Il ne nous fallut que deux heures, le 26 mai, pour atteindre la large vallée de Kawâr, qui se déployait devant nous sous la forme d’une forêt de palmiers allant se perdre vers le sud. Bou Aïscha, pour faire son entrée, avait revêtu un accoutrement militaire si somptueux, qu’auprès de lui j’avais l’air d’un porte-guenilles. Ce chef d’ambassade avait du reste le droit de s’attendre à une réception cérémonieuse de la part des habitants de l’oasis, auxquels le rattachaient tout à la fois des liens de reconnaissance et de trafic. C’était lui que, quelques années auparavant, le gouvernement de Tripoli, soucieux d’assurer la sécurité de cette voie marchande de la Méditerranée au Bornou, avait chargé de faire rendre aux gens de Kawâr différents captifs que les nomades pillards de la Grande-Syrte avaient enlevés au cours d’une razzia.

Dès Anaï, le hameau le plus septentrional du pays, les indigènes s’empressèrent de répondre de leur mieux à la musique de nos timbaliers et de nos fusils. A la tête d’un groupe de villageois, deux cavaliers, montés sur des chameaux, se portèrent au galop à notre rencontre, tandis que leurs compagnons nous saluaient du cliquetis de leurs lances et de leurs javelots. La plupart de ces hommes avaient le teint très foncé, avec la physionomie accentuée qui est habituelle aux Toubou. La partie féminine de la population ne manquait pas d’une certaine grâce, sa nervosité originelle se trouvant ici atténuée par un mélange de sang nègre. Des femmes et des jeunes filles, bellement drapées, agitant des éventails en plumes d’autruche ou en feuilles de palmier, allaient d’un groupe de notre caravane à l’autre, en faisant entendre ce claquement de langue particulier, dont j’ai déjà eu occasion de parler[63], et en nous gratifiant de mille génuflexions respectueuses.

Il nous fallut accepter le repas de bienvenue que nous offrirent les gens d’Anaï, village de cent feux environ, situé au pied d’une petite rangée de roches de grès, dont la plus considérable, un bloc à pic de trente mètres d’élévation, au haut duquel on se hisse à l’aide de bonnes échelles de palmier, sert, en cas d’attaque, de lieu de refuge. Sur le sommet ont été établis, pour loger les fugitifs et leurs provisions, des locaux en pierre munis de portes fermant avec soin, et protégés par un avant-mur de terre de près d’un mètre de hauteur. Toute la masse rocheuse est d’ailleurs percée d’excavations et de galeries intérieures, dans lesquelles, aux moments de péril, on retire à l’abri le menu bétail. Immédiatement au pied de la paroi qui regarde le village, se trouve une fontaine où l’on peut, de la plate-forme du rocher, faire descendre un seau. Par malheur, il est rare que cette citerne ait de l’eau en suffisance, d’où il résulte que, le cas échéant, la citadelle, difficile à prendre, n’est guère tenable plus de quelques jours.

Le second village de Kawâr, Anikoumma, comme on l’appelle (par corruption d’Eï Tchouïma ou Kiouïma, qui veut dire _Roches blanches_), est situé à une petite demi-heure du premier, à la lisière orientale de l’oasis, et, semblablement, au pied d’une forteresse naturelle de rocher. Il renferme de soixante à soixante-dix cases. Là encore, il nous fut fait un accueil solennel, malencontreusement troublé néanmoins par un effroyable vent d’est qui vint emplir toute la vallée d’une trombe suffocante de poussière, obligeant les indigènes eux-mêmes, quoique habitués à ce phénomène, à chercher un refuge dans leurs maisons.

A Anikoumma, j’eus le plaisir de revoir, et cette fois en pleine sécurité, plusieurs de mes anciennes connaissances du Tibesti. Tels furent entre autres, le fils de Temidomi, et Arami mon libérateur, qui parurent le soir même, tant pour me saluer que pour solliciter de Bou Aïscha des lettres avec lesquelles ils se proposaient de se rendre à Mourzouk afin d’y négocier la paix entre leurs compatriotes et le Fezzan. Cette affaire réglée, Arami profita de la nuit tombante pour me rappeler confidentiellement les services qu’il m’avait rendus au Bardaï, et réclamer de moi, sous une forme moins impérieuse pourtant qu’autrefois, l’octroi de quelques cadeaux. Je dois dire que mes gens, dont la haine contre les Toubou n’avait pas encore eu le temps de s’assoupir, ne furent pas d’une politesse exquise avec le Maina ; mais, quoique j’eusse fait tous mes efforts pour les ramener à la raison et obtenir d’eux un langage conciliant à l’égard de mon hôte, l’impossibilité où je me trouvais de gratifier le noble Arami fut cause qu’il me quitta d’un air courroucé, en me déclarant avec menace qu’on me réglerait sommairement mon compte, si jamais il me reprenait fantaisie d’aller au Tibesti. J’avoue que, pour le moment, je ne me sentais pas une extrême envie de récidiver.

Après que Bou Aïscha eût fait de nouvelles emplettes en chameaux et en céréales, nous transférâmes, le 28 mai, nos quartiers à Aschenoumma, autre localité plus méridionale, toujours à la lisière Est de l’oasis. Ce village, qui offre le même site caractéristique que les précédents, compte une centaine d’habitations, dont un grand nombre étaient alors vides, leurs propriétaires étant en voyage pour affaires ou ayant émigré à la suite des dernières attaques des Oulâd Sliman. Eldchi, que nous gagnâmes le lendemain, était à peu près dans les mêmes conditions.

De cette dernière bourgade, on en aperçoit une autre à dix minutes plus au sud, qui porte le nom de Digomani, et à l’ouest, dans la même direction, apparaît un lac entouré d’une luxuriante végétation, avec un grand bois de palmiers à l’arrière-plan. J’ajouterai que, près de mon campement d’Eldchi, se tenait un marché assez animé qui me permit de faire de nouvelles observations sur le type et le costume du beau sexe toubou. Des chèvres, du trèfle, des dattes, des céréales et du sel, tels étaient les objets débités sur la place.

Dirki, la résidence du souverain de Kawâr, est sis à la partie ouest de l’oasis. Nous nous y rendîmes le 30 mai, en passant par la rive sud-est du lac en question, lac salé qui a deux kilomètres environ de longueur et dont les bords présentent un épais ourlet de roseaux. Au bout de deux heures, comme nous approchions de la capitale, nous en rencontrâmes les habitants, qui, leur Dardaï et ses dignitaires chevauchant en tête, venaient nous offrir leurs salutations.

Dounnoma, — c’était le nom du prince, — était un jeune homme de vingt et quelques années, très foncé de teint, petit, trapu, avec une physionomie régulière et presque avenante. Sa façon de saluer était simple, avec une pointe de galanterie. Sa suite se composait de cinquante ou soixante personnes des deux sexes, dont l’habillement décelait une certaine aisance, et qui, toutes, trahissaient dans leurs manières une urbanité due aux relations fréquentes que ces gens ont avec les étrangers. Les femmes surtout mettaient dans leurs démonstrations un enthousiasme des plus passionnés, et je crus que leurs hommages envers Bou Aïscha ne finiraient jamais ; c’étaient des contorsions de corps, des balancements pleins de grâce, des génuflexions, avec accompagnement de récitatifs rythmés, que l’une d’elles improvisait et que les autres répétaient en chœur. Tantôt toute la compagnie tombait à genoux, se couvrant humblement de sable la tête et les épaules ; tantôt, comme d’un commun accord, sans que la grâce de leurs mouvements en souffrît, toutes ces femmes se précipitaient sur les jeunes hommes de notre caravane, et les éventant avec des roseaux, des branches de palmiers ou des plumes d’autruche, elles les incitaient à renouveler leurs salves de coups de fusil.

Avec elles étaient deux exécutants, dont l’un s’escrimait sur un gros tambour, tandis que l’autre, sans se préoccuper d’aller en mesure avec le premier, tirait comme un enragé d’une corne d’antilope des accents qui n’étaient pas précisément des plus mélodieux. Toute la troupe suait à grosses gouttes, tant à force de se démener que par l’effet de la température qui, à l’ombre de l’arbre le plus touffu, excédait 45 degrés.

Guidés par cette avant-garde, nous passâmes le long d’un second petit lac, presque à sec, qui se trouve à la frange sud de la ville, et nous dressâmes nos tentes de ce côté, au milieu d’un bois clair de palmiers. Le Dardaï nous envoya bientôt, à titre de présent d’hospitalité, un jeune bœuf que les Marocains, pour qui manier le couteau est une fête sans pareille, ne voulurent laisser à personne le plaisir d’abattre. Là, outre Arami, qui vint me faire encore une fois sa visite, non sans avoir à essuyer de nouvelles rebuffades de mes gens, je vis paraître Kolokomi, mon ex-guide si sujet à caution. L’après-midi, quand la chaleur fut un peu tombée, j’entrepris une excursion dans la ville, la plus ancienne et la plus considérable de l’oasis de Kawâr.

Dirki, ou encore, en tedâ, Dirko, est d’origine bornouane. Elle semble avoir été fondée, au commencement du onzième siècle de notre ère, par le roi Arki, qui y établit une colonie d’esclaves et de Bornouans. Les maisons y sont toutes en terre salifère et disposées comme au Bornou. Il subsiste encore autour de la ville des restes d’anciens murs de terre. En étendue, elle surpasse Gatroun, quoique fort dépeuplée, elle aussi, dans ces derniers temps.

Outre le lac qui la borne au midi, il y en a un autre un peu plus à l’ouest. Comme Mourzouk, Dirki doit aux marais salins qui l’environnent des effluves de malaria qui n’épargnent même pas toujours les habitants. Aussi, en ma qualité d’Européen et de médecin, ne chômai-je point de visiteurs. Mon activité, il est vrai, s’exerça surtout sur les dents cariées. Une jeune fille d’Aschenoumma avait été témoin de la façon dont j’avais débarrassé d’une molaire malade un de mes domestiques : dès ce moment, mon repos fut perdu. Mon renom d’habileté en cette branche modeste de chirurgie me suivit à Eldchi et à Dirki, si bien qu’en une seule journée une trentaine d’extractions étaient mes moindres trophées. Jeunes et vieux se prêtaient de bon cœur, sans donner la plus petite marque de douleur, à ce genre d’opération peu aimable, et il y avait même des individus qui se faisaient arracher trois et quatre dents de suite dans une même séance, sans paraître complètement rassasiés. Une jeune fille, à laquelle, sur ses pressantes instances, je venais d’extirper déjà cinq chicots, me pria et me supplia de bien regarder s’il ne restait pas encore quelque part un petit relief à déraciner.

Obligé naturellement de faire quelques cadeaux au Dardaï, je lui envoyai par Bouï Mohammed un burnous de drap, un tarbousch, douze aunes de mousseline pour turban, un chapelet de bois de sandal et trois flacons d’essence. Mais Dounnoma répudia ces dons comme insuffisants, sous prétexte que Gerhard Rohlfs avait gratifié son prédécesseur de 70 thalers Marie-Thérèse, et que moi-même j’avais traité d’une façon beaucoup plus généreuse son cousin et collègue du Tou, bien que Kawâr, qui commande la route de caravanes du Bornou, soit un passage de plus d’importance que le Tibesti. Comme Bou Aïscha et nos compagnons trouvaient nonobstant mes présents tout à fait convenables, et qu’avec la confiance que me donnait la force de notre caravane, je refusais absolument de me laisser extorquer rien de plus, le jeune chef se résigna, non sans me déclarer d’une façon aussi amicale que naïve, que, si j’avais été seul, il m’aurait bien autrement mis à contribution, et qu’il espérait du reste se rattraper à mon retour. Je ne pus que lui répondre que j’étais absolument convaincu de la vérité de ses paroles, mais qu’avec l’aide de Dieu, je comptais ne le revoir jamais. Néanmoins, j’ajoutai encore quelques jolis présents pour son oncle, Hâdch Billâh, eu égard à ce que c’était lui qui, vu la jeunesse et l’inexpérience de son neveu, avait en main les rênes de l’État.

Si le souverain temporel de Kawâr résidait à Dirki, le chef spirituel habitait Schimmedrou, où se trouvait un Institut de Snousis. Cette localité, que nous atteignîmes le 1er juin, est située à une bonne heure de l’autre, dans le sud-sud-est. Les hommages d’accueil nous y furent rendus presque exclusivement, toujours suivant les us habituels, par la partie féminine de la population. Arrivés non loin de la _Zaouia_, nous fîmes halte pour témoigner de notre respect envers le gardien de la foi ; nous n’en dûmes pas moins attendre assez longtemps qu’il plût au maître du lieu de sortir.

Il parut enfin, à la tête des habitants mâles de Schimmedrou, à qui ce peu d’empressement du religieux à venir au-devant d’un personnage tel que Bou Aïscha imposait certainement au plus haut degré. Ce sous-chef des Croyants daigna pousser la condescendance jusqu’à s’avancer vers nous à une centaine de pas de sa demeure. De notre côté, nous mîmes respectueusement pied à terre, et abordâmes le saint homme avec le maintien le plus digne qu’il se put. Chacun de nous, l’un après l’autre, lui baisa humblement la poitrine, tandis que lui, comme abîmé en de pieuses méditations, tournait négligemment son rosaire d’une main, et, de l’autre, faisait le geste d’embrasser celui qui le saluait, non sans avoir soin, malgré son indifférence apparente, de proportionner et de nuancer ledit geste d’après l’état social et la qualité de chacun.

La hauteur et l’arrogance de ces cheiks snousis surpassent tout ce qu’on peut imaginer ; mais, ce qui est encore au-dessus, c’est l’esprit de ruse et d’astuce qu’ils déploient pour accroître et étendre leur influence. Quelle haute idée ne doivent pas avoir de leur chef spirituel les modestes habitants de Kawâr, en voyant un homme tel que Bou Aïscha, un membre du gouvernement de Tripoli, un envoyé direct du Commandeur des Croyants, descendre de cheval à cinquante pas de lui, pour aller baiser la frange de sa robe ? Il va sans dire qu’en ce qui me concerne je n’eus pas les premiers honneurs de la scène ; car lorsque, mon tour de salut étant arrivé, j’allai au pieux homme pour lui tendre la main, il retira la sienne en arrière, et se contenta de marmotter quelques mots de bienvenue, tels qu’on peut en accorder à un infidèle. Heureusement que peu de gens remarquèrent le déni de politesse.

Schimmedrou, situé au revers de la chaîne orientale, compte de 120 à 130 habitations, disséminées sur les pentes et au pied nord-ouest d’une de ces citadelles rocheuses, à plateau culminant, que j’ai déjà eu occasion de décrire. Celle-ci, haute de 80 mètres, n’est accessible que du côté sud-est, au moyen d’une échelle. Outre plusieurs fontaines dans la vallée, il s’en trouve une autre plus haut, dans la _Zaouia_, qui n’a pas moins de onze mètres de profondeur.

Tandis que Bou Aïscha et ses compagnons faisaient ripaille près du missionnaire en affichant des dehors de piété, j’occupais comme d’habitude mes loisirs en donnant des consultations médicales. Nos chameaux, de leur côté, s’en allaient chaque matin au vert dans un pacage d’_akoul_, où ils se régalaient à leur façon. La chaleur, toujours excessive, se trouva un peu tempérée le 2 juin par un vent violent du sud-est qui amoncela au ciel de gros nuages ; par deux fois, il tomba même quelques gouttes de pluie.

Le 4, nous allâmes à Emi Madema, petite localité de 80 feux ; le lendemain, nous couchâmes à Aguerr, et le 7 nous entrâmes dans le district de Bilmâ, dont les inépuisables salines alimentent la plus grande partie du Sahara, presque tout le Bornou et les États d’Haoussa.

Garou, qui en est le chef-lieu, et où la langue kanouri l’emporte déjà sur l’idiome tedâ, est l’unique ville de l’oasis. La population peut en être évaluée à 2,000 âmes. Malheureusement, en dépit des ressources qu’offre l’exploitation des salines, les pilleries incessantes des Oulâd Sliman ont ruiné en partie le pays. La bourgade voisine, celle de Kalala, est cependant assez prospère, grâce au mouvement des caravanes qui y viennent toute l’année faire provision de sel.

Somme toute, le plateau saharien que nous venions de parcourir va peu à peu décroissant d’altitude, depuis la haute vallée d’érosion (655m) d’où s’élève le Tummo jusqu’à la plaine de Bilmâ (350m). A cet abaissement correspond une modification dans l’aspect du sol, lequel devient de plus en plus fertile. Partout, dans l’oasis de Kawâr, l’eau se rencontre à moins d’un mètre sous terre. Géologiquement toutefois, la constitution du terrain est la même que dans le nord du désert. La plaine est semée d’intumescences tabulaires, aux parois retombant pyramidalement, dont l’élévation varie de 50 à 60 mètres, et d’où rayonnent à l’est ou au sud-est, dans le sens de l’inclinaison générale du pays, des dépressions à fond plat ayant à peine le caractère de vallées fluviales. Légèrement torse du nord au sud, l’oasis de Kawâr peut avoir 80 kilomètres de longueur sur 8 ou 10 de largeur. J’ai dit qu’elle était bornée à l’est par une chaîne de montagnes à pic. Du côté de l’ouest, au contraire, la ligne d’arête entre la vallée et le désert est à peine sensible.

Kawâr, je le répète, appartient aux Tedâ qui lui donnent le nom d’_Enneri Touguê_, désignation qui veut dire Val rocheux (_Touguê_, rocher), mais qui, entendue dans une plus large acception, peut signifier aussi « pays des solides constructions » : à preuve, l’appellation de _Toubougâ_ (habitants des villes) que les Tibestiens appliquent parfois aux gens du Bornou, contrée absolument dépourvue de rochers. Bien que l’élément bornou à Kawâr se soit mêlé au fonds tedâ de manière à n’en pouvoir plus guère être séparé, on retrouve néanmoins la diversité d’origine dans le mode de groupement des habitations. Les Toubou Reschâde, conformément à leurs usages natifs et aux nécessités que ceux-ci leur créent, ont pris soin d’adosser leurs demeures aux redans de rocher que le site leur offrait, et se sont conséquemment établis de préférence au pied de la chaîne orientale ou de ses contreforts. Les Bornouans au contraire, qui n’ont pas l’habitude des rochers, se sont installés dans le fond de la vallée, et, au lieu de se contenter de huttes éparses et de petits villages, ils ont, à la façon de leur pays, créé de véritables villes, avec des maisons de terre et des rues, le tout entouré de murs défensifs.

L’oasis entière renferme onze localités habitées, y compris un village que je n’ai pas vu, mais que Gerhard Rohlfs avait visité. Le chiffre de la population, que je crois pouvoir évaluer en bloc à 6,000 âmes, varie avec les circonstances politiques. Au lendemain d’une razzia de nomades, le pays se dépeuple ; mais, peu à peu, les fuyards reviennent ; la cueillette des dattes surtout a la vertu de revivifier la région. L’autorité nominale y est, on l’a vu, comme dans le Tou, aux mains d’un Dardaï (ou Mai) ; ce dernier appartient également à la tribu des Tomâghera, lesquels constituent à Kawâr le plus gros appoint de l’élément tedâ. A part le sel et les dattes (celles-ci de qualité secondaire), le sol n’y fournit point de produits à citer. Bien que favorisée par l’abondance d’eau, la culture des céréales y est nulle, entravée qu’elle est par les Touareg ; la présence de salines et la situation favorable de l’oasis entre le Bornou, le Fezzan, Ahîr et Ghât, ont porté d’ailleurs les Kawâriens à se faire de préférence négociants. Sans cesse ils sont par les chemins, à véhiculer les denrées du Soudan.

Kâwar est la plus importante oasis toubou du côté de l’ouest. Un peu plus loin, dans la même direction, s’en trouvent, on le sait, deux autres encore, Djebâdo et Agram : d’où il suit que la ligne de séparation entre les Tedâ et les Touareg peut être placée au 12e degré de longitude occidentale. Entre Ahir et les deux dernières oasis précitées s’étend une hamada nue et aride, de trois à quatre cents kilomètres de largeur. Agram et Djebâdo même ne sont pas des districts purement toubou : la première est plutôt une colonie bornouane mélangée d’éléments tedâ, et, quant à la seconde, encore que le fonds toubou y domine, elle renferme un fort contingent de gens de Sigguedim, localité colonisée à la même époque que Dirki, le chef-lieu de Kawâr, par des émigrés venus du Bornou. Ajoutons que, de Dirki à Agadés et à Ahir, la distance est de neuf journées de marche, et que, du même point à Ghât, elle est de onze jours.

VOYAGE AU BORNOU (SUITE)

* * * * *

CHAPITRE II

De Kawar à Agadem. — Nouveaux aspects de la faune et de la flore. — Arrivée à Nguigmi. — Première vue sur le lac Tsad. — Un chef bornouan. — Le fleuve Yoô. — Envoyés du cheik Omar. — Dernière étape vers Kouka.

Ce fut le 10 juin que nous reprîmes le cours de notre voyage. A une demi-heure au sud de Garou, la végétation disparut, et nous entrâmes dans une région de dunes qui est la section la plus pénible de la route, et où, plusieurs jours durant, hommes et bêtes eurent fort à peiner. Déjà cependant l’oasis de la Grande Zau (_Zau kourra_), où nous fîmes halte le 12, anniversaire de la naissance du Prophète (_Milâd_), offre une richesse de flore et de faune, telle qu’on n’en rencontre pas dans le Sahara au nord de Kawâr ; on sent qu’on approche d’une zone plus fertile. Malheureusement, au sortir de cet éden solitaire, on se retrouve aux prises avec les fastidieuses et décevantes lignes de dunes ; et c’est là surtout, pour le dire en passant, qu’on apprécie l’utilité du chameau. C’est là aussi que cet animal, tantôt émergeant au sommet d’une vague de sable, tantôt plongeant comme au fond d’un abîme, justifie son surnom de « vaisseau du désert ». Le voyageur, lui, tout à l’effort physique qu’il déploie, chemine machinalement sans mot dire. Nul sentier n’existe, bien entendu, à travers cette région sablonneuse, où même l’œil perçant de l’homme du désert chercherait vainement un point de repère accentué ; les seuls jalons du parcours sont les quelques rochers qui, de loin en loin, dressent leurs têtes rigides en faisant quelque peu tache au-dessus de l’éternelle houle de l’arène, pareils à des phares sauveurs sur une mer de sable. De zig-zags en zig- zags, on finit par dévier sensiblement de la route, et il faut ensuite corriger le premier mouvement d’inflexion par un autre opéré dans le sens inverse.

Les soirées, heureusement, dédommagent des fatigues du jour : le vent alors se tait ; le firmament, qu’aucun nuage ne voile, apparaît dans tout son azur foncé, avec son semis de constellations dont l’éclat n’a d’égal chez nous que celui qu’offre la voûte céleste, en certaines nuits d’hiver. Un calme profond plane sur l’aire immense où, toute la journée, on a peiné en proie aux rafales de vent et aux tourbillons de sables mouvants ; dans l’atmosphère diaphane, les contours des dunes se dessinent avec une netteté prodigieuse ; çà et là, sur les pâles croulières, pointe fantastiquement un rocher ; une strie lumineuse à l’horizon annonce le lever de la lune dont le globe argenté flotte bientôt dans l’éther, avec une allure si allègre et si gaie, qu’on s’imagine à tout instant qu’il va se mettre à sautiller par l’espace. Lumières et ombres, tout enfin revêt des formes tranchées qui prêtent aux reliefs multiformes des dunes je ne sais quelle variété mystérieuse, jointe à des intensités de clarté comme le soleil n’en pourrait produire. Ce sont là les meilleurs moments du voyage, et si dans le nord la nuit n’est point d’ordinaire l’amie de l’homme, au désert, par le clair de lune, sous la belle coupole d’un ciel étoilé, parmi les fraîcheurs de l’air assoupi, elle a pour lui un charme indicible.

Nous étant remis en marche quelques heures après minuit, le 15 juin, nous atteignîmes au matin les monts de Dibbela, que nous franchîmes par un col qui les sépare en deux parties. Au delà se trouve l’oasis du même nom, longue de trois quarts de lieue environ, et qu’une chaîne de dunes divise par moitié. Le lendemain nous passâmes deux reliefs rocheux connus sous le nom de Tchigrin. A ce point, nous étions enfin sortis de la région des collines de sable, dont l’étendue de Kawâr à Bibbela n’est pas de moins de 120 kilomètres. Aux dunes succédait maintenant une vaste plaine ondulée où la végétation commençait de reparaître. Vers l’oasis d’Agadem, située à 80 kilomètres au sud de Bibbela, le changement des aspects s’accentua de plus en plus. Les mouvements du sol figuraient presque des montagnes et des vallées ; les herbes fourragères abondaient, en même temps que se développait la vie animale. De quelque côté que l’on regardât, on n’apercevait qu’antilopes paissant tranquillement, en bêtes qui, n’étant point habituées à se voir pourchasser par l’homme, ne se dérangent pas même à son approche. Aussi détela-t-on les chiens, et bientôt trois de ces inoffensifs animaux du désert, un mâle, une femelle et un petit, mordirent la poussière. Ils appartenaient à l’espèce _addax_, et avaient des cornes en tire-bouchon de près d’un mètre de long, et fort élégamment contournées. On assure que le principe humide contenu dans les herbes fraîches dont ils se nourrissent leur suffit au point qu’ils n’éprouvent presque jamais le besoin de boire, et c’est même la passion qu’ils ont pour cette excellente provende qui les rend d’ordinaire si faciles à chasser. Le nombre de ces bêtes était, je le répète, incroyable ; il s’en montrait de toutes parts, par individus isolés, par petits groupes, et par troupeaux de centaines de têtes. Dans le dialecte Dâza de la langue toubou, on les appelle _tourouë tchongi_, et les innombrables levriers à l’aide desquels on les chasse leur a fait donner chez le reste des Tedâ le surnom de _kididâ_ (Gens des chiens, de _kidi_, chien).

L’oasis d’Agadem, où nous arrivâmes le 18, est située au pied ouest de la chaîne du même nom. Pas plus que Bibbela, et que Belgajifari, qui est plus au sud, elle n’est une station bien sûre pour les voyageurs ; aussi, avant d’y pénétrer, a-t-on soin de détacher des éclaireurs chargés de s’assurer s’il ne s’y trouve point en embuscade quelques bandes de Touareg ou de Toubou, et, à moins qu’on ne soit bien armé, on n’y séjourne que le temps nécessaire. Ce fut là que je saluai pour la première fois au passage une espèce d’arbre que j’avais déjà vue au Tibesti : c’est le _koussomo_ (_Capparis Sodada_), en arabe _toundoub_, et, par corruption, en bornouan _toumtoum_.

Le 22, nous croisâmes dans le Grand Steppe (_Tintoumma_), une petite caravane dont l’apparition à l’extrême horizon n’avait pas laissé de nous mettre en émoi. Du plus loin qu’on en avait vu poindre le cavalier de tête, on avait pris toutes les dispositions pour l’éventualité d’une attaque ; on s’était déployé militairement, et l’on n’avait plus cheminé qu’avec la plus grande circonspection. Il se trouva que l’on avait affaire à un Bornouan, fort inoffensif, qui filait avec dix chameaux sur Kawâr pour y acheter différentes denrées, et avait lui-même une peur atroce de rencontrer des Oulâd Sliman.

A Belgajifari, s’achève la transition d’une zone à l’autre. Cette station aquifère ne présente plus le caractère d’une hattija dont l’aspect tranche sur les environs. Les formations pierreuses disparaissent, et les fontaines, au nombre de trois, acquièrent une profondeur de près de 6 mètres. C’est un changement radical, et qui se fait en quelque sorte à vue d’œil, dès qu’on entre dans la région des pluies estivales. Aux rares bouquets d’arbres du steppe succède une forêt claire, où dominent encore les acacias a épines et le genêt du désert que les riverains du Nil appellent _march_ (_Leptadenia pyrotechnica_), mais où apparaissent des essences nouvelles, au port plus fier, plus riches en ombre et en feuillage. L’arbre à fruit oursiné que l’on nomme kourna refoule ici à l’arrière-plan son proche parent le nabak (_Zizyphus Spina Christi_) ; le serrah (_Mærua rigida_) déploie son branchage feuillu d’une manière bien autrement luxuriante que dans les maigres enneris tibestiens ; l’acacia gommifère appelé omm el-barka se multiplie ainsi que le harâza (_Acacia albida_), et tout cela éclipse les modestes arborescences du Sahara septentrional. Ajoutez qu’à tous ces fûts, principalement aux acacias, s’enroulent des plantes parasites et grimpantes (_Loranthus globifer_, _Momordica Balsamina_), dont les racines aériennes retombent sur le sol.

Au pied de ces troncs feuillus se développe dans la saison des pluies — déjà, lors de notre passage, les premières gouttes d’eau venaient de tomber — un riche tapis de verdure où les gramens du midi l’emportent également sur ceux du désert qui ont pu se faufiler jusque-là. Plus d’akoul ni d’hâd, ces plantes fourragères spéciales aux chameaux ; il y a bien encore du sebat et des herbes particulières au steppe ; mais ce sont d’autres espèces qui dominent. Sans doute, si l’œil y trouve son compte, il se mêle à cela des inconvénients : le sol est tout jonché de capsules traîtresses, d’ardillons aigus, agressifs, que l’on s’enfonce dans le pied au passage, tandis que mille fruits à piquants vous accrochent par les vêtements et la peau. Mais aussi quelle diversité pittoresque de formes et quelle inépuisable richesse de couleurs ! Avec quel ravissement intérieur on contemple ces créations d’une nature qui fait un contraste si saisissant avec le monde morne et désolé qu’on laisse derrière soi ! Il est vrai que, pour l’homme qui a vécu sous un climat plus méridional, ce n’est pas encore l’abondance tropicale ; aux yeux mêmes de l’homme du nord, sitôt que vient la saison sèche, qui dure neuf mois de l’année, le site reprend son aspect aduste. D’ailleurs, en fait de forêt, il n’y a guère ici qu’une forêt d’acacias ; ce n’est que dans les vallées complètement arrosées, où il existe des cours d’eau permanents, que la végétation devient luxuriante et garde toute l’année sa fraîcheur.

Nous avions, je l’ai dit, abordé cette zone dans les circonstances les plus favorables. La saison des pluies commencée et le voisinage du lac Tsâd revêtaient le pays de ses plus beaux attraits. Non loin de Belgajifari, nous aperçûmes les premières traces du lion, animal qui a besoin d’eau et d’ombre, et qui, déjà ici, trouve mille occasions de se livrer à la chasse de l’antilope. Nous vîmes aussi la puissante empreinte du pied de la svelte girafe, à qui cette région inhabitée et cependant fertile offre une lice d’ébats à souhait. Au revers des jolis monticules pâturait sans crainte la gracieuse antilope Mohor (en kanouri _kirdchigué_), que les Arabes appellent également Ariel (_Antilope dama_) ; près d’elles parfois se trouvait l’autruche son amie, qui, de là, s’élance aux solitudes du steppe. Puis, de toutes parts, dans la forêt, résonnaient à nos oreilles, depuis longtemps sevrées de ce concert, des gazouillements d’oiseaux que le renouveau rendait tout joyeux et dont les nids encombraient les arbres. Partout, débordaient la vie, la fécondité et la grâce.

Ranimés nous-mêmes au contact de cette nature enchanteresse, nous cheminions sept et huit heures durant sans le moindre sentiment de lassitude. Le 26, nous atteignîmes la fontaine de Koufê, où le sol, couvert d’une infinité d’énormes vers polypodes (_dengueli_, en langue kanouri) témoignait d’une pluie toute récente. Malgré le charme du paysage et la proximité du but, la concorde ne renaissait pas parmi nos saltimbanques marocains. Plusieurs d’entre eux, chemin faisant, s’étaient déjà séparés de la troupe. A Koufê, un autre vint me trouver dans ma tente, et me déclara en son mauvais arabe qu’il était résolu à quitter son chef, qui l’avait battu, lui, un homme, et qu’il espérait que je ne le repousserais pas de ma société. Vainement, essayâmes-nous de lui faire changer d’avis : il jura que, si personne ne voulait l’accueillir, il s’en irait plutôt rejoindre les lions au désert. Force me fut donc, avec l’autorisation plus ou moins gracieuse d’Hâdch Sâlih, de garder à mon service le déserteur, qui s’appelait Hammou.

Le 27, nous arrivâmes à la station aquifère d’Azi, qui déjà est toute voisine du lac Tsâd. La végétation arborescente devenait de plus en plus dense, et la faune aussi se multipliait. Nous vîmes entre autres une sorte de huppe, à la tête surmontée d’un superbe panache rouge-jaunâtre, que les Bornouans appellent _oudioudi zannama_ ; puis un autre petit oiseau, du nom de _zogoum_, qui, comme le premier, gîte aux creux des arbres, et qui, capturé par nous, n’en poussa que de plus belle son cri de _tchoutchou, tchoutchou !_ Des excréments d’éléphant, joints aux traces des pieds de cet animal et aux ravages multiples dont le branchage de la forêt l’accusait nous prouvaient aussi que le gros pachyderme aimait à hanter les environs de la fontaine.

C’était le 28 juin que nous devions atteindre Nguigmi, la bourgade la plus septentrionale du Bornou.

Tout en cheminant avec une certaine solennité, nous nous écarquillions les yeux pour tâcher de distinguer au travers du fourré le fameux lac après lequel nous aspirions et la première localité nègre. Du moins la présence de superbes bœufs en train de pâturer, qui, à notre approche, faisaient entendre de doux beuglements, nous annonçait-elle la proximité des habitations. En dépit de leurs cornes géantes, l’aspect de ces ruminants, dont les grands yeux fixes nous regardaient curieusement, me remuait comme une vision du pays, et mon imagination en débauche ne rêvait plus que beafteaks. Bientôt nous nous engageâmes sur la ligne de hauteurs sableuses qui bornent de ce côté le lac Tsâd ; entre celui-ci et nous, il n’y avait plus qu’une petite plaine herbue, d’une demi-lieue d’étendue à peine, et au bord de la nappe d’eau apparaissaient en longues files les huttes de paille coniques de Nguigmi. Le lac lui-même étalait devant nous sa coupe nue, qu’enfermaient des rivages uniformes, ourlés de roseaux. Que de fois, jadis, aux heures fastidieuses de la classe, j’avais regardé d’un œil songeur les contours de ce lac, qui seul alors, avec les monts fabuleux de _la lune_, mouchetait, sur les cartes géographiques, l’immense blanc de l’Afrique centrale. Et voilà qu’à présent mes rêves d’écolier se réalisaient, non toutefois sans une pointe de désillusion.

Si le lac n’offrait point l’aspect que dans ma pensée je lui avais prêté, du moins l’étrange tableau de vie qui se déroulait sur ses bords était-il pour moi une compensation. La grande plaine herbue qui entourait le village était toute couverte de bœufs, d’ânes, de moutons et de chèvres ; les habitants se démenaient partout d’un air affairé ; d’innombrables oiseaux aquatiques, cigognes, hérons, canards, pélicans, oies de toute couleur, suivaient sans souci bêtes et gens afin d’en obtenir la pâtée, et près du village, au bord de l’eau, un paisible éléphant étanchait sa soif, en aspergeant de sa trompe son corps gigantesque.

Nous nous arrêtâmes un instant sur le monticule, abîmés dans la contemplation de cette scène, sans que, au grand déplaisir de mon ambitieux compagnon Bou Aïscha, personne du village ne se dérangeât pour nous venir saluer et chercher. Après quelques moments d’attente vaine, nous dûmes prendre le parti de descendre dans la plaine pour y installer notre campement. Ce ne fut que lorsque les tentes furent dressées, que parut le Kazelma, ou chef du district septentrional du Bornou (lequel porte le nom de Kazel). Ce Kazelma, qui s’appelait Hassen, était un vieillard borgne, qui, par ordre supérieur, était venu tout exprès de Baroua, son lieu de résidence, au village de Nguigmi, pour nous faire accueil au nom de son maître. Après nous avoir demandé des nouvelles du Fezzan et de Tripoli, et nous avoir dit quelques mots sur les événements politiques au Soudan, les espérances de la moisson et le prix des céréales, ce fonctionnaire nous quitta pour aviser aux préparatifs du repas d’usage.

Je profitai de cet intervalle de loisir pour courir à la rive la plus proche du lac. Le pacifique éléphant n’était plus là ; mais à sa place une trentaine d’autres pachydermes, des hippopotames (en kanouri _ngouroutou_), caracolaient gaiement dans les flots. En bêtes curieuses, et qui n’ont nulle idée de la rage de meurtre et de destruction qui distingue des hommes civilisés, ces hippopotames s’avancèrent sans méfiance tout contre le bord, et je me gardai bien, pour mon compte, de troubler leurs ébats. Des résonnances métalliques semblaient leur plaire particulièrement, et, quand ils avaient l’air d’avoir tous décampé, on n’avait qu’à tambouriner sur un chaudron de cuivre, pour les voir accourir de rechef, en vrais dilettantes, de tous les côtés. Giuseppe, par malheur, ne se payait point de ces jeux innocents ; il envoya une balle en plein dans l’énorme gueule béante d’un de ces monstres. Le pauvre amphibie, blessé à mort, revira au loin dans les roseaux, et la troupe folâtre disparut.

Les habitants de Nguigmi, qui appartiennent à la tribu kânem-bou des Tomâghera, ne se génèrent nullement, de leur côté, pour venir se repaître curieusement de notre aspect. Les femmes surtout y mirent de l’entrain, et bientôt elles eurent improvisé près de nos tentes un marché plein d’animation, où elles nous débitèrent des poules, des oignons, des poissons secs, du lait, des pastèques, du tabac, du poivre, de l’indigo, et autres objets, le tout à des prix relativement modérés. Les indigènes, dont le teint foncé variait de nuances, en tirant le plus souvent au rougeâtre, étaient grands et sveltes, avec des traits dont la régularité me rappelait les figures des Toubou. La plupart étaient nu- tête ou coiffés d’un haut toquet de laine bleu que l’on nomme _djhôka_ ; ils portaient comme vêtement la _tobe_ bleue, à teinture d’indigo. Le beau sexe offrait des formes plus rondelettes et une physionomie moins en lame de couteau que les Tibestiennes. Drapées dans le châle dont j’ai eu souvent occasion de parler, ces femmes avaient les cheveux relevés au sommet de la tête en petites tresses minces, et les tempes rasées ainsi que l’occiput. La suite du Kazelma se composait de six serviteurs à cheval et de dix-huit soldats armés de fusils, mais sans uniforme, qui me demandèrent tout d’abord un peu de poudre et des pierres à feu.

Le lendemain, de grand matin, les préposés de l’endroit vinrent nous présenter leurs civilités ; puis le Kazelma s’acquitta de ses devoirs d’hôte, et me gratifia pour ma part d’une vache de boucherie, d’un peu de sorgho et d’une quantité de fourrage vert suffisante pour plusieurs jours de voyage ; il va sans dire que je ne demeurai pas en reste de gracieusetés. J’allai ensuite visiter le village, dont les habitants étaient justement en train de démonter leurs huttes, pour les transporter à quelque distance plus au nord des rives plates du Tsâd, avant que les grosses pluies ne vinssent entraver ce déménagement. Les crues considérables que le lac subit à cette époque et les débordements qui en résultent les obligent souvent de se retirer ainsi jusque sur la ligne de dunes mentionnée. La bourgade comprend environ 300 cabanes, où peuvent loger 2,000 âmes à peu près ; mais, pour l’instant, beaucoup de ces cases étaient vides. Elles sont faites d’un lacis grossier de pailles, reposant sur un échafaudage d’échalas également de forme conique, avec une petite ouverture d’un mètre à un mètre et demi de hauteur. A côté d’elles, selon l’importance du ménage, s’en trouvent une ou plusieurs autres, plus petites, destinées aux femmes, aux enfants, aux esclaves, avec des locaux particuliers pour le bétail, le tout enclos de haies en clayonnage (_sigguedi_), de deux à deux mètres et demi de haut.

En dépit d’une pluie torrentielle, accompagnée d’une bourrasque, qui avait signalé la journée du 29 et trempé à fond notre bagage, nous ne voulûmes pas différer davantage de nous remettre en route pour Kouka. Le 30 donc, escortés du Kazelma et de ses hommes, lesquels s’en retournaient à Baroua, nous nous mîmes à longer la rive ouest du lac. Le chemin que nous suivions serrait d’abord de tout près l’ourlet de roseaux et de laîches dont la nappe d’eau était encadrée ; de place en place, des marécages ou de grandes flaques d’eau, peuplées d’innombrables canards, de hérons, et autres grands oiseaux aquatiques, nous contraignaient à faire un détour par la forêt ; puis, peu à peu, la bande de terrain entre le lac et le bois s’élargit jusqu’à former une prairie superbe. Çà et là, nous rencontrions des huttes abandonnées où logent, dans la saison, les esclaves chargés de préparer le sel grossier qu’on tire de la cendre du bois de siwâk. A moitié route, nous passâmes près d’un petit groupe de palmiers qui marque l’emplacement où se trouvait jadis la ville de Woudi (ou Oudi), une des résidences temporaires des rois du Bornou. Ensuite le fourré devint plus épais, le chemin s’écarta du lac, et à mainte reprise ce ne fut pas sans peine que nos chameaux et nous nous pûmes louvoyer à travers cette dense frondaison d’acacias dont les aiguillons nous agrafaient au passage. L’escorte du Kazelma ne nous était pas inutile, car toute cette route, le long du lac, de Nguigmi à Kouka, est exposée aux incursions des Bouddouma ; c’est le nom qu’on donne aux habitants des îles situées au milieu du Tsâd. Ces pillards ne se gênent nullement pour attaquer les voyageurs isolés et parfois même de petites caravanes. Embusqués derrière les roseaux du rivage, ils exécutent prestement leurs coups de main, et, se rembarquant aussitôt, se retirent en sûreté au large. Aussi, à part les gens de quelques villages kânembou qui entretiennent avec eux de pacifiques rapports de négoce, tous les autres habitants du Bornou ont-ils en haine ces insulaires, et, un de leurs canots s’étant montré, dans la matinée, hors de la portée du fusil, nos soldats ne purent quand même résister au plaisir de faire feu de ce côté.

Baroua, où nous arrivâmes le 1er juillet, après avoir couché à Kindjâlia[64], est une localité entourée de murs de terre qui est à peu près de la grandeur de Nguigmi. La résidence du Kazelma s’y trouve au pied de la ligne basse de dunes, qu’on voit apparaître encore çà et là. La population, qui me fit l’effet d’être bienveillante, se compose en majeure partie de Kânembou, qui ont, comme ceux de Nguigmi, une peur effroyable des Touareg, contre les attaques desquels ils s’assurent tant bien que mal, en payant une sorte de tribut consistant surtout en poisson. J’avoue que la haute idée que je m’étais faite de la puissance des rois du Bornou subit en moi un certain déchet, quand je reconnus qu’elle ne suffisait même pas à protéger contre les pilleries des gens du désert ceux de leurs sujets qui habitent au nord du Yoô, affluent occidental du lac Tsâd.

Nous atteignîmes ce fleuve le lendemain 2 juillet, après une marche de dix heures, partie au travers d’une plaine boisée où les antilopes grouillaient à foison, partie par des champs de céréales et de plantations de coton, où l’on préludait aux prochaines semailles en brûlant des broussailles et des herbes sèches. Au fur et à mesure que nous avancions, les hyphènes, d’abord rabougris, croissaient de taille et d’ampleur, et leurs panaches flabelliformes finirent par régner en maîtres dans le fourré. Pintades, lièvres, gazelles, sangliers même se montraient à nous. Arrivés au bord du Yoô, nous vîmes pour la première fois le tamarinier dans toute la majesté de son feuillage ; c’était cette essence qui, avec l’hyphène, formait la bordure principale du fleuve.

Après avoir suivi le cours d’eau en amont, l’espace de quelques kilomètres, nous aperçûmes, sur la rive opposée, la ville de Yoô ; huttes et habitations, tout nichait sous le couvert d’arbres magnifiques ; des femmes, la cruche sur l’épaule ou sur la tête, allaient et venaient le long de la rivière : tableau délicieux, où le charme de la nature se renforçait d’une paisible idylle.

A la fin de la saison des pluies, le fleuve, transformé en torrent, oppose des obstacles considérables au passage des caravanes. Tel n’était pas encore le cas : nous pûmes le franchir par un gué à sec, et camper à un petit quart d’heure de la ville[65]. Bientôt, comme à Nguigmi, parurent les femmes de l’endroit avec leurs denrées. Cette abondance, soit dit en passant, fut fatale au coursier de Bou Aïscha, dont j’avais tant de fois admiré l’allure ; on le trouva mort le lendemain matin, sans autre cause apparente de trépas que l’excès de grain dévoré la veille. Comme nous devisions encore de ce triste accident, nous vîmes paraître une troupe de cavaliers arabes, qui nous venaient saluer, tant de la part du Cheik Omar qu’en leur nom personnel. L’envoyé officiel du sultan était un certain Mohammed et-Titiwi, le frère du trésorier de Mourzouk, lequel, depuis de longues années, habitait le Bornou. En grande faveur auprès du Cheik, il était le représentant reconnu de tous les étrangers venant du nord, et l’intermédiaire par lequel ceux-ci se mettaient en rapport avec le souverain. Barth et Gerhard Rohlfs avaient déjà eu affaire à ce personnage, dont on m’avait dit beaucoup de mal au Fezzan. Quoique, par la suite, je n’aie pas eu lieu de le juger très favorablement en tant que fonctionnaire public, je ne puis néanmoins me souvenir, sans un sentiment de reconnaissance, et de ses prévenances de toute sorte, et des gros services qu’il m’a rendus, et de l’accueil amical et hospitalier que j’ai toujours trouvé dans sa maison. C’était un homme de teint jaunâtre, au corps trapu, épais et lourd, de cinquante et quelques années d’âge, qui était un peu brouillé avec ce que nous nommons propreté, et qui, prévenu comme je l’étais contre lui, ne me fit pas tout d’abord une bonne impression.

Avec lui se trouvaient, entre autres notables, le chérif el-Haschâschi, un Tripolitain qui habitait de préférence le Bornou ; le chérif Hasan, un Fezzanais établi depuis plus de vingt ans à la cour de Kouka, et un marchand aisé, nommé Moustafa Toufaïri, qui se disposait à regagner Tripoli. Ces messieurs, on le pense bien, n’eurent guère d’attention que pour mon compagnon Bou Aïscha, que Titiwi ne manqua pas de présenter au Cheik comme un ambassadeur du Sultan de Constantinople, bien qu’il ne fût que l’envoyé pur et simple du gouverneur général de la Tripolitaine. En surfaisant ainsi la qualité du personnage, on se promettait davantage pour lui de la générosité innée du prince bornouan, générosité dont, bien entendu, l’intermédiaire officiel comptait profiter. Naturellement aussi, comme je l’avais craint, ma propre mission et ma personne se trouvèrent tout de suite reléguées au second plan.

Dans une lettre que j’avais adressée de Nguigmi au cheik Omar, j’avais exprimé le désir de loger, à Kouka, dans la maison dite « des Chrétiens », que déjà Barth, Overweg et Rohlfs avaient habitée, à seule fin de me soustraire aux influences et obligations auxquelles on est nécessairement soumis quand on est l’hôte d’un dignitaire. Quelle ne fut donc pas ma déconvenue, lorsque Titiwi m’informa que cette maison était en trop mauvais état pour que je pusse y descendre. Ce qui me fâcha encore plus, c’est que je vis nettement, au langage évasif dudit Titiwi, que, dans l’émoi général causé par l’arrivée d’un représentant du Commandeur des Croyants, on n’avait nullement songé au domicile qui devait m’être assigné.

En même temps que les saluts du maître, l’envoyé nous avait apporté un présent de bienvenue consistant en une petite corbeille de noix de Gouro fraîches, le don gracieux par excellence, et en un sac de cuir contenant diverses friandises du pays, telles que gâteaux de riz et de froment accommodés au beurre, au miel, aux épices. Quant au pain qui nous fut remis, il paraissait d’un âge tout à fait respectable, car il était moisi, et rongé de petits insectes vermiformes.

Comme le sultan semblait très impatient de nous voir, nous quittâmes Yoô le plus tôt que nous pûmes. Nous eûmes occasion, chemin faisant, d’admirer les magnifiques chevaux que montaient nos hôtes, et qui, caparaçonnés d’ornements fantastiques, de housses brodées de soie et de coton, la tête et le cou surchargés de plaques de laiton, de pendeloques, d’amulettes, allaient, suivant leur coutume, un amble rapide, dont j’avais peine à suivre l’allure. Au bout de sept heures de marche, nous fîmes halte dans le district de Kaliloua, à 50 kilomètres environ de Kouka. Là, nos hôtes nous quittèrent pour filer en avant. Continuant d’avancer avec plus de lenteur, nous arrivâmes le lendemain 6 à Ngalâro, où nous couchâmes, puis, le 5 juillet, à Daouergo, petit village sis à une lieue au nord de Kouka, où nous trouvâmes déjà, nous attendant, quelques habitants de la capitale.

Titiwi avait eu l’attention de m’envoyer, à titre de prêt, une bonne tente, la mienne, petite et usée, n’étant guère en état de me faire honneur. A l’exemple de mes compagnons, je revêtis mon plus beau costume de citadin fezzanais, de sorte que moi, chrétien, j’apparaissais en tenue musulmane, tandis que Bou Aïscha, avec son uniforme européen de fonctionnaire civil ottoman, avait bien plutôt l’air d’un chrétien. Les nombreux visiteurs, Arabes, Tedâ, Gatrounois, Fezzanais, allaient naturellement tout d’abord à lui, pour ne venir à moi qu’en seconde ligne. Une seule visite fut exclusivement pour moi : ce fut celle d’un quidam on ne peut plus drôle, une vraie figure de casse-noisettes, qui descendit de cheval devant ma tente, en compagnie d’un esclave encore plus grotesque, lequel était affublé d’une tunique de drap écarlate et d’un large pantalon bleu soudanien, sans le moindre soupçon de chemise. Ce personnage, appelé Dounkas, se présenta à moi, avec un flux prodigieux de paroles, comme un « esclave chrétien », ayant appartenu jadis au fameux Abd-el-Wâhid, _vulgo_ Edouard Vogel : il avait, me dit- il, tout enfant, accompagné ce dernier jusqu’à Yakoba et Adamaoua, puis, plus tard, mon compatriote, en parlant pour l’Ouadaï, l’avait laissé à Kouka, chez ce Lamino dont Barth parle dans sa relation. Malgré l’emphase de son langage, ce Dounkas me fit l’effet d’un très brave jeune homme, ayant gardé le plus chaud souvenir de l’infortuné chrétien qu’il avait servi. Avec les salutations dudit Lamino, il me pria d’agréer une provision considérable de volailles et d’œufs que celui-ci m’envoyait.

Le soir, parut une longue file d’esclaves de la domesticité du Cheik, qui nous apportaient le repas d’usage, savoir une soixantaine de plats constituant un menu des plus variés. C’est à peine si nous pûmes dévorer le tiers de ce festin opulent ; en revanche, les porteurs, qui avaient guetté comme des animaux affamés le moment où notre faim serait assouvie, ne manquèrent pas de tomber sur les restes, lesquels d’ailleurs, suivant l’usage, leur revenaient de droit, et remplaçaient, pour cette première fois, le pourboire de rigueur.

VOYAGE AU BORNOU (SUITE)

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CHAPITRE III

Arrivée et réception à Kouka. — Chez le Cheik Omar. — Visites diverses. — La maison de Lamino. — Petites intrigues. — Coup d’œil sur la capitale du Bornou. — Scènes de la rue. — Mon logis et mon mode d’existence. — Mes relations.