Ce fut le 6 juillet que nous fîmes notre entrée solennelle dans la capitale du Bornou. Les premières personnes que nous rencontrâmes furent les principaux Arabes et étrangers de la ville, parmi lesquels le vieux Bou Alak, ce chef des Arabes du Nord, qui m’était déjà connu avantageusement par ce que m’en avait dit Barth. C’était un Oulad Sliman de vieille roche, qui avait depuis longtemps échangé la vie de sauvages et de pillards que menaient ceux de sa tribu pour une existence paisible à Kouka, où il était devenu membre du grand conseil. Tous ces gens avaient arboré leurs plus beaux habits, leur plus riche équipement de cavaliers, et je ne pouvais me lasser d’admirer la quantité de montures superbes, toutes remplies de feu et de souplesse, qui caracolaient dans la plaine. Bientôt, nous apprîmes de Titiwi que le Cheik avait ordonné à son fils aîné, Aba Bou Bekr, l’héritier présomptif du trône, d’aller nous recevoir solennellement à la tête d’un fastueux cortège. Nous nous arrêtâmes donc pour attendre son arrivée, puis, quand un cavalier nous eut annoncé son approche, nous recommençâmes de nous ébranler majestueusement à travers la plaine presque dénuée d’arbres qui s’étend de Daouergo à Kouka.
Sur un monticule de sable, devant le prince, se tenait une troupe d’infanterie armée de fusils, qui offrait un aspect réellement grotesque. Ces militaires, engoncés dans d’étroites vestes et des pantalons de coupe européenne, aux couleurs les plus bariolées, — l’un avait un habit rouge et des culottes jaunes, un autre un habit jaune et des culottes vertes, un troisième était mi-parti bleu et rouge, — ces militaires, dis-je, avaient littéralement l’air de singes habillés. Autour du prince étaient rangés les dignitaires (membres du Grand Conseil, Capitaines) somptueusement vêtus de burnous de drap de diverses nuances et de larges pantalons brochés d’or, la tête coiffée du rouge tarbousch, avec ou sans le turban, les uns le visage voilé, les autres la face découverte. Tous montaient des chevaux de prix, pourvus d’étriers et de selles arabes, au flanc gauche de chacun desquels pendait un long glaive, et, de l’autre côté, une carabine au large canon. Derrière ces dignitaires se tenaient des cuirassiers, les uns revêtus d’une armure de métal avec un casque au cimier saillant, parfois aussi des brassards ; les autres, et ceux-là avaient l’aspect moins guerrier, d’une ample et lourde tunique de ouate piquée, qui les enveloppait entièrement et paralysait leurs mouvements. Leurs chevaux étaient, pour la plupart, accoutrés de la même manière, le corps, y compris le cou, disparaissant dans l’enveloppe ouatée, et la face protégée par une plaque de laiton rembourrée, laquelle formait un angle obtus, afin de ne pas écorcher la peau de la bête. Pour porter un tel équipement et un cavalier aussi lourd, on est obligé de choisir les chevaux les plus forts, car, dans les moments critiques, c’est de la vigueur et de la vélocité de la monture que dépend le salut du guerrier. A celui-ci, du reste, on adjoint autant que possible, dans le combat, un fantassin qui, au cas où la bête vient à être tuée, débarrasse en hâte le cuirassier du fourreau gênant qui l’enserre, et le rendrait incapable de se défendre. L’arme de ces cuirassiers est la lance ou une large et courte épée.
Autour de ce noyau brillant de l’escorte princière caracolait sans gêne une troupe de cavaliers légers, vêtus de la simple _tobe_ nationale, tête nue pour la plupart, et la lance au poing ; puis venaient des esclaves à pied, armés de lances et de javelots, et des archers païens des régions frontières du sud-ouest, qui souvent, pour tout costume, n’avaient qu’une ceinture.
Quand nous ne fûmes plus qu’à une vingtaine de pas du prince héritier, on nous invita à mettre pied à terre pour saluer le représentant du souverain. Pendant que nous allions à lui, un orchestre composé de tambourins, de tambours, de flûtes, de cornes d’antilopes, de trompes de bois ou de métal, et de cornemuses aux accents criards, entama un concert affolant, où les notes les plus glapissantes se mariaient, en dépit de toute règle, aux grondements de basse les plus sourds, et aux ronflements les plus nasillards. Aba Bou Bekr cependant demeurait, grave et digne, sur son magnifique coursier, au sommet de l’éminence de sable. C’était un homme presque noir, avec quelques poils de barbe au menton et aux joues, de belle stature, quoique de peu de noblesse dans les traits, et qui semblait avoir trente-cinq ans passés. Il nous dit en arabe quelques mots bienveillants, nous serra la main en nous souhaitant la bienvenue dans les États de son père, nous demanda brièvement des nouvelles de notre voyage et de notre santé : après quoi, nous remontâmes à cheval, et le cortège se mit en mouvement, au bruit de la musique, aux cris de la foule, aux détonations incessantes de la poudre, sans préjudice des fantasias exécutées par les cavaliers de l’escorte.
Aussi loin que la vue portait, la plaine fourmillait de curieux ; je ne crois pas qu’une seule personne fût restée dans la ville. Pour moi, je cherchais des yeux la capitale, sans l’apercevoir. Rien qu’une aire de sable argileux où pointaient des acacias rabougris. Enfin émergea à l’horizon une ligne allongée de végétation qui prit peu à peu l’apparence d’un bois ; puis les arbres se desserrèrent, et j’aperçus un mur de terre uni, qui, avec sa couleur terne et poussiéreuse, tranchait à peine sur le terrain environnant. Dans cette ligne uniforme, étendue d’est en ouest, s’ouvrit, à la longue, une brèche qui alla peu à peu s’élargissant, et vers laquelle nous nous dirigeâmes.
Kouka, je le dirai plus loin, se divise en deux villes. Nous traversâmes le vaste espace en partie vague qui les sépare, pour pénétrer dans la ville de l’est ou cité royale, tandis que nos chameaux et les gens de service gagnaient les quartiers de l’ouest qui nous étaient assignés pour demeure. Une porte toute simple, à deux battants, assez large pour laisser passer de front deux ou trois cavaliers, nous donna accès dans une large voie qui conduisait au palais du Cheik. La foule était si pressée que nous n’avancions que très lentement ; la poussière telle, qu’à peine discernions-nous les maisons. A droite seulement, des ficoïdées projetaient un ombrage épais. Devant la demeure du prince, se dressait un petit minaret surmontant un modeste pâté de constructions, qui était, conséquemment, une mosquée.
Arrivés au palais, qui ne se distinguait des autres habitations qu’en ce qu’il avait un étage et des exhaussements en forme de tours, nous fîmes halte, et le tapage des coups de feu et de la musique atteignit alors son point d’apogée. Le cheik Omar, qui a l’habitude de regarder des baies ébrasées de l’étage supérieur les étrangers nouveau-venus aussi bien que les cortèges de fête, demeurait pour nous invisible. Le point le plus brillant de la scène était à ce moment le groupe des Marocains, dont les uns s’escrimaient sur leurs flûtes, leurs tambourins et leurs tambours, tandis que les autres exécutaient prestement le maniement de leurs jolis fusils. Au bout de quelques instants, Aba Bou Bekr entra dans le palais ; bientôt Titiwi l’y suivit, et enfin Bou Aïscha y fut mandé à son tour, et ne tarda pas à en ressortir, drapé dans un burnous de drap écarlate brodé d’or. Bien que je me fusse attendu à me voir effacé par mon compagnon de voyage, j’avoue que je me sentis blessé au nom de l’Europe du retard qu’on mettait à m’accorder une audience de salutation. Cette négligence m’affecta d’autant plus, que j’étais disposé à l’attribuer, non pas à l’excellent Cheik, mais à Bou Aïscha et à Titiwi. Je ne pus m’empêcher d’en témoigner d’un ton acerbe mon mécontentement à ce dernier, et ses excuses embarrassées aussi bien que ses explications contraintes me donnèrent la conviction qu’on avait négligé de transmettre au brave Cheik la lettre que je lui avais écrite de Nguigmi. Bou Alak, Moustafa Toufaïri et d’autres eurent beau faire tout leur possible pour m’apaiser ; je me retirai en maugréant dans la ville de l’ouest, où je devais résider, accompagné de Titiwi, lequel se confondait en humbles excuses, sans que je daignasse seulement lui répondre.
Mon logis se trouvait dans la grande maison d’Ahmed Ben Brahim, un des premiers dignitaires du pays, et peut-être aussi le courtisan le plus en crédit. Il se composait provisoirement de plusieurs cours et d’une unique maisonnette de terre, que je jugeai tout au plus suffisante à remiser mon bagage. Quant à l’installation de ma personne et de mes domestiques, on n’y avait pas songé. Qu’on juge de mon désappointement ! Aussi, sans plus d’explications, donnai-je l’ordre qu’on me ramenât mon cheval, résolu que j’étais, dis-je à Titiwi, d’aller me plaindre directement à son maître de cet inqualifiable sans-gêne. Bien m’en prit : mon cheval n’était pas encore sellé, qu’à coups de hache, ce fut l’affaire de quelques minutes, on avait pratiqué au travers d’un mur une issue qui me procurait un logement relativement convenable. Cette porte improvisée donnait accès sur une belle cour carrée où s’élevait un grand bâtiment renfermant une chambre spacieuse, avec un magasin contigu, parfaitement propre à me servir de résidence personnelle. Dans la même cour se trouvaient deux autres locaux couverts où mes gens pouvaient loger et faire la cuisine.
Fort aise de n’avoir plus à courir, par la grande chaleur de midi, après un logement, je me tins pour satisfait, et me payai immédiatement les douceurs de la sieste. Quant à Titiwi, il s’empressa de retourner près du Cheik, pour l’informer de mes dispositions, et à peine avais-je eu le temps de me reposer et de faire un bout de toilette, qu’un messager arriva du palais pour m’inviter à une audience.
Ahmed Ben Brahim, le maître du logis et mon hôte, vint me prendre pour cette circonstance, et me fit du même coup sa visite de salutation. C’était un homme de même corpulence que Titiwi, et dont la physionomie ne prévenait pas davantage. Son teint était bronze foncé, et très noir pour un Arabe, car il appartenait à la tribu schôa des Oulâd Hamed. Le développement excessif de sa mâchoire inférieure et l’expression sensuelle de sa bouche décelaient un bestial épicuréisme dont les suites se traduisaient par une obésité monstrueuse. La duplicité et l’arrogance éclataient du reste dans toute sa personne, en dépit du langage mielleux dont, en cette première entrevue, il crut devoir user avec moi.
Devant la porte l’attendait un superbe cheval, ayant la vigueur voulue pour porter un pareil cavalier. Un esclave tenait la monture ; un autre se pendait de tout son corps à la selle, pour faire contre-poids au personnage, que quatre autres serviteurs aidèrent à se hisser sur la bête. L’animal partit aussitôt à l’amble, les esclaves suivant au trot. Le principal domestique chevauchait tout à côté de son maître, la main droite sur la croupe de l’animal que montait celui-ci ; un second portait le glaive, un troisième la carabine, un quatrième la cravache en peau d’hippopotame, un cinquième enfin les mentonnières, sans parler de deux autres en serre-file, qui ne portaient rien.
Grâce au rang de mon hôte et à ma qualité d’envoyé officiel, nous eûmes le privilège de mettre pied à terre, non pas à quelque distance du palais, comme le veut l’usage, mais à la porte même. Nous pénétrâmes d’abord dans un vestibule soutenu par une rangée de piliers de terre carrés, où se tenaient les gardes de l’huis extérieur, et où étaient posés une demi-douzaine de petits canons de bronze, dont les affûts minables semblaient rendre la locomotion fort problématique. L’étiquette exigeant que l’on se déchausse dans ce vestibule, je biaisai du mieux que je pus, en retirant tout bonnement mes socques, dans lesquelles je portais de petites sandales de cuir jaune, comme le font chez eux les Arabes du littoral nord, pour ne pas aller pieds nus ou sur leurs bas. Mon introducteur remit à un serviteur son burnous, son tarbousch et son turban, trois pièces d’habillement qu’il est également interdit de garder devant le maître ; puis, après avoir traversé une longue cour et une salle d’attente, nous atteignîmes un espace découvert où l’on avait établi pour les visiteurs une sorte de marquise en paille, destinée à abriter du soleil ou de la pluie.
Ce fut là qu’on nous annonça, et bientôt après, traversant un autre vestibule, où se tenaient quelques eunuques et des esclaves, nous pénétrâmes dans la salle d’audience. Celle-ci, de grandeur médiocre, semblait encore rapetissée par une double file de gros piliers quadrangulaires, qui allaient s’amincissant un peu vers le haut, et offraient quelques rudiments de décoration. De là nous gagnâmes un enfoncement de la pièce, d’où l’on avait vue sur une partie de la salle, et où se devait faire la réception. Le sol y était garni de tapis, et les murs d’argile gris tendus d’étoffes de diverses couleurs et de tous les modèles. Une jolie couche de fer, de fabrication européenne, et un fauteuil de bois grossièrement sculpté constituaient, avec un banc transformé en divan au moyen d’un matelas, de tapis et de coussins, tout l’ameublement de ce petit réduit.
Sur le banc était assis, les jambes en croix, le cheik _Omar Ibn el- Hâdsch Mohammed el-Amin el-Kânemi_. Il portait un simple burnous de drap sur un vêtement blanc du Bornou, et un immense turban blanc très artistement enroulé. Devant lui, sur le divan, était posé le glaive royal ; à côté de lui, sur un coussin, s’allongeait une carabine incrustée d’argent, tandis qu’à terre bâillaient deux pantoufles jaunes brodées à la mode de Tunis. Toute la personne du Cheik respirait une extrême propreté. C’était un homme âgé d’environ 50 ans, de taille moyenne, assez gras, la barbe blanche, le visage plein, absolument noir de peau, avec un air bon et intelligent.
Il me dit plusieurs fois, en bégayant, car il n’avait presque plus de dents : « Bienvenu (_Marhabâ_), Dieu soit loué (_Hamd hillâh_) ! » Puis, après m’avoir quelque peu questionné sur mon voyage, les affaires du Fezzan, de Tripoli, de Constantinople, ainsi que sur mon pays et le roi Guillaume, il se mit à me parler des visites que Barth et Rohlfs avaient faites au Bornou, et de l’amitié qu’il avait pour eux. Je saisis cette occasion pour lui dire avec quelle joie j’avais accepté la mission dont mon maître et souverain m’avait chargé auprès du prince le plus puissant du Soudan, et combien, malheureusement, j’avais été désillusionné par la façon dont on m’avait accueilli ; non pas, ajoutai-je, que ce défaut d’égards m’eût affecté personnellement, mais parce que, étant donné l’objet de mon voyage, j’avais dû y voir un manque d’attention envers mon souverain, le grand potentat de l’Allemagne du Nord.
Le vieux prince me répondit d’un air embarrassé que, par suite d’un malentendu, ma lettre de Nguigmi venait seulement de lui être remise, que par conséquent il n’avait pas été informé du caractère et du but de mon voyage, que néanmoins il me demandait pardon pour ce qui était arrivé, que rien n’était plus loin de sa pensée que de vouloir offenser hôtes et messagers venant d’un pays dont il avait appris, depuis des années, à connaître et à estimer les fils et les représentants. Bref, il me pria de ne plus penser au malentendu, et, pour mettre fin à cette explication désagréable, il fit un signe à l’eunuque Abd el-Kêrim, lequel apporta et me mit sur les épaules un burnous de fin drap noir doublé de soie. Titiwi, qui venait d’entrer sur l’entrefaite, me dit, pour achever de m’apaiser, qu’au lieu de me formaliser, j’avais au contraire tout lieu d’être fier, qu’un puissant prince comme le cheik Omar eût daigné m’adresser des excuses. Non seulement je voulus bien me contenter de cette explication, mais j’éprouvai un vrai plaisir de voir le bon accord rétabli. Après un nouvel échange de paroles courtoises, je me retirai, ravi de l’amabilité, de la tenue digne et simple, des manières intelligentes de l’homme dont dépendait surtout le succès de mes expéditions ultérieures.
Le lendemain eut lieu la présentation solennelle des présents du roi Guillaume. Le tout agréa fort au roi nègre qui, par parenthèse, me fit répéter et déclamer une demi-douzaine de fois en allemand la lettre royale que je lui avais remise dans une jolie boîte, avec sa traduction en arabe. Comme j’ajoutais que, parmi les cadeaux, manquait un objet, — c’était une voiture, — que Moustafa Bey, c’est-à-dire Gerhard Rohlfs, avait promise autrefois de faire envoyer au Cheik, mais qu’à la première occasion favorable on s’empresserait de combler la lacune, la joie du prince ne connut plus de bornes, et il m’assura qu’il savait parfaitement, comme le monde entier, avec quelle fidélité scrupuleuse les Chrétiens observaient la parole donnée.
J’étais à peine sorti du palais, que toute la ville était informée de la splendeur des présents du Chrétien. Si cette nouvelle me valut un surcroît de considération, elle éveilla d’un autre côté, chez messieurs les dignitaires bornouans, des espérances que je n’étais pas en état de satisfaire. De ces dignitaires, le premier auquel je rendis visite fut un certain Fellati Ibrahim, que Gerhard Rohlfs m’avait spécialement recommandé, comme jouissant de beaucoup d’influence et de crédit. Par malheur, entre temps, son étoile avait bien pâli, et, s’il conservait encore, du moins dans la bouche du peuple, son titre de _Digma_, il n’avait plus sa faveur d’autrefois. Il me fit toutefois l’effet d’un brave homme. De chez lui, j’allai chez le fameux Lamino (El-Amin), dont j’ai déjà eu occasion de parler. Dès la porte de sa maison, située sur une vaste place dans la ville orientale, je pus juger, au grand nombre de chevaux somptueusement harnachés qui attendaient la sortie de leurs maîtres, et à la foule d’esclaves, de petits fonctionnaires, de clients, sans parler des mendiants, qui assiégeaient l’huis, de quelle importance jouissait le personnage. La place n’était point précisément tenue avec propreté ; il y bâillait des trous à immondices, que fouillaient des pourceaux. J’entrai. Dans un vestibule, j’aperçus un gros ichneumon, attaché à la manière d’un chien, qui flaira nos pieds en reniflant ; plus loin, une jeune hyène en liberté me regarda fixement de ses yeux sournois ; tout autour du vestibule, il y avait des esclaves et des malfaiteurs enchaînés. Plus loin encore, dans la première cour, se trouvait, également à la chaîne, un de ces superbes lynx d’Afrique (_F. Caracal_), au corps isabelle, au ventre blanc, auquel ses longues oreilles redressées (_Soumo_) ont fait donner par les Bornouans le nom de _Soumoli_. Des esclaves étaient en train de décharger une trentaine de chameaux qui arrivaient des domaines ruraux du maître avec une provision de céréales. Par terre gisaient d’énormes têtes de buffles, trophées de chasse cueillis sur les bords du Tsâd.
Un portique de passage, fourmillant de solliciteurs et d’esclaves, me donna accès dans une autre cour sur laquelle s’ouvrait la salle d’audience. Là se tenaient accroupis en groupe des chefs arabes et des esclaves d’une condition plus relevée, qu’on me désigna comme les « capitaines » du maître de la maison ; car Lamino entretenait une troupe de cavalerie régulière d’environ 1,000 hommes, dont 300 cuirassiers, et une garde du corps de 40 à 50 soldats, également montés, qui ne s’éloignaient jamais de lui et qui formaient son escorte habituelle.
Ce fut le chef des eunuques, — encore un luxe inusité au Bornou que ce personnage se payait, — qui m’annonça au seigneur de céans. Il nous fallut fendre la presse pour pénétrer dans la vaste salle où, du matin au soir, il recevait subordonnés, amis et solliciteurs. Je trouvai, assis sur une peau d’antilope, entouré de ses familiers, un homme chauve, replet, quelque peu crasseux, qui m’accueillit avec un sourire amical, et me fit aussitôt étendre une toison. Il avait un teint roux- grisâtre, une tête puissante attachée à une vraie encolure de buffle, et, contrairement à l’usage du Bornou, il portait toute sa barbe blanche. Par sa membrure, il me rappela les pachydermes de son pays. Près de lui était une grande corbeille remplie de chaînes, car Lamino était une espèce de ministre de la police, et Barth raconte avec quelle rigueur cruelle il s’acquittait de ces fonctions. Chacun savait d’ailleurs qu’il avait occupé sa jeunesse à brigander par les routes, et ce fut dans l’exercice de ce métier qu’un haut fonctionnaire d’Omar, ayant reconnu ses capacités, l’avait pêché pour le service du Cheik. Pour le moment sa richesse autant que sa puissance, sa libéralité autant que ses façons bienveillantes, en faisaient un objet d’admiration pour les gens de la capitale, et il était à coup sûr le personnage le plus populaire du Bornou. S’il était souvent d’une dureté implacable pour les criminels, il convient de dire que la justice s’alliait chez lui à la sévérité, et qu’il était vraiment urgent de pourvoir au rétablissement de l’ordre et de la sécurité dans un État où la faiblesse du prince comme la vénalité inique des dignitaires avaient eu pour effet d’accroître d’une manière dangereuse le nombre des malfaiteurs. S’il était craint de ces derniers et odieux aux intrigants de cour, il était, en revanche, estimé des particuliers, apprécié par le prince, adoré de ses esclaves, et béni des pauvres.
La passion favorite de ce haut justicier, c’était le soin de sa cuisine. Sans cesse il essayait de nouveaux mets, et cette activité culinaire lui prenait une bonne part de son temps. Il goûtait à tout ce qu’on lui apportait du dehors, et il avait toujours sous la main toutes sortes d’ingrédients variés à l’aide desquels il donnait lui-même le dernier assaisonnement aux plats de régal. Il expliquait volontiers ses recettes, se répandant en conseils d’expert, et se glorifiant de posséder à ce point de vue les cuisinières les plus entendues qu’il y eût du Nil au Niger. Je me souviens qu’il me prépara de sa propre main une boisson aromatique à la farine de riz, au miel et au lait, qui faisait le plus grand honneur à son goût. Ajoutons que si cet épicurien ne touchait jamais à un breuvage alcoolique, il ne partageait cependant point la prédilection d’Hippocrate pour l’eau claire.
Tout en manipulant et en épiçant fervemment ses plats, Lamino n’oubliait point les affaires ; il les menait de front avec la cuisine, donnant concurremment des audiences, expédiant les solliciteurs, écoutant les accusés, recevant les nouvelles, distribuant ses ordres et ses instructions, et trouvant encore le temps de me parler de Barth et de Rohlfs, dont il avait gardé le meilleur souvenir. Il me promit son entière protection, et, comme je l’entretenais de mon intention de visiter les îles du lac Tsâd, il entra également dans mon dessein, qu’il trouvait parfaitement praticable avec l’aide d’un capitaine Bouddouma du nom de Kachella Kimmé. Il regrettait seulement que je fusse arrivé en un moment où une épizootie générale avait porté un grand préjudice au bien- être public. Rien que pour sa part, il avait perdu 32,000 têtes de bétail. La gent chevaline, elle aussi, avait été, paraît-il, très gravement éprouvée.
Je sortis donc avec d’excellentes impressions de chez cet homme, que tout le monde s’accordait à me représenter comme disposant de plus de pouvoir que le Cheik lui-même, en ce sens qu’il était le seul dignitaire qui fût capable de brider la débonnaireté dangereuse d’un souverain dénué de volonté, et le seul sans le conseil et l’avis duquel celui-ci jamais ne se permît d’agir. Manquait-il quelque chose à Omar, Lamino était là pour le lui procurer ; y avait-il quelque difficulté politique avec un vassal ou un roi voisin, Lamino se chargeait de la solution, et il savait toujours débrouiller les choses avec autant de fermeté que de prudence. Il était en outre précieux en affaires, payant toujours rubis sur l’ongle, tandis que les autres officiers de la cour ne se faisaient nul scrupule de manquer à leur parole et de traîner les règlements de compte en longueur. Joignez qu’il se tenait ostensiblement en dehors de toutes les basses intrigues de cour, et que si l’on pouvait parfois lui reprocher sa rigueur, sa réputation demeurait hors d’atteinte.
J’allai voir ensuite le secrétaire d’État et privé du prince, Moallim Mohammed, lequel exerçait avec beaucoup de conscience, disait-on, les fonctions de juge supérieur, et celles d’interprète de la loi religieuse. C’était un homme maigre, ridé, grave, de manières pédantes, qui jouissait à la ronde d’un grand renom de savant, et qui possédait une bibliothèque n’ayant point sa pareille depuis Kartoum jusqu’à Timbouctou. Son ambition prétentieuse lui avait aliéné ses collègues de l’administration et de la cour. Je visitai aussi cet Ahmed Ben Brahim, que j’ai déjà présenté au lecteur, un intrigant qui ne devait sa faveur qu’au souvenir des grands services de son père et à l’entremise de la première femme du souverain ; et enfin le sieur Titiwi, le « consul des Arabes », comme l’appelaient ses flatteurs.
Chacun des personnages auxquels j’avais présenté mes hommages m’ayant répondu, selon l’usage, par l’envoi d’un bélier vivant, j’eus bientôt une cour pleine de ces animaux. Je n’avais point du reste à me préoccuper de ma cuisine, car, les premiers jours de mon arrivée, il y fut pourvu du palais du roi, et j’emmagasinai ainsi tant de provisions que toute ma maisonnée eut le couvert assuré pour un bout de temps. Il m’en coûta, il est vrai, d’onéreuses bonnes-mains aux esclaves pourvoyeurs. Le Bornou est le pays par excellence du pourboire, qui y est si bien obligatoire, que messieurs les eunuques et autres esclaves ont des tarifs fixes dont il n’y a pas à appeler. Au premier eunuque, je donnais 4 thalers, au second 3, au quatrième 2, et cette gratification était exclusivement personnelle aux hommes qui dirigeaient le transport des objets ; les porteurs proprement dits n’y avaient aucune part. Heureusement que ces derniers étaient beaucoup moins exigeants pour leur compte, et se contentaient de menus cadeaux, tels que miroirs de poche, foulards de coton et rasoirs. Je ne dois pas omettre de dire, qu’en outre des comestibles précités, le Cheik me gratifia, toujours par l’entremise d’un eunuque, de divers échantillons de costumes soudaniens. Encore son amabilité ne se borna-t-elle pas à ces dons : il m’envoya un matin un jeune bœuf vivant, puis, le lendemain, ou plutôt la nuit, entre une et deux heures, on me réveilla pour que je prisse livraison d’un beau cheval pie. Comme je m’étonnais du moment choisi pour me faire agréer le cadeau, on m’expliqua que le transfert des chevaux avait lieu de préférence la nuit, pour les garantir du « mauvais œil » de la part des hommes. Il va sans dire que le pourboire dut se modeler sur la circonstance.
Quant aux présents que je fis aux dignitaires susnommés, ils restèrent nécessairement au-dessous et de l’importance des personnages et de mon caractère d’envoyé d’un puissant prince de l’Europe. Ce fut mon vieux Mohammed qui eut mission de les remettre en mon nom ; seuls Lamino, et le prince héritier reçurent les leurs de ma main propre. Bien que les gens par moi gratifiés se fussent sans doute attendus à mieux, ils ne laissèrent pas cependant de chercher à resserrer leurs rapports avec moi, les uns par l’espoir d’obtenir plus tard davantage, les autres dans le désir de me soustraire à des influences rivales.
Chacun aussitôt, à qui le mieux, de me mettre en garde, confidentiellement, contre ses collègues, et de se rehausser à mes yeux. Lamino lui-même m’envoya l’avis d’avoir à me méfier de mon hôte, et surtout de ne goûter, si possible, à aucun des mets provenant de sa cuisine. L’ex-Digma me fit aussi exprimer l’espoir qu’à l’exemple de Rohlfs mon devancier, je ne manquerais pas en toute occasion de recourir à lui, d’autant que Mo’allim Mohammed n’était qu’un intrigant déguisé, Titiwi un coquin, Ahmed Ben Brahim une canaille, et que je ne pouvais prendre assez de précautions contre ces trois hommes. Mo’allim Mohammed, de son côté, m’offrit expressément son assistance en toutes choses, mais se borna, en sa qualité de savant et d’homme politique, à me faire observer d’une manière générale, qu’à Kouka on ne pouvait être trop circonspect dans le choix de ses conseillers et qu’il fallait avant tout se méfier des gens de cour. Ahmed Ben Brahim enfin m’avisa que le Cheik m’avait tout spécialement remis entre ses mains, en l’autorisant à se charger de toutes mes affaires, et il profita de l’occasion pour me traiter l’ex-Digma de « fils de chien », et pour m’arranger les autres de façon analogue. Il n’y eut que Titiwi qui garda un silence prudent : il était, il est vrai, notoire qu’il s’était entendu avec mon hôte pour lui livrer ma personne à exploiter, tandis que lui-même s’était adjugé, comme revenant-bon, celle de Bou Aïscha.