pharisien. Ici c’est un atelier de teinturerie, tout retentissant de bruits de foulage et de martelage ; là, c’est une officine de forgeron ; plus loin, devant cette porte, voici une fileuse étirant à la main le coton blanchi que le tisserand retravaillera à sa mode, et dont le tailleur ou « homme de l’aiguille » (_Librâma_) confectionnera ensuite des _Tobes_ ; plus loin encore, voici un nattier qui besogne, sous son vestibule, au milieu des faisceaux de branchage et d’écorce, teints en rouge, en jaune ou en noir, que son art utilise.

En un endroit bien sec de la rue, une marchande a improvisé au moyen d’une natte sur quatre bâtons une échoppe où elle vend des pois, des dattes, des gâteaux, du miel ; autant en a fait le peaussier, pour débiter les produits de son travail. Enfin, par la porte ouverte d’une cour, nous pouvons en passant jeter un coup d’œil sur le train d’un atelier de menuiserie, ou, au bord d’une glaisière, près de laquelle il a installé sa demeure, voir un potier façonner ses pots.

Tous ces artisans travaillent sur place et à domicile. Ce barbier, lui (_Wanzamma_), parcourt la ville, en jouant de la flûte, pour prévenir les chalands. Qui a besoin de lui le convie d’entrer ; au besoin, il exerce son métier en plein air. Accroupi au milieu de la rue, il vous rase hommes et femmes agenouillés devant lui, taillade, selon les règles de l’art, les nécessiteux, et, par surcroît, applique des ventouses. Ajoutez les laitières, qui cheminent, leur vase sur la tête, criant leur denrée d’une voix inintelligible, comme font en tous pays les laitières : _Kiâm ! Kiâm ! Kiâm Kili_ (lait frais) ! _Foula_ (Beurre frais) ! Et les maquignons, qui s’en vont caracolant par les rues, de manière à bien faire valoir leurs bêtes ! Et les petites caravanes de chevaux de bât, d’ânes et de bœufs, qui défilent portant des poissons secs du lac Tsâd, des noix de Gouro, des vêtements et cuirs de Kano, des tobes teintes, du sel, du natron, ou des objets manufacturés de la capitale à destination des provinces bornouanes ! Et les troupes de chameaux, appartenant aux gros bonnets de la ville, qui s’en reviennent de la campagne, chargés des céréales de leurs maîtres ! Et les députations des tribus et des diverses localités du Bornou, qui affluent vers le palais du Cheik, pour verser leurs prestations en nature ! Et, enfin, au coucher du soleil, les audiences données en plein vent par les grands, lesquels, entourés de leurs clients, de leurs hommes de service, de leurs esclaves, disent en commun, avec tout ce monde, et _coram populo_, la prière du soir (_Maghreb_) !

Ce n’est qu’à l’heure du souper (_Aschâ_ en arabe, _Lêsâ_ en kanouri), que chacun rentre dans sa maison : puis, un peu plus tard, la jeunesse se rassemble par les rues et les places pour danser, chanter, et il est rare que ce concert monotone, accompagné de battements de mains rythmés, cesse avant minuit.

Ce qui fait ombre à ce tableau joyeux de la vie quotidienne à Kouka, c’est le nombre incroyable d’aveugles, demi-nus, presque mourants de faim, qui encombrent la voie, en sollicitant d’une voix criarde la pitié des passants, ou qui, par file de dix et plus, sous la conduite du plus expert, s’en vont tâtonnant à la queue-leu-leu au travers des rues les plus fréquentées, en hurlant leurs malheurs sur un mode plaintif. Une autre plaie de la chaussée, ce sont les écoliers mendiants, qui, venus de tous les pays voisins pour étudier dans la capitale du Bornou, cherchent à se procurer leur pain quotidien. Leurs visées, en fait de science, ne sont pas de haut vol. Dès qu’ils sont capables de lire le Coran d’un bout à l’autre, ils retournent chez eux, en qualité de Moallemins ou de Foukahas, réclamer le respect des leurs, pour le privilège qu’ils ont désormais de savoir déchiffrer tant bien que mal une lettre, et la provision de formules médicatrices et de talismans protecteurs qu’ils rapportent avec eux.

Tous ces étudiants ont le même costume et les mêmes attributs : une peau d’hyène, de léopard ou de chèvre, qui, nouée sur une épaule ou une hanche, ne couvre que tout juste leur nudité ; dans une main, un long bâton avec une calebasse où ils mettent les dons gracieux auxquels ils ont droit : dans l’autre main, ou pendues au flanc gauche par un cordon, des tablettes de bois (_Hoah_ en arabe), avec un encrier de terre ou un petit flacon dans lequel est fichée une plume grossière. Quelques-uns sont logés dans les vestibules des notables, nourris et instruits avec les fils de la maison ; d’autres sont réduits à mendier ou à gagner leur subsistance en s’acquittant, le jour, de menus services. Dans ce cas, la nuit seule leur reste pour étudier. Il va sans dire qu’avec un tel genre de vie beaucoup atteignent un âge respectable avant d’avoir terminé leurs « cours » ; quelques-uns même, après avoir mendié tout petits, continuent de mendier en cheveux blancs : ceux-là forment, parmi les étudiants de Kouka, ce que nous appellerions le clan des « vieux de la vieille ».