Advertisement
Le jour du départ avait été fixé au 18 avril. Bou Aïscha, Hâdch Abd er- Rahmân, gendre du vieux Ben Aloua, Hâdch Hamida, beau-frère du cheik Omar, et Hâdch Bou Hâdi, négociant de la ville, lesquels étaient les membres les plus marquants de notre caravane, comptaient demeurer encore quelques jours à Mourzouk ; mais ils n’en expédiaient pas moins leurs gens et bagages. Pour moi, j’étais trop content de partir, pour rester un seul jour de plus. Nous nous assemblâmes dans les jardins situés à la porte de l’Est, et ce fut là que les notables habitants vinrent nous faire les adieux d’usage.
Une année juste s’était écoulée depuis que j’étais arrivé du nord par cette même porte, et bien que j’eusse été absent presque la moitié de ce temps par suite de ma mémorable excursion au Tibesti, j’avais assez vécu à Mourzouk pour m’y être fait d’excellentes connaissances et même plus d’un ami chaud. Partout j’avais rencontré une grande bienveillance ; jamais je n’avais souffert du fanatisme religieux ; et il n’y avait que le vaniteux et faux Hahmed Bei qui m’eût constamment battu froid. Je m’étais efforcé de mon mieux de reconnaître ce bon accueil par la pratique de mon art médical, et ainsi s’étaient noués des liens dont la rupture me causait un réel chagrin. Il m’était surtout pénible de prendre congé de la famille Ben Aloua, et particulièrement du vieux Hâdch Mohammed et de l’intelligent Hâdch Brahim ; aussi ne fut-ce pas sans une profonde émotion que je leur dis adieu, quoique je ne pusse prévoir alors que l’un et l’autre dussent mourir bientôt et presque en même temps. J’éprouvai aussi un sincère regret de quitter et le brave Cadi, si exempt des préjugés habituels aux gardiens de la foi dans l’Islam, et l’excellent chérif Baserki, et les deux Ben Otman, et Hâdch el-Amri.
Il était trois heures de l’après-midi quand notre caravane s’ébranla. Nous prîmes à l’est, comme lors du voyage au Tibesti, et j’avoue que me sentis le cœur soulagé, en voyant s’effacer derrière moi la monotone capitale du Fezzan. L’idée d’un nouveau but à atteindre agit toujours d’ailleurs comme un stimulant sur l’explorateur. En comparant la façon misérable dont, six mois auparavant, je m’étais replié par cette même route avec un âne acheté à crédit, et la figure que j’y faisais aujourd’hui, haut juché sur un cheval, en compagnie d’excellents chameaux et d’une garde du corps imposante, n’avais-je pas le droit de jeter un regard de joyeux espoir sur l’avenir et de marcher avec confiance en avant ? Je ne pus toutefois m’empêcher, lors de notre première halte au hameau d’Hâdch Hadchil, de songer avec tristesse à la fidèle chienne Feida, qui jadis emplissait de ses abois nos campements nocturnes, et à son pauvre camarade Doudjâli, qui, après avoir échappé heureusement aux périls du voyage au Tibesti, nous avait été volé à Mourzouk par des Fezzanais sans préjugés qui l’avaient tout bonnement mis en soupe. Pour remplacer ces deux bêtes, je m’étais procuré une levrette du val Schijati, appelée _Gazelle_, qui devait nous servir à chasser l’antilope dans les steppes giboyeux du Sahara méridional.
C’était le 20 avril, au village de Mâfen, que Bou Aïscha avait promis de nous rejoindre. Il parut effectivement le soir, en nous annonçant que le reste de la caravane ne nous rallierait que le lendemain à Gatroun. Tandis que nous poursuivions notre route, par une région déjà connue du lecteur, le chef de l’ambassade tripolitaine me charma la longueur du trajet par toutes sortes de récits de l’histoire du Fezzan, que cet homme instruit possédait à fond. A Gatroun, où nous arrivâmes le 23, j’appris que le vieil Hâdch Dchâber était mort peu de temps après mon retour du Tibesti ; on disait qu’il avait succombé aux suites des brutalités exercées sur lui par ces nomades de Barka, que j’avais vu à l’œuvre au passage.
Son fils, héritier de ses fonctions de grand marabout, se trouvait depuis longtemps au Bornou, et son frère était parti pour le Tou, avec une mission du gouvernement fezzanais, afin de mettre enfin un terme aux brigandages incessants des Toubous Reschâdes. C’était Salih, un petit- fils du défunt, qui était provisoirement à la tête du district. Le second jour de notre halte à Gatroun, mon ancien compagnon de voyage, Bou Zeïd, arrivant de Mourzouk, nous apporta la nouvelle qu’un messager spécial expédié de Ghât avait averti les autorités fezzanaises que les Toubous Reschâdes se disposaient à équiper cent soixante-dix chameaux de course meharis contre le Fezzan, et qu’en conséquence Hamil Pacha et Hâdch Brahim avaient chargé le moudir de la Scherkija d’assurer avec cinquante cavaliers les premières étapes de notre voyage. Cette escorte survint en effet le jour suivant, en même temps que le reste de notre caravane, laquelle, en outre, à ma grande joie, me transmit un certain nombre de lettres et de nouvelles arrivées d’Allemagne.
Les Marocains, dont j’avais jusqu’alors admiré la bonne tenue et l’union, commencèrent malheureusement, dès Gatroun, à donner le spectacle de zizanies qui devaient aller s’aggravant par la suite du trajet et me causer à moi-même plus d’un ennui. Deux des jeunes de la troupe vinrent me dire que, résolus à quitter leurs camarades pour retourner à Tripoli, et de là gagner la Mecque par le nord, ils me priaient de leur faire rendre par leur chef un étendard qui leur appartenait. Comme j’écoutais leurs explications, le cheik Hâdch Salih parut en personne au milieu de nous. A son aspect, les jeunes gens se levèrent, lui baisèrent la main, et lui, à son tour, les embrassa sur le front. Les deux parties me déclarèrent qu’il n’y avait pas entre eux l’ombre d’un mécontentement réciproque ; les jeunes gens assuraient n’avoir jamais entendu une mauvaise parole de la bouche de leur chef, et celui-ci jurait qu’il les aimait comme ses fils. Les dissidents, avec la ténacité des Berbères, n’en persistaient pas moins dans leur dessein de s’en aller. Hâdch Salih eut beau leur adresser des objurgations pressantes, moitié en berbère, moitié en arabe, les prier, les supplier, les embrasser de nouveau sur la tête, et s’attacher les mains derrière le dos : les jeunes gens dénouèrent respectueusement les liens, sans proférer aucune plainte contre le cheik ; mais il fut aussi impossible de leur faire expliquer leurs raisons que de les faire changer de résolution. Vainement mon vieux Mohammed lui-même, avec une faconde qui ne lui était pas habituelle, essaya-t-il de s’entremettre pour l’accommodement, en leur remontrant, par des exemples touchants, comme quoi, dans une caravane, les éléments les plus hétérogènes se fondent dans l’idée d’un but commun et grâce aux concessions de chacun ; vainement les invita-t-il à prendre pour modèles les chameaux, qui cheminaient ensemble dans la plus parfaite union, sans qu’aucun d’eux parlât jamais de faire bande à part : il n’y eut pas moyen de rien gagner.
Cette brouille n’empêcha pas les Marocains de nous régaler, le soir du même jour, d’une représentation des plus pittoresques. Quinze d’entre eux, rangés par ordre d’âge et de taille, tout de blanc vêtus, avec des ceintures rouges, et des gaînes de poignard en métal qui reluisaient fantastiquement sous les reflets d’une grande flambée de bois, exécutèrent une danse originale, au son de deux tambourins et d’une flûte, qu’ils accompagnaient d’airs mélancoliques et de claquements de mains cadencés. Celui qui menait le branle indiquait les mouvements, qui, d’abord lents et solennels, devenaient de minute en minute plus rapides et plus passionnés.
Deux jeunes garçons de treize à quinze ans, portant le même costume, avec toutes sortes de talismans et d’amulettes, et la tête ceinte de mouchoirs de soie blancs et rouges, se séparaient ensuite du groupe des danseurs, dans un état de vive surexcitation. C’était d’abord un léger frisson qui agitait leurs corps demi-féminins ; puis le tressaillement s’accentuait, secouant tous leurs membres, et ils se mettaient à se balancer de droite et de gauche d’un mouvement de pieds presque imperceptible, jusqu’à ce qu’ils s’évanouissent, ainsi que des spectres, au milieu des ténèbres, sans qu’on les revît. Rien de plus saisissant que le contraste de ces êtres délicats, costumés de clair, au visage blanc veiné de rose, avec les sévères et rudes figures des autres danseurs.
Tantôt le groupe fabuleux semblait vouloir s’abîmer dans la nuit, tantôt il se détachait en un relief éclatant à la lueur projetée par les sèches ramilles de palmier. L’originalité de ces chants modulés en une langue étrangère, et sur un rythme singulier qui n’appartient qu’à la musique arabe, les ombres bizarres des bouquets d’arbres d’alentour, les accoutrements versicolores des danseurs, les silhouettes sombres des Gatrounois, que ce spectacle plongeait dans un étonnement stupide, tout contribuait à donner un caractère magique à cette scène, pour laquelle nous oubliâmes longtemps le sommeil.
Je ne dois pas omettre de dire que la veille de notre départ de Gatroun, Bou Aïscha, ayant trouvé femme à sa guise, se maria le soir même, avec la désinvolture qui est dans les mœurs locales, moyennant l’assistance de deux marabouts servant de témoins et la prière sacramentelle qu’on nomme _Fatiha_.
Le 30, nous étions à Bachi, et le 2 mai, nous atteignions Tedcherri, où nous fîmes une entrée solennelle, à la quelle les habitants répondirent de leur mieux, à grand bruit de tambours et de détonations de poudre. Là, nous achevâmes de nous procurer les provisions indispensables à notre voyage, et, le 7, nous nous remîmes en route pour les monts Tummo, que nous franchîmes plus à l’ouest que je ne l’avais fait dans ma précédente excursion. De ce relief, nous gagnâmes la plaine rouge (_Mâdema_), serir bornée à l’ouest par une ligne de hauteurs que les Tedâs appellent « tombeau des saints tués ». Le 15 mai, nous campions dans l’enneri Lakakenno (ou Lakadoundo), en vue d’une chaîne de montagnes qui se prolonge au sud-ouest jusque dans le voisinage de l’oasis Djebâdo ; le 18, nous touchions à la station de Mafaras, et le 21, nous atteignions la grande oasis de Jat. Comme il se pouvait que dans cette oasis, qui appartient aux Tedâs, il se trouvât quelques gens du Tou, Bou Aïscha se donna le plaisir d’y faire une entrée militaire, au son du tambour et avec accompagnement de coups de fusil. De Tedâs, il n’y en avait point.
L’oasis de Jat ou de Yat, en arabe _Sahija_, c’est-à-dire « la gaie[61] », étendue de l’ouest à l’est sur une longueur d’une vingtaine de kilomètres, avec une largeur moyenne de trois kilomètres, offre une abondante végétation d’hyphènes, d’acacias sajal, de dattiers, et d’herbes fourragères. L’hyphène (_hyphæne thebaïca_), dont j’avais déjà vu quelques exemplaires isolés au Tibesti, a ici son extrême station nord, sur la route du Bornou. Cet arbre, qui n’atteint pas une très grande hauteur, est remarquable par la façon dont se bifurquent le tronc et les branches. Son fruit, d’une couleur brun terne, a, je le rappelle, la grosseur d’une pomme ordinaire, et présente, avec un gros noyau intérieur, une substance corticale que l’on peut manger, et qui, en mûrissant, acquiert une telle dureté, qu’il faut, pour la rendre comestible, la broyer péniblement à coups de pierre[62]. Le noyau, blanchâtre, avec une petite ouverture médiane, est également si dur, que les riverains du Nil, qui en font grand usage, le désignent sous le nom d’ivoire végétal. Giuseppe, qui était fort habile aux travaux mécaniques, m’en avait sculpté, au Tibesti, de très jolis petits fourneaux de pipes et porte-cigarres.
Jeggeba, l’oasis suivante, est à deux journées de marche de Jat. Nous y arrivâmes le 24. Elle a cinq kilomètres à peu près de longueur sur deux de largeur. Entre elle et celle de Kawâr s’étend une hamada de forme convexe, d’où l’on descend sur une plaine déserte, que bornent à l’est des reliefs irréguliers de montagnes. Nous aurions pu, le lendemain, 25 mai, fournir cette dernière étape tout entière ; mais, comme Bou Aïscha, selon sa coutume, tenait à se présenter solennellement aux gens de l’oasis, et que l’heure de notre arrivée eût été, pour cela, trop tardive, nous remîmes la fin du trajet au matin suivant, et campâmes à quelque distance de Kawâr.
Nous étions donc parvenus sans encombre à mi-chemin de Mourzouk à Kouka, le chef-lieu du Bornou, et nous avions la perspective de pouvoir nous reposer un instant à l’aise dans la localité près de laquelle nous étions. La route que nous suivions est la plus commode de toutes celles qui existent entre le littoral méditerranéen et le Soudan. La voie plus à l’est qui va au Darfor, comme celle qui, par Djâlo, Koufara et Wanjanga, relie Benghâzi à l’Ouadaï, ne présente pas à beaucoup près les mêmes avantages d’eau et de végétation fourragère ; il en est de même des chemins qui conduisent de Ghadamès et du Maroc à Timbouctou, et de celui qui mène par Ghât aux États d’Haoussa.
Advertisement